Le coeur, la force et l'argent

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(Crédits : © Fabrizio Bensch / Reuters)
Pour se montrer généreux, il faut en avoir les moyens.Moraux, mais aussi financiers.Ne pas être trop encombré de soi, avoir le désir de se montrer bon, être capable de générer des revenus... et savoir saisir le bon moment et la bonne cause. C'est être, en somme, une grande personne. Telle est la leçon que l'Allemagne est en train d'administrer aux autres Européens.

En devenant la « Mutti » des réfugiés syriens qui affichent leur gratitude aux yeux du monde entier, Angela Merkel est en train de rentrer dans l'Histoire : la plus grave crise humanitaire depuis la Seconde Guerre mondiale va changer durablement l'image de son pays, en en faisant le phare des valeurs européennes.

On ne parle plus désormais de 300.000 mais de 800.000 réfugiés attendus en 2015. C'est beaucoup. Angela Merkel a pris un risque en créant cet appel d'air. Et elle l'a fait seule quand, mi-août, à peine signé le mémorandum grec, elle a décidé, unilatéralement, d'ouvrir les portes de son pays aux flots de réfugiés qui quittaient la terreur de l'État islamique. Elle aurait pu - elle l'avait d'ailleurs fait dans un premier temps - rappeler qu'il faut, même dans les situations dramatiques, garder le souci des règles. Mais elle a fini par glisser vers le registre purement politique et moral, au risque de donner pour caduc le règlement européen qui veut que les demandes d'asile soient traitées dans les pays du sud de l'Europe par lesquels arrivent les migrants.

Ses propres partenaires politiques - CDU et CSU - les yeux rivés sur les quelques centaines de manifestants xénophobes de Pegida, étaient sceptiques.

La chancelière a joué la société contre les partis

Et les images de l'horreur, le camion Hysa à Eisenstadt et le petit Aylan, mêlées à l'immense mouvement de générosité qui soulève le peuple allemand depuis des semaines, ont créé le cocktail politique le plus positivement explosif de son mandat. Toujours très pragmatique, le ministre des finances Wolfgang Schäuble, que l'on caricature volontiers de ce côté-ci du Rhin en grippe-sou psychorigide, n'y est pas allé par quatre chemins. La crise des réfugiés ne doit pas être traitée « du point de vue de ses coûts » .

« Nous pouvons relever ce défi sans empiler de nouvelles dettes », a-t-il expliqué devant le Bundestag, auquel il présentera bientôt un budget 2016 en équilibre. La chancelière a dit qu'il n'y aurait pas de hausses d'impôts... en dépit du fait que l'accueil d'urgence des réfugiés coûtera une dizaine de milliards au pays. Plus ou moins mille euros par réfugié. Beaucoup moins, au reste, que ces malheureux n'ont rapporté à leurs passeurs.

La Commission européenne aussi a eu son moment de générosité cette semaine. C'était lundi 7 septembre.

Dès 10 heures du matin, une mer de tracteurs ronflants a envahi les rues de Bruxelles. Trois mille fermiers, venus principalement de France, étaient venus « crier » leur désarroi à coup de slogans et de jets de canettes de bière. Moins de dix heures après être arrivés, ils repartaient avec la promesse de 500 millions d'euros, 170 de plus qu'il y a six ans, lors de la précédente crise aiguë des marchés mondiaux. Largement de quoi couvrir les frais d'essence ! Pour ce geste-là, Bruxelles a peu de chance de s'attirer l'admiration du reste du monde. C'est que le désespoir des producteurs de lait est plus bruyant mais moins touchant que celui des Syriens... et que, toutes proportions gardées, il coûte autrement plus cher.

Bruxelles, en somme, gère la complexité d'une politique agricole rapiécée de toutes parts, en même temps que les conséquences de l'embargo russe ou de la crise chinoise... L'Allemagne, elle, traverse un moment de grâce, en adoucissant les conséquences dramatiques d'un conflit dans lequel elle n'a pas de responsabilité directe. Mais la politique chemine rarement longtemps sur la crête de l'impératif moral. À un moment, il faudra redescendre la pente et se compromettre, chercher une parade à l'État islamique et revoir se dresser la barrière que la richesse des Européens isole du reste du monde.

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