En France, que « faire » de la victoire de Trump ?
Denis Lafay

Les études décortiquant le vote républicain aux Etats-Unis exposent une mosaïque de raisons, de ressorts, nombre d'entre eux contre-intuitifs, certains même antinomiques.
Marco Bello
Denis Lafay

Les études décortiquant le vote républicain aux Etats-Unis exposent une mosaïque de raisons, de ressorts, nombre d'entre eux contre-intuitifs, certains même antinomiques.
Marco Bello
Comment allons-nous entendre, disséquer, interpréter en France ce que les électeurs de Donald Trump ont exprimé dans les urnes ? Cette question, que l'éditorialiste Patrick Cohen (France Inter) soulevait mercredi 6 novembre à 7h40 alors que la victoire n'était pas encore confirmée, est évidemment cardinale. Elle revêt même une centralité proportionnelle à l'envergure du raz-de-marée populaire du candidat républicain, et est devenue une évidence. Oui, qu'allons-nous faire, au sein de toute la société française, de ce résultat sismique ? Toute la société désignant bien sûr le cénacle politique, plus encore l'ensemble des espaces et des collectifs (écoles, universités, entreprises, associations, syndicats, clubs sportifs, scènes culturelles, médias, etc.) où se « construit », au quotidien, la société.
La question sollicite les partisans de Trump. Des partisans français logiquement à l'image des 72,6 millions d'électeurs « rouges » outre-Atlantique : ils forment un kaléidoscope, sensiblement moins caricatural que l'image, incompréhensible à nos yeux d'Européens, qu'ont placardé les abjections du milliardaire ou l'hystérie des hordes de fanatiques complotistes paradant dans les rues bardés de leurs fusils-mitrailleurs. Des partisans qu'on ne peut pas réduire, en France, aux lieutenants RN de Marine Le Pen et Jordan Bardella exultant dans les médias du groupe Bolloré. La doxa est d'autant mieux disposée à décomplexer la parole pro-Trump que le scrutin final s'est révélé triomphal : il « accrédite » le délire complotiste des élites, des médias, du système et de l'establishment coalisés contre le vainqueur, il favorise la « trumpisation » des esprits sur la planète, des bolsonaristes brésiliens à l'Europe brune en passant par les séides de Netanyahou ou les affidés indiens de Modi.
Les études décortiquant le vote républicain aux Etats-Unis exposent une mosaïque de raisons, de ressorts, nombre d'entre eux contre-intuitifs, certains même antinomiques. Qui eût parié sur le recul aussi substantiel du vote ethnique « assuré » aux démocrates - notamment que 21% des hommes noirs et 46% du « bloc » latino offriraient leur suffrage à Trump (étude Edison research pour Reuters et le Washington Post) ? Qui eût anticipé que l'attraction du fossoyeur du droit à l'avortement résisterait aussi bien auprès de l'électorat féminin ? Il est probable que les motivations des pro-Trump français - également d'adhésion et non plus seulement de disruption comme ce fut le cas en 2016 - coiffent un large spectre. Les ignorer ou pire, les mépriser, constituerait davantage qu'une erreur : une faute.
Qu'allons-nous faire de ce vote ? En France, la question concerne aussi les contempteurs du prochain 47e président. Puisqu'elle soulève celle de l'importation supposée des leviers sociologiques, politiques - et osons le mot : civilisationnels - qui ont pavé la victoire républicaine. Républicaine ou plus précisément trumpiste, puisque le coup de force du multi-délinquant est d'avoir dévitalisé puis inféodé le parti, intrinsèquement démocratique, à son mantra illibéral.
Imaginer plaquer sur la France lesdits leviers serait bien sûr inepte, tant les réalités historiques, populationnelles, ethniques, religieuses, géographiques, démocratiques, technologiques, économiques, diffèrent. C'est un lieu commun, mais le rappeler n'est pas inutile. Des spécificités n'ont pas encore (totalement) franchi l'océan. Imagine-t-on dans l'Hexagone une justice autorisant un ex-président factieux et pénalement condamné à se présenter de nouveau ? Nos règles du débat public toléreraient-elles la diffamation, l'outrance et l'emploi assumé du mensonge symptomatiques de l'éloquence trumpiste ?
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

Ainsi, la fascination pour les armes, l'obsession patriotique voire nationaliste, l'intrication des pouvoirs religieux et politique - pourtant contraire à la constitution - n'ont pas franchi l'océan. Même l'hyper-individualisme, commun aux sociétés capitalistes, n'est pas uniforme. En Amérique, il est mû par l'hégémonie hypermatérialiste et hyperconsumériste, encore tempérée en France grâce à un « Etat-providence » et une politique redistributive qui maintiennent vivante l'idée de sphère commune, grâce aussi à une organisation institutionnelle centralisée qui oppose une culture de l'égalité et de l'homogénéité au morcellement institutionnel inhérent au fédéralisme excessif. Or la règle est inflexible : la fragmentation d'un collectif exhorte au repli et à l'égocentrisme et hypothèque la solidarité.
Quelques situations toutefois méritent d'être retenues comme pouvant tresser une cohérence programmatique et une syntonie électoraliste des deux côtés de l'Atlantique - nonobstant une ampleur ou des réalités distinctes.
Parmi elles : le climato-scepticisme (et le climato-dénialisme), en réponse à l'« insupportable » entrave au développement économique et à la liberté d'entreprendre inhérente à la lutte contre le réchauffement climatique. La complexité administrative et la technocratie ourdies « dans la capitale », symbole des instances de décision hypertrophiées - Washington d'un côté, Paris et Bruxelles de l'autre. Le sentiment - à défaut d'être toujours une réalité - d'être déclassé territorialement ou statutairement ; et celui d'être négligé, incompris voire méprisé par les fameuses « élites ».
D'autres sujets font clairement pont entre les deux rives. Notamment ceux de l'immigration, de la sécurité, et des dérives « woke ». L'ignorer, les dédaigner ou les bâcler signifierait incendier la discorde au sein de l'opinion publique et abandonner leur traitement aux mains des extrêmes - droite en tête. Certes, le Rapport annuel sur l'état de la France 2024 (CESE - Ipsos) positionne ces items loin au classement des préoccupations des Français : la sécurité des biens et des personnes pointe à la 7e place, l'immigration à la 10e, et sans surprise la dérive woke en est absente. Des sujets officiellement donc à la marge mais qui peuvent occuper une place significative dans la motivation souterraine des suffrages, cette motivation camouflée - pulsionnelle ou raisonnée - qui a déjoué les prévisions des instituts de sondage américains.
Ainsi, outre-Atlantique, les « jeunes blancs » se sont étonnamment mobilisés, et dans des proportions irréfragables : Trump les a conquis de 7 points supérieurs à son score de 2020 et son écart avec Kamala Harris a atteint 14 points (Edison research). Une jeunesse blanche séduite par les harangues virilistes et mysogynes que le candidat républicain a opposé aux pratiques woke, fondées ou instrumentalisées, et aux dérives de son continuum, la cancel culture.
Or le « wokisme » - injustement détourné de sa vertu originelle signifiant la reconnaissance et la considération des (spécificités) des minorités - ne figure pas innocemment parmi les « combats » prioritaires de Jordan Bardella en France, du hongrois Viktor Orban (premier ambassadeur du trumpisme en Europe) ou de l'italienne Giorgia Meloni (tête de pont d'Elon Musk dans l'aréopage politique européen, lui qui a fondé son spectaculaire ralliement à Trump en réaction au « virus wokiste » coupable à ses yeux d'avoir « tué » son fils en étant à l'origine de sa transition sexuelle). Tous trois jugeront le wokisme responsable d'une frustration chez les jeunes blancs, précieux « réservoir de votes », qu'ils exploiteront à dessein.
À lire également
Wokisme donc, et bien sûr sécurité et immigration. Comment les partis « républicains » et notamment la social-démocratie peuvent-ils, doivent-ils s'emparer de ces sujets de manière concomitamment d'entendre l'inquiétude de l'opinion, de les considérer dans leur complexité et non dans leur apparente évidence, de les traiter réellement - l'adverbe devant rimer avec lucidité, efficacité, raison, humanité, liberté -, et ainsi de couper l'herbe sous le pied des formations extrémistes ? Un immense défi pour la démocratie. L'opportunité aussi de la revitaliser en introduisant une qualité inédite de débats, de propositions, et de moyens (démocratie délibérative).
Denis Lafay