Le "moment Spoutnik" de la tech mondiale

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La bataille technologique mondiale se joue en ce moment et est en train de provoquer une montée sans précédent des tensions entre les États-Unis et la Chine.
La bataille technologique mondiale se joue en ce moment et est en train de provoquer une montée sans précédent des tensions entre les États-Unis et la Chine. (Crédits : Reuters)
ÉDITO. Alors que la Chine et les États-Unis se mènent une guerre sans merci pour dominer la tech mondiale, la France accélère. Bpifrance lance notamment un nouveau fonds de 800 millions d'euros pour les innovations de rupture ("deep tech"). Par Philippe Mabille, directeur de la Rédaction.

Lorsque AlphaGo, l'intelligence artificielle développée par DeepMind, filiale de Google (Alphabet), a battu à plate couture le champion du monde coréen du célèbre jeu chinois, cela a été pour le monde, et pour la Chine en particulier, le « moment Spoutnik » de l'histoire de la technologie. L'expression « moment Spoutnik », rapporté dans la dernière édition de Newsweek, est de Lee Kai-Fu, ancien président de Google en Chine, et veut bien dire ce qu'elle exprime : le choc a été aussi violent que lorsque les Russes ont placé en orbite leur premier satellite en 1957, événement qui conduisit Kennedy à lancer les États-Unis, alors en pleine guerre froide, dans la course à la Lune, où Neil Armstrong posera le pied douze ans plus tard, le 20 juillet 1969.

Que dire alors de la nouvelle marche franchie par l'intelligence artificielle de Google, qui vient de vaincre cinq fois de suite, le 24 janvier dernier, deux des meilleurs joueurs professionnels du jeu vidéo Starcraft II, grâce à un entraînement intensif... contre lui-même (lire ci-dessous). Pour les spécialistes de l'intelligence artificielle, avec cet événement on entre vraiment dans la « cinquième dimension », tant l'horizon d'une telle performance semblait éloigné.

La Chine et les États-Unis se mènent une guerre sans merci pour dominer la tech mondiale

La bataille technologique mondiale se joue en ce moment et est en train de provoquer une montée sans précédent des tensions entre les États-Unis et la Chine autour du groupe de télécoms Huawei, accusé d'être le cheval de Troie de l'espionnage technologique chinois. La justice américaine a demandé l'extradition de la princesse rouge Meng Wanzhou, la numéro deux du groupe arrêtée au Canada alors qu'elle était appelée à succéder à son père à la tête du leader chinois des télécoms. Ce n'est pas encore Star Wars, mais Chip Wars (chip pour composant électronique), comme l'avait noté en décembre l'hebdomadaire britannique The Economist.

Cette guerre se joue sur tous les fronts : les puces électroniques, les « terres rares », dont la Chine essaie d'avoir le monopole, les routes du commerce mondial, les normes de la 5G et, bien sûr, l'intelligence artificielle. Vladimir Poutine n'a pas dit par hasard que le pays qui sera le leader en matière d'IA « dominera le monde ». Pékin a ainsi lancé l'an dernier le plan « Made in China 2025 » dont l'objectif est la domination mondiale dans l'aérospatiale (d'où la conquête de la face cachée de la Lune), la robotique, les composants électroniques, les biotechnologies (les premiers bébés génétiquement modifiés sont nés en novembre dernier).

Depuis l'annonce de ce plan, on ne compte plus les escarmouches. Tous les éléments sont réunis pour un « cyber-Pearl Harbor », s'est inquiété récemment dans Le Parisien Guillaume Poupard, le directeur général de l'Agence nationale de sécurité des systèmes informatiques (Anssi), alors que se tenait à Lille le Forum international de la cybersécurité. Il met en garde contre deux menaces, le « vol de renseignements » et le « sabotage », alors que « le contexte géopolitique se dégradant, certains pays auront peut-être un jour la tentation de s'en prendre à nous avec des cyberattaques », prévient-il.

Le gouvernement français vient d'ailleurs d'annoncer son intention de renforcer « la sécurité des réseaux mobiles » pour prévenir toute tentative d'espionnage ou de sabotage sur la prochaine génération mobile 5G

La France, elle aussi, est en train de connaître son "moment Spoutnik"

Qui veut la paix... prépare la guerre. Mais pas seulement : la France doit aussi se préparer à tenir son rang dans la bataille technologique. Dans cette optique, il faut se féliciter de voir le ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche avoir aussi dans son portefeuille l'innovation. Frédérique Vidal compte bien accélérer, en liaison avec le ministre de l'Économie et des Finances, Bruno Le Maire, le plan français pour doper l'innovation, en allant chercher, dans les laboratoires, les innovations de rupture (aussi appelées les deep tech) qui permettront à nos industries de préparer l'avenir.

Elle lance ce mois-ci la 21e édition du concours i-Lab, le mieux doté financièrement en France, pour encourager les chercheurs, les doctorants, à créer des startups innovantes dans tous les domaines. Cette initiative, dont La Tribune est partenaire, permettra d'identifier d'ici à l'été de nouveaux champions de la tech. Parmi les stars déjà primées, on trouve par exemple le spécialiste de l'Internet des objets Sigfox, mais aussi la biotech Cellectis, désormais cotée au Nasdaq.

Dans un entretien accordé à La Tribune, Frédérique Vidal dévoile son plan d'action pour accélérer la détection et le soutien des startups de la deep tech à la fois en France et en Europe. Par le hasard du calendrier, cette semaine est aussi le moment choisi par Bpifrance pour annoncer une accélération de son plan deep tech, avec 800 millions d'euros d'aides nouvelles pour démultiplier le soutien à l'innovation de rupture.

C'est encore très loin des moyens mis en place par les États-Unis ou la Chine, mais, avec l'arrivée prochaine du fonds de 10 milliards d'euros pour l'innovation promis par Emmanuel Macron, on peut reconnaître que la France, elle aussi, est en train de se mettre à l'échelle et de connaître son « moment Spoutnik ».

Il est plus que temps : face à la Chine, où se créent 20.000 startups par jour et une « unicorne » (plus de 1.000 milliards de yuans de valeur) tous les 3,8 jours, la pente est forte pour la Startup Nation voulue par Emmanuel Macron !

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Commentaires
a écrit le 03/02/2019 à 19:36 :
Avant de déverser des torrents d'argent du contribuable vers des start up plus improbables les unes que les autres, l'état ferait mieux de consacrer ces ressources à établir une véritable industrie du composant électronique en Europe ainsi qu'à la réalisation d'une filière de calculateurs et d'OS européens. Pour l'OS il suffit de choisir une des versions de Linux et de la soutenir comme le font les Chinois. Pour le hard c'est plus dur mais à l'échelle de l'Europe c'est faisable. Sans quoi, fantasmer sur l'IA sans disposer d'une véritable autonomie technologique restera justement du fantasme....
Réponse de le 05/02/2019 à 12:04 :
Déjà fait: ATOS, qui a racheté Bull, fabrique d'excellents serveurs et supercalculateurs, et est leader sur les futurs ordinateurs quantiques. Quand aux CPU, l'équipe française de ARM à Grenoble est une des plus en pointe. Même si ARM, d'origine anglaise, a été rachetée par les Japonais, qui sont quand même des alliés. Et STM va bien. Bref, on sait concevoir, construire, et utiliser.

Quand à GNU/Linux, Linux est européen d'origine, et suffit: chaque distribution se doit d'être adaptée à l'usage qu'on veut en faire, il n'en faut pas une unique, que diriez vous d'avoir un seul moteur quelle que soit le véhicule, mobylette (smartphone Android) ou "micheline" (train diesel) (= serveur cloud géant)?

Bref, on a tout. "yapuka": la directive RGPD européenne bloque la collecte des données nécessaire à l'entrainement des IA quand les chinois et ricains n'en font pas... tout un fromage comme nous français ;)... et on s'offusque de ne plus avoir de latin grec dans nos écoles et de tout miser sur les maths quand eux y investissent à fond... Sic!
a écrit le 02/02/2019 à 17:26 :
Clap..clap...clap...Bravo...mais on s'en fout de l'IA et des technologies High Tech. Nous on veut vivre peinard, travailler raisonnablement,
faire des choses VRAIMENT utiles, pas des gadgets, du concret, de l'humain pour l'humanité.
Vivre des vies de famille décentes, consommer une nourriture saine, respirer un air pur, et enfin boire une eau non traitée qui ne dénature pas le Pastis.
Réponse de le 03/02/2019 à 9:10 :
Tu bosses pour les russes ou les chinois?
Les deux?
Ah ok.
Réponse de le 05/02/2019 à 12:10 :
Vous n'avez pas tout compris: je serais heureux d'avoir un robot qui bosse à ma place, me construise ma maison, laboure mes champs, répare mes biens, opère mon coeur, éduque mes enfants, conduise mon auto avec zéro morts, nettoie les déchets innombrables qu'on jette partout, jardine, et j'en passe. Celui qui aura ses robots, pour ces tâches qui n'ont rien d'un fantasme de science-fiction (sauf peut-être la conduite mais le reste est déjà quasi fait) sera comme ceux qui avaient des autos, de l'électricité, et j'en passe: nous sommes heureux de ce que ces progrès nous ont apporté, du confort professionnel et personnel, je serais content qu'une machine pose les carrelages plutôt que me casser genoux et dos, pas vous?

Quand à la perte de jobs, on l'hurlait déjà lors de la grève des luddites anglais lors de la toute première machine de l'histoire, le métier à tisser, mi 19e siècle... L'ignorance engendre la peur, la peur engendre la violence...
a écrit le 01/02/2019 à 11:27 :
Des erreurs de chiffre à la fin. 1000 milliards de yuan, ça fait 130 milliards d'euros. Ca m'étonnerait qu'ils créent des entreprises de 130 milliards d'euros 2 fois par semaine...

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