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OpinionsLe futur selon La Tribune

2020 : La culture du blé se déplace vers le nord

Photo de François Roche

François Roche

Publié le 24 décembre 2015 à 11:09 - Mis à jour le 24 décembre 2015 à 11:10

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#30ansLaTribune - La Tribune fête ses 30 ans. A cette occasion, sa rédaction imagine les 30 événements qui feront l'actualité jusqu'en 2045. Le 30 août 2020, c'est la fin des moissons... en Finlande! En effet, réchauffement climatique et progrès de la recherche ont contribué à transformer les sols ingrats des pays nordiques en nouvelles terres nourricières.

C'est la fin des moissons dans la province de Kainuu, au nord-est de la Finlande, limitrophe de la République de Carélie, en Russie. Le temps est chaud, les moissonneuses flambant neuves achèvent leur travail, alors que la nuit tombe déjà. Spectacle classique de toute région céréalière. Sauf qu'ici, il est encore inhabituel. Il y a cinq ans encore, ces 1.000 hectares de terres étaient en jachères ou en prairies. Le blé n'y était pas admis, en raison de la rigueur du climat et de la pauvreté des sols. Comment donc expliquer cette mutation? Jusqu'à ces dernières années, la région de Kainuu était l'une des plus pauvres de Finlande, frappée notamment, tout au long du XXe siècle, par un exode rural massif. La forêt y règne en maître ainsi que les industries qui lui sont associées, et notamment la production de pâte à papier, en proie à une crise profonde. La capitale régionale, Kajaani, a été fondée en 1651 par un héros national d'origine française, Pierre de Brahé (Per Brahe en finlandais), alors gouverneur de la Finlande, au temps où cette dernière était encore une principauté suédoise. « A l'époque, la Finlande et notamment cette région, était une terre sous-développée, peuplée par les Samis », explique Ulo Savoonen, maire de la ville. « Mais grâce au changement climatique, nous entrons dans une ère nouvelle. »

Le maire a invité une dizaine de journalistes européens pour fêter la fin des moissons. D'abord surpris par la proposition, ils se sont finalement laissés convaincre par les arguments des autorités de la région, parlant de « miracle agricole ». De fait, la production de blé s'annonce record, et pourrait faire de cette région de Finlande une terre agricole prometteuse. Nous sommes accompagnés par le directeur de l'Institut des ressources naturelles de Finlande (Luke), qui a fait le voyage depuis Helsinki. « Le blé est une plante qui supporte mal la chaleur, explique-t-il. Au delà de 25 degrés, les grains risquent " l'échaudage " c'est-àdire l'arrêt plus ou moins complet de leur remplissage ou de leur maturation, ce qui conduit à des grains ridés et de faible poids. Mais il ne supporte pas non plus les froids extrêmes tels que nous les connaissions voici encore une dizaine d'années. » Il aura fallu les effets du réchauffement du climat et les progrès de la recherche pour transformer ces sols ingrats en terres nourricières.

Nouvelles variétés de blé d'hiver

En association avec les instituts technologiques agricoles de Tioumen, Novossibirsk, Barnaul et Omsk en Russie, les scientifiques de Luke ont développé ces dernières années de nouvelles variétés de blé d'hiver, adaptées aux conditions climatiques de régions subarctiques, qui sont depuis quelques années semées en Norvège, en Suède et en Finlande, mais aussi en Sibérie, où seules les zones méridionales étaient ouvertes à la culture du blé. Le blé d'hiver est semé en automne. Ses plants restent en forme végétative durant l'hiver avant de reprendre leur croissance au début du printemps. Il est récolté en été ou en automne. Il ne supportait pourtant pas les froids extrêmes, avant que l'on développe de nouvelles variétés et que le réchauffement des températures fasse son oeuvre.

Au début des années 2010, les chercheurs du GIEC et des grandes institutions de recherche agricole mondiales avaient alerté l'opinion sur les transformations massives que l'élévation des températures allait provoquer dans la production agricole de la planète. On parlait alors d'un déplacement des cultures d'environ 1 000 kilomètres au nord. Ce mouvement est bel et bien en train de se produire. Le Maghreb et la Turquie, frappés de plein fouet par la sécheresse, réduisent leurs surfaces agricoles faute d'eau pour les irriguer. L'Espagne, le sud de la France et de l'Italie connaissent des difficultés croissantes à assurer les mêmes rendements qu'auparavant.

Nouvelles opportunités économiques

Ce mouvement vers le Nord est donc une opportunité économique nouvelle pour ces vastes régions septentrionales de Scandinavie et de Russie, où les surfaces agricoles disponibles sont quasiment sans limites. Il y encore cinq ans, la Suède, la Norvège, la Finlande ne représentaient qu'une part infime de la production céréalière en Europe (une dizaine de millions de tonnes au total, contre plus de 70 millions de tonnes en France). Les rendements étaient faibles (entre 3 et 5 tonnes à l'hectare contre plus de 7 en France). Mais la Scandinavie rattrape progressivement son retard.

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Au cours des quinze prochaines années, elle pourrait devenir le nouveau grenier à blé de l'Europe. Pour le directeur de l'Institut finlandais de recherche agricole, cette mutation est forte de promesses nouvelles, s'agissant de l'approvisionnement futur de la planète en céréales. « Et nous continuons de progresser dans nos recherches afin d'apporter des réponses à des régions qui souffrent du réchauffement climatique, y compris chez nous, comme la Laponie par exemple, où nous menons des expérimentations prometteuses. »

Faire face au réchauffement climatique

La Laponie est l'une des régions d'Europe à la plus faible densité de population (1,8 habitant au kilomètre carré contre 3 en Sibérie et 1,6 dans la province espagnole de Molina De Aragon). Mais elle est aussi l'une des zones les plus touchées par le réchauffement climatique, dont le rythme est deux fois plus élevé que dans les autres régions du monde (près de 2 degrés en un siècle). Si, comme c'est à craindre, la hausse moyenne des températures du globe dépasse les 3 degrés d'ici 2100, elle pourrait donc être supérieure à 5 degrés en Finlande et atteindre près de 6 degrés en Laponie. Depuis quelques années, les conséquences de ce réchauffement ont été multiples : les pluies verglaçantes qui remplacent de plus en plus souvent la neige recouvrent le lichen d'une couche de glace qui empêche les rennes de se nourrir, puisqu'ils ne peuvent plus creuser le manteau neigeux avec leurs sabots. Une espèce de lichen, l'Arctoa Hyperborea a d'ores et déjà disparu et de nombreuses autres sont menacées. De plus en plus, l'élevage de rennes devient domestique, avec des apports en nourriture en fourrage et en granulés. Créer de nouvelles surfaces agricoles pourrait donc constituer une bonne réponse aux difficultés croissantes des éleveurs.

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La Norvège a également lancé un grand programme de recherche sur l'agriculture arctique. L'Institut norvégien de recherche en bio-économie (Nibio) a installé une plate-forme spécialisée à Svanhovd, dans le Finnmark, au nord-est du pays, près de la frontière russe, qui entend développer des cultures légumières et des plantations d'herbes médicinales. Depuis deux ans, la culture de l'orpin rose (Rhodiola rosea) commence à s'industrialiser. Cette plante, qui pousse naturellement dans les régions arctiques, modifie les niveaux de sérotonine et de dopamine dans l'organisme et peut donc améliorer les états dépressifs. Plusieurs laboratoires pharmaceutiques ont d'ailleurs envoyé des missions d'experts à Svanhovd ces derniers mois. Quant aux cultures légumières (pommes de terre, betteraves, navets), autrefois très difficiles à développer, elles bénéficient depuis trois ans d'affilée d'un phénomène climatique tout à fait nouveau dans cette région : l'apparition d'un printemps, une saison jusque-là inconnue...

François Roche

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