Un monde peut en cacher un autre

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Les fondateurs du Web s'étaient rêvés en créateurs d'un nouvel espace de liberté affranchi de ses aspects mercantiles et réactionnaires. La grande illusion de cette nouvelle ère numérique devait nous faire entrer dans une révolution industrielle au moins aussi puissante que celle qui fut à l'origine de la naissance de l'électricité, de la machine à vapeur ou encore de l'automobile.
Les fondateurs du Web s'étaient rêvés en créateurs d'un nouvel espace de liberté affranchi de ses aspects mercantiles et réactionnaires. La grande illusion de cette nouvelle ère numérique devait nous faire entrer dans une révolution industrielle au moins aussi puissante que celle qui fut à l'origine de la naissance de l'électricité, de la machine à vapeur ou encore de l'automobile. (Crédits : Gerd Altmann / viaPixabay)
HOMO NUMERICUS. Tantôt encensée ou détestée, la révolution numérique modifie en profondeur les structures de notre société dans ses dimensions économiques, sociales et politiques. Une chose est sûre, cette révolution-là n'a pas grand-chose à voir avec la révolution industrielle caractéristique des XIXe et XXe siècle. C'est la thèse de Philippe Delmas, ancien dirigeant d'Airbus, qui publie « Un pouvoir implacable et doux. La Tech ou l'efficacité pour seule valeur ». Par Philippe Boyer, directeur de l’innovation à Covivio.

Tout avait pourtant si bien commencé. Le rêve californien d'une humanité éclairée grâce à la connaissance universelle fournie par Internet allait enfin être à la portée du plus grand nombre. Tantôt au service de la diffusion de bons sentiments ou en appui à quelques révolutions politiques marquantes du début des années 2000 (printemps du monde arabe, élection de Barack Obama aux États-Unis...), les fondateurs du Web s'étaient rêvés en créateurs d'un nouvel espace de liberté affranchi de ses aspects mercantiles et réactionnaires. La grande illusion de cette nouvelle ère numérique boostée par une économie empreinte de technologies triomphantes devait nous faire entrer dans une révolution industrielle au moins aussi puissante que celle qui fut à l'origine de la naissance de l'électricité, de la machine à vapeur ou encore de l'automobile.

Révolution numérique et révolution industrielle : de faux amis

C'est une évidence : nos vies ont basculé dans un nouveau monde et plus personne ne peut sérieusement aujourd'hui affirmer que cette révolution numérique n'existe pas. Que l'on s'en félicite ou que l'on s'en émeuve, la numérisation de nos vies est alimentée par de profondes ruptures technologiques qui irriguent l'économie, le social et le politique, au point de se demander si, pour la première fois de notre histoire, nos sociétés démocratiques sont réellement capables de maîtriser leur avenir technologique.

C'est pour évoquer ce pouvoir de la technologie que Philippe Delmas signe un passionnant ouvrage intitulé « Un pouvoir implacable et doux. La Tech ou l'efficacité pour seule valeur[1] ». Sa thèse consiste à méticuleusement démontrer en quoi ce monde 2.0 constitue une menace pour nos sociétés démocratiques.

Un décryptage à la manière d'Alexis de Tocqueville

Le propos n'est pas d'alimenter les peurs ni de sombrer dans une forme de déclinisme stérile. Non, il s'agit plutôt d'une analyse économique et politique fouillée qui décortique, comme le fit à sa manière au XIXe siècle le philosophe libéral Alexis de Tocqueville en décryptant la France postrévolutionnaire ou la jeune démocratie américaine, les dessous de cette révolution numérique.

Tel Janus, dieu romain aux deux visages, la Tech présente elle aussi deux faces. Elle a, et nous le constatons tous en utilisant nos smartphones qui répondent à la moindre de nos sollicitations, ce côté « doux ». En cela, nous nous sommes habitués à ce numérique sympathique et aux petits soins pour ses utilisateurs.

Avec lui, « nos outils connectés font tout pour nous. Ils sont toujours à nos côtés et c'est formidablement commode. Que l'on songe à nos déplacements facilités par nos GPS, sans qui on se sent à l'abandon, ou encore à ces robots affectifs qui ont pour objet de créer du lien avec les personnes âgées, la Technologie nous enveloppe de sa bienveillante tyrannie. »

Là s'arrête le court descriptif élogieux des bienfaits de la Tech. Le temps d'enfiler ses gants de boxe, et l'auteur s'emploie ensuite à frapper avec discernement pour atteindre ce deuxième visage, celui du « pouvoir implacable » de la technologie : la Tech, ce despote « prévoyant et doux ».

Une analyse économique et politique de la révolution numérique

Dans les faits, il est illusoire de croire que révolution industrielle et révolution numérique se ressemblent. Au contraire, tout semble les opposer. En grossissant le trait, et pour la première, ce sont les grandes innovations industrielles - charbon, pétrole, automobile... - et le progrès technique qui ont progressivement favorisé l'émergence de nouvelles formes de prospérité et de démocratie, allant jusqu'à l'émergence d'une nouvelle classe sociale, la fameuse « classe moyenne », à son apogée dans les années 1960 et 1970.

Certes, cette révolution-là ne fut pas une promenade de santé, comme nous le rappellent les romans de Zola, Dickens ou encore les ouvrages de Marx décrivant les débuts de la révolution industrielle au XIXe siècle. Néanmoins, et sur plusieurs décennies, c'est grâce à ce progrès-là qu'une répartition des richesses fut possible. À l'inverse, rien de tout cela ne s'observe au cœur de la révolution numérique.

«Winners take all » : pourquoi le numérique serait de nature profondément inégalitaire

Du fait de sa nature, et à en croire l'auteur, le numérique serait profondément inégalitaire. Les raisons sont connues mais ici finement analysées. Ce constat serait la conséquence que la « la croissance de la richesse tend à seulement bénéficier aux meilleurs, selon la logique des vainqueurs... »

Ici, et sauf à ce que la donne ne change au cours des prochaines décennies poussée par de futures réglementations, point de partage des richesses et point de « ruissellement[2] » contribuant ainsi, directement ou indirectement, à l'activité économique et à la redistribution.

Avec la Tech, « Winners take all », autrement dit, le gagnant prend tout, selon la formule consacrée pour dire que peu d'élus tiennent les premiers rôles. En ce sens, la Tech minerait le pacte économique fondateur du fait que l'économe de la révolution numérique tendrait à produire beaucoup plus de « perdants » que de « gagnants ».

Nuançons néanmoins ce verdict en rappelant que, à l'instar des technologies engendrées par la révolution industrielle, sans doute faudra-t-il encore du temps pour mesurer si le numérique aura un effet bénéfique sur la société en termes de gain de productivité, de performance et, partant, de partage de richesses produites. Sur cette question, seul le temps permettra d'avoir ce recul lucide.

Tech et démocratie ne font pas bon ménage

Pour l'auteur, une chose est sûre : la Tech fragilise la démocratie. Le fond de l'argumentaire repose sur l'idée qu'en impactant les classes moyennes, le socle démocratique s'en trouverait affaibli : « Aujourd'hui, la vraie menace de la révolution numérique n'est pas économique mais politique. » : polarisation des revenus engendrés par la Tech, érosion des emplois moyens... telles seraient quelques causes qui expliquent que le contrat social se trouve fragilisé.

Certes, la Tech n'est sans doute pas le seul « coupable » à cet état de fait, mais mentionner que « depuis 2005, dans les 25 pays les plus avancés, les deux-tiers des ménages ont vu leur pouvoir d'achat de leurs revenus du travail baisser ou stagner[3] contre 2% dans la décennie précédente » incite tout de même à faire ce lien avec le déploiement du numérique dans nos sociétés. Outre qu'il résulte de tout cela un risque de délitement du tissu social, la foi dans le progrès technologique qui pouvait régner à l'époque de la révolution industrielle ne se retrouve pas avec la même intensité dans cette révolution numérique alors que, et cela est paradoxal, les technologies numériques ont envahi nos vies.

Bien plus, la Tech a aussi pour effet de produire des comportements contraires à la vie en communauté. Que l'on songe au narcissisme ambiant qui règnent sur les réseaux sociaux ou aux phénomènes délétères de « fake news » et autres détournements de la vérité au moyen de vidéos plus vraies que nature (deep fakes) ... autant de phénomènes qui tendent au repli sur soi et au discrédit envers de nombreuses formes d'autorités constituées.

Voies de progrès

Sans pour autant se réfugier dans un « C'était mieux avant », Philippe Delmas se replonge dans l'œuvre de Tocqueville pour entrevoir des pistes concrètes de progrès face à ces maux amplifiés, voire créés, par le numérique. Dans un tout autre contexte historique de ce XIXe siècle encore hanté par les spectres de la Révolution et des guerres de conquêtes, le jeune philosophe avait souligné combien son époque nécessitait de nouvelles formes démocratiques. En actualisant le débat, les pistes ici esquissées sont doubles. D'une part, « inventer une nouvelle manière d'être ensemble » en ramenant la tech pour ce qu'elle est, c'est-à-dire un outil et d'autre part, préparer les esprits par et grâce à l'éducation :

« Notre plus grand risque est que, de plus en plus, la donnée prévale sur le jugement. Pour le prévenir, nous devons développer de véritables humanités numériques. »

En complément à ces vœux philosophiques, il s'agira aussi de passer à l'offensive sur d'autres terrains très concrets tels que le fait de repenser les droits de propriété intellectuelle (pour l'auteur, ceux-ci désormais inadaptés à l'ère du numérique) ou encore imaginer de nouvelles règles préservant la propriété des données individuelles... bref, toute une série de mesures destinées à contrer ce « pouvoir implacable et doux » de la Tech.

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(*) Un pouvoir implacable et doux : La Tech ou l'efficacité pour seule valeur, par Philippe Delmas, Editions Fayard, 2019

Un pouvoir implacable et doux, Delmas

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NOTES

1 https://www.fayard.fr/documents-temoignages/un-pouvoir-implacable-et-doux-la-Tech-ou-lefficacite-pour-seule-valeur-9782213712932

2 https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9orie_du_ruissellement

3 https://www.boursorama.com/actualite-economique/actualites/lutte-contre-les-inegalites-la-haute-technologie-mine-notre-contrat-social-ad12d9915166f83bd3e9f4338e014dbe

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Commentaires
a écrit le 28/02/2020 à 8:55 :
Étrange que ces questions ne se soient pas posées avec l'avènement de la télévision non ?

Dans mon village, avant les années 50 il y avait 26 bars et cafés bondés de travailleurs qui y terminaient leurs journées pour discuter ensemble, j'ai des cartes postales exposant bien des groupes de 4 ou 5 par table remplissant toutes les places existantes.

Depuis la télévision, avec une population identique, chute de ces liens sociaux pour en 2020 avoir un seul troquet consacré aux seuls poivrots.

Internet étant bien plus interactive fait office plus d'un réveil que d'une somnolence.
a écrit le 28/02/2020 à 3:31 :
Des articles intéressants. On a besoin d'autres parlant de l'intelligence artificielle
a écrit le 27/02/2020 à 15:40 :
Evidemment l'auteur et la majorité de ceux qui vont le lire ne se considèrent pas membres de ces "moyens" de classe... ALors que c'est exactement leur situation à l'échelle mondiale comme le montre Todd.
Car les élites technologiques francaises sont essentiellement des consommateurs de solutions venant des US/UK majoritairement et aujourd'hui de la chine (5g entre autre), solutions dont ils ne font que brancher les fils... d'ariane ! ou devrait ont parler de fils de spaceX ah ah ah...

Ces technologies tu les implante ou tu disparait, elles absorbent une part importante des plus values par les gains de productivité qu'elles permettent d'autant qu'elles n'ont que peu de concurrence...
C'était la stratégie de sergey boobkaa sauteur à la perche, qui maitrisait à la perfection ses prouesses incrémentales, ayant plusieurs longueur d'avance on sort les iphone 1,2, 3... 8, 8b, 8c, 9, 9b etc comme exemple emblematique bien que peu industriel... rognant une part de plus en plus importante des marges pour de moins en moins d'avantage comparatif mais suffisamment pour rendre l'adoption indispensable. Ca s'appel tirer avantage, voir le maximiser, de son avance concurrentielle, la maximisation des profits...

C'est marrant à observer c'est une sorte de parasitisme de toutes les industries anciennes, comme tous parasite il apporte bien sur des bienfaits pour etre accepter par son hôte mais son pouvoir s'accroit et comme le nom utilisé pour le désigner a un coté janus indiscernable, insidieux, hôte s’emploie pour désigner celui qui accueil ou celui qui est accueilli, ce qui n'est pas banal...

Attali ne disait il pas que le destin des nations serait de devenir des hotels... autels ? ah ah ah !! (rire démoniaque)

Inversion of control : you're own !
a écrit le 27/02/2020 à 13:17 :
Et encore, il ne parle pas de l'insécurité grandissante lié à notre dépendance de plus en plus grande à un système de plus en plus complexe et fragile !
a écrit le 27/02/2020 à 10:59 :
En gros ça efface tous les contours de l’humain , et de la créativité individualiste mais crée des «  groupes d’appartenance «  soutenus par des politiques et économiques et creusent les inégalités ... droit de mourir «  en silence «  et «  masqué- cause virus » dans ces démocraties ..

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