Quelles souverainetés face au "triangle stratégique" (Etats-Unis, Chine, Russie) ? (9b/10)

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Le choix en politique n'est pas entre le bien et le mal mais entre le préférable et le détestable. (Raymond Aron)
"Le choix en politique n'est pas entre le bien et le mal mais entre le préférable et le détestable". (Raymond Aron) (Crédits : Pascal Rossignol)
Dans le but de permettre à la base industrielle et technologique de défense de contribuer à la sortie de crise et aux plans de relance français et européen, le groupe de réflexions Mars* souhaite partager, dans une série de tribunes, les réflexions qu'il mène notamment autour des sujets de la souveraineté et de l'autonomie, du sens donné à l'Europe de la défense et la place réservée à la défense dans un "plan Marshall" européen, des enjeux macroéconomiques et des enjeux industriels et d'innovation dans la défense. L'objectif du groupe de réflexions Mars est de trouver des solutions pour sécuriser les budgets de défense à court et à moyen terme.

Jamais les défis stratégiques n'ont semblé si nombreux pour la France et les Européens qu'en ce début d'année 2020 : crises actives au Moyen-Orient et au Sahel, imprévisibilité de Moscou, rhétorique belliciste de Pékin, affaiblissement de Washington, hégémonie d'acteurs "privés" dans le domaine du numérique. Si la donne stratégique est dynamique, elle ne peut pas faire oublier que les États ne maîtrisent qu'une partie de cette équation. L'impossible maîtrise des espaces communs et de la globalisation, par sa complexité et par la simultanéité de ses effets dans d'innombrables domaines (énergie, numérique, informationnel, commerce, recherche, industrie, spatial, etc.), est un défi permanent à la souveraineté des États.

La pérennité de la souveraineté nationale ne peut plus se penser hors d'une dimension multinationale. La France dispose de deux vecteurs complémentaires pour assurer l'environnement de sa souveraineté nationale : l'organisation du traité de l'Atlantique Nord, pour la conduite d'opérations majeures en coalition et son corollaire de défense collective (article 5) et l'Union européenne pour la politique industrielle de défense et les opérations limitées. Système OTAN, système communautaire : deux faces complémentaires de l'environnement de la souveraineté nationale. Les Européens ont intégré l'idée que la défense collective de l'Europe passe nécessairement par l'OTAN. Cette compréhension est si bien ancrée au sein des 27 que l'article 42 du traité sur l'Union européenne prévoit que la défense collective de l'Union ne peut pas exclure l'OTAN.

De la Pax Americana au burden sharing : de l'inconditionnalité à la rationalisation du lien transatlantique

La fin de la guerre froide fut l'occasion pour les Européens de s'affranchir partiellement de la dépendance militaire des États-Unis. Toutefois, l'Histoire, dont certains prédisait la fin, a conduit à des baisses massives des budgets de la défense et allait rapidement se réimposer dans les agendas politiques et militaires : Yougoslavie, Somalie, Afghanistan, Irak, Sahel. Faute d'être en mesure de porter un projet politique structuré en matière de défense, nombre d'États européens se sont convaincus, à défaut de pouvoir se défendre eux-mêmes, que les États-Unis seraient plus enclins à défendre un Allié-client.

"Le roi est nu !" (Hans-Christian Andersen)

En transférant progressivement leurs rares moyens financiers vers des entreprises américaines, certains États européens ont sacrifié leur base industrielle et technologique de défense au profit d'une garantie de sécurité reposant exclusivement sur la bonne volonté du président américain en exercice et de la compréhension par ce dernier des textes fondateurs de l'Alliance atlantique. Les États européens ont fragilisé délibérément leur souveraineté nationale tant sur le plan de la défense que sur les plans industriels, technologiques et commerciaux dans l'espoir d'assurer de manière pérenne leur sécurité.

"The Alliance should be unconditional, otherwise it is not an alliance. NATO's solidarity clause iscalled article V, not article F-35" Madame Florence Parly ministre des Armées.

Pour une souveraineté nationale raisonnée grâce à l'Union européenne

Malgré des efforts substantiels, la souveraineté nationale est parfois remise en cause par des dépendances technologiques subies. Ces écueils peuvent apparaître lorsque des innovations de rupture se démocratisent, lorsque les investissements de recherche et de développement s'avèrent infructueux ou lorsque les solutions technologiques idoines ne sont pas économiquement viables. Face à ces dépendances subies, la France soutient, depuis plus d'une décennie, l'idée d'une substitution des dépendances extracommunautaires par des dépendances intra-européennes.

"Le choix en politique n'est pas entre le bien et le mal mais entre le préférable et le détestable". (Raymond Aron)

Cette logique de renforcement de la compétitivité des acteurs industriels européens et de la montée en compétences des salariés européens, est un des fils rouges de la pensée stratégique française. Aujourd'hui, la bataille idéologique semble toucher au but avec l'élargissement des prérogatives de l'Union européenne aux enjeux liés à l'industrie de la défense. La création d'une direction générale dédiée (DG DEFIS) au sein de la Commission européenne et l'ambition de se doter d'un fonds européen de la défense dès 2021 (prenant la suite du plan européen de développement industriel de défense), constituent une transformation substantielle de l'environnement de défense européen. Le texte de l'accord voté mi-2019 par le Parlement européen, sous réserve de doter le programme d'une enveloppe de 13 milliards d'euros, pourrait induire un effet de levier de 65 milliards euros d'ici à 2027 avec pour ambition le développement de l'autonomie stratégique européenne.

La politique européenne en matière de défense constitue un modèle nouveau pour assurer la souveraineté de l'Union dans le respect de la souveraineté de chacun de ses membres.

Violence, défiance, confiance des peuples européens vis-à-vis du "système européen"

"L'égoïsme sacré du nationalisme restera toujours plus accessible à la moyenne des individus que l'altruisme sacré du sentiment européen parce qu'il est toujours plus aisé de reconnaître ce que vous appartient que de comprendre votre voisin avec respect et désintérêt", écrivait Stefan Zweig en 1934.

Comment consentir à transférer au plan supranational le principal vecteur de la souveraineté nationale : la défense, alors que les Européens - notamment les Français - n'ont pas confiance dans les structures politiques européennes (qu'ils ne connaissent pas, qui ne les intéressent pas) perçues comme une bureaucratie déconnectée. L'ambition d'une souveraineté européenne ne pourra pas se structurer sans une action résolue du Parlement européen, lequel devra veiller à rendre compte des préoccupations de tous les États membres, en portant une attention renforcée aux États les plus exposés : Estonie, Lettonie, Lituanie, Pologne, Finlande, Suède et Grèce.

L'Histoire et la culture militaire irriguent les conceptions nationales de la souveraineté.  A la fin de la guerre froide, les États libérés de la domination soviétique furent naturellement fascinés par la supériorité du softpower des États-Unis sortis vainqueur de 45 ans d'opposition avec l'Union soviétique ; ceux-ci représentent la figure de la liberté pour tous les pays à l'Est du rideau de fer. L'ère de la Pax Americana s'accompagna d'une domination culturelle. Les cadres des états-majors de nombreux États européens furent, et sont toujours, envoyés en formation dans les académies militaires américaines. Près de 30 ans d'une politique active de formation de cadres et d'accords bilatéraux en matière de coopération de défense a conduit à la constitution d'une base idéologique reposant sur la supériorité incontestable des technologies américaines et au dogme que les Européens ne peuvent pas agir par eux-mêmes.

Cette dynamique a été consolidée par l'OTAN qui, comme toute organisation multinationale visant à mettre en cohérence l'action de ses membres, a établi des procédures, normes et standards opérationnels et techniques essentiellement hérités de l'armée américaine. De nombreux militaires européens sont formés au combat aux États-Unis, sont équipés d'armements d'Outre-Atlantique et sont allés aux feux au côté des Américains notamment en Afghanistan et en Irak.

Dans le contexte de la résurgence rapide de l'impérialisme russe, transférer sa souveraineté nationale pour assurer sa sécurité apparaît comme un choix cohérent et raisonnable pour de nombreux États européens. Restée hors de l'OTAN durant des décennies et refusant toujours d'intégrer le Nuclear Planning Group (NPG), il est difficile pour la France de convaincre les Européens de la suivre. Madame Vaira Vīķe-Freiberga, présidente de la République de Lettonie entre 1999 et 2007, expliquait fin 2019 que "les difficultés de la France à faire passer ses idées sur le besoin d'une défense européenne commune viennent en bonne partie du souvenir de ces attitudes isolationnistes passées. [...]"

La souveraineté européenne : acceptation d'un compromis pragmatique.

Il y a pourtant des moments dans l'Histoire où ce qui nous rapproche est bien plus puissant que ce qui nous sépare. Ainsi, Vaira Vīķe-Freiberga, expliquait que "les grands pays n'ont pas perdu leurs prétentions à décider tout seuls du sort de leurs voisins plus petits, peu importe l'opinion de ces derniers. [...]". Le choix d'un recours à l'OTAN, sans alternative crédible en cas de veto par un État membre sur l'emploi des structures opérationnelles de l'Alliance, est toutefois devenu un sujet de préoccupation depuis 2016. La volonté de certains États européens de soutenir et de s'engager dans des coopérations ad hoc telle que l'Initiative Européenne d'Intervention (IEI) est le signe d'une inquiétude latente dans de nombreuses chancelleries quant à la réorientation stratégique américaine.

Construire une relation stratégique au-delà du couple franco-allemand : une obligation. La France et l'Allemagne ont engagé des initiatives structurantes pour la défense européenne avec les programmes SCAF et MGCS. Pourtant, il apparait de plus en plus fondamental d'adopter une approche inclusive, y compris au plan industriel, dans le respect de l'excellence technologique de chacun, afin de ne laisser au bord de la route aucun européen désireux de coopérer.

La défense européenne ne sera jamais la défense française élargie et renforcée par les ressources financières de nos alliés européens, pas plus qu'elle ne sera la vision allemande, italienne ou polonaise. Comme le soulignait l'ancienne présidente lettone "[...] nous ressentons aussi un certain frisson d'inconfort lorsque nous entendons que la France et l'Allemagne en tandem vont suffire pour assurer l'avenir de l'Europe et de sa sécurité". Pour défendre l'Europe, il faudra le concours de tous les États concernés. La responsabilisation de tous, l'engagement de chacun, telle est la route exigeante vers la souveraineté européenne.

Une Europe souveraine est une Europe solidaire face aux menaces

Quelle prise de conscience de souveraineté pour les États européens et les institutions communautaires face aux Hégémons, qui emploient soit des stratégies directes de coercition en ayant recours au fait accompli, soit des stratégies indirectes où "l'art suprême de la guerre est de vaincre l'ennemi sans combat" (Sun Tzu), ou des lois extraterritoriales ?  Face à ces dialectiques des volontés, voire des idéologies, ne nous divisons pas, ayons un discours solide et unique !

Les Européens, partagés entre le souhait de bénéficier de la protection américaine et l'ambition d'être un partenaire incontournable de la Chine, pourraient rapidement être confrontés à l'obligation de faire un choix inconfortable entre assurer leur défense ou leur prospérité. La souveraineté européenne, complémentaire de la souveraineté nationale, est une nécessité pour nos citoyens, nos entreprises et les États européens afin d'être à la hauteur des enjeux dans l'opposition structurante (Le piège de Thucydide) entre les États-Unis et la Chine. Par le changement de priorité de leur "protecteur" historique, les États européens ne doivent pas être pris en otage dans un Dialogue mélien économique.

Si l'élargissement de la souveraineté nationale vers une souveraineté européenne ne peut pas être la pleine incarnation d'une vision française, nous devons accepter que cette souveraineté soit une construction imparfaite, issue de longues négociations, qui devront être les plus inclusives possibles. Laissons les derniers mots de cette tribune à Vaira Vīķe-Freiberga : "Les Français ont un travail de persuasion à faire auprès de leurs partenaires en Europe. Même si leurs idées sont brillantes, il faut que leurs partenaires en Europe les acceptent".

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* Le groupe Mars, constitué d'une trentaine de personnalités françaises issues d'horizons différents, des secteurs public et privé et du monde universitaire, se mobilise pour produire des analyses relatives aux enjeux concernant les intérêts stratégiques relatifs à l'industrie de défense et de sécurité et les choix technologiques et industriels qui sont à la base de la souveraineté de la France.

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Retrouver les dix premières tribunes du groupe de réflexions Mars :

L'investissement dans la défense rapporte plus que ce qu'il coûte

La défense européenne a-t-elle (encore) un sens ?

Le plan de relance européen doit intégrer la défense européenne !

Cinq propositions pour l'Europe de la défense

Souveraineté : et si la France se dotait enfin d'une stratégie industrielle ?

Et si l'épargne française était enfin mobilisée pour équiper les militaires ?

Défense : accélérer la loi de programmation militaire pour relancer l'économie

Mais que pèse l'Europe face au triangle stratégique États-Unis, Chine et Russie

La France, la seule à croire en une "Europe puissance"

Souveraineté en matière de défense : choisir ou se soumettre

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Commentaires
a écrit le 02/06/2020 à 12:26 :
Foutaises, commencez par nous expliquer comment être souverain dans une UE d'intérêts et de connivence US et revenez dans le débat. Je rappelle que la souveraineté est le fait d 'une nation et ne se partage pas quand l' UE commande à la France via les GOPE et que la seule solution de redevenir une NATION libre et SOUVERAINE passe par un Frexit inconditionnel, puis par des coopérations entre Nations.. Visionner :
"Qui gouverne la France et l'Europe? - Version Intégrale - François ASSELINEAU"
Réponse de le 02/06/2020 à 17:58 :
Oui, sortie de l'UE, de l'€ et de l'OTAN. FREXIT !
Réponse de le 02/06/2020 à 22:35 :
Il est complétement décalé de penser que la France peut faire le poids face aux géants actuels et futurs (BRICS) ! Arrêtons de penser que la ""souveraineté"" rendra la grandeur à la France. Les événements géopolitiques (que F.Asselieneau se cache bien de développer dans son "média") montre pertinemment que la France n'est plus en capacité d'avoir la même force de frappe économique, commerciale, militaire, diplomatique, etc... qu'elle pouvait avoir à une certaine époque. Ne visons pas la nostalgie, il y a une réalité à accepter dans un contexte de redistribution des cartes des puissances mondiales.
a écrit le 02/06/2020 à 12:06 :
A défaut de convaincre du bien fondé d'une Défense Européenne bien structurée, cohérente avec les moyens OTAN mais autonome en décision, essayons déjà quelques pistes :
- une Police aux frontières Européenne bien dotée et pleinement opérationnelle dans le triptique Air, Terre, Mer;
- des moyens de transport tectiques homogènes et partagés dont des avions et hélicoptères lourds au lieu et place des avions russe ou des hélicos US;
- une industrie européenne de type Airbus pour les bateaux, les véhicules terrestres, le numérique, la Santé avec un actionariat majoritairement européen et des droits de votes permettant à ces industriels de ne pas être sous le dictact financier mais au service d'une l'Europe alors souveraine.
a écrit le 02/06/2020 à 10:53 :
Dans un Monde où les capacités de destruction de la planète sont largement suffisantes, la question se pose d'atteindre pour l' UE une capacité équivalente à celle des 3 "épouvantails". Si l'on part du principe que nul n'a intérêt à un début de conflit majeur, l'augmentation des capacités destructrices n'a aucun sens.
Au pire, s'il est considéré qu'un conflit mondial est possible, il faut nous faire respecter sur la base de la terreur nucléaire. Il faut donc augmenter nos capacités nucléaires et la vélocité des vecteurs.
Réponse de le 02/06/2020 à 18:15 :
À part la France et la Grande Bretagne personne n'a de moyens nucléaires d'où l'intérêt de sortir de l'UE et de la laisser se débrouiller. Les capacités nucléaires nous sont propres sauf si Macron bien entendu décidait de donner la clé de la dissuasion à Merkel qui, de part la constitution allemande, ne peut détenir d'armement atomique. Quant à la capacité nucléaire, française je parle, elle est largement suffisante pour vitrifier la moitié de la planète. Les moyens sont toujours mis à niveau. 4 SNLE 16 missiles chacun avec 5 ou 6 têtes soi entre 320 et 384. Ajoutez les quelques dizaines ASMP-A et ça fera l'affaire. D'autre part, la dissuasion ne se partage pas. Pour les anglais le problème est différent ils ont des missiles trident américains pourraient-ils s'en servir sans l'aval des US ? Ils ont actuellement 350 TN.
a écrit le 02/06/2020 à 9:29 :
Les mots changent; maintenant, nous sommes "souverain" quand nous dépendant de la décision d'autrui! C'est a dire par un nombre de soit disant "experts" auto désigné "démocratiquement"!
Tant que l'UE ne sera pas une Nation, cela sera une colonie!
a écrit le 02/06/2020 à 9:03 :
"Lorsqu'un gouvernement est dépendant des banquiers pour l'argent, ce sont ces derniers, et non les dirigeants du gouvernement qui contrôlent la situation, puisque la main qui donne est au dessus de la main qui reçoit." Napoléon

Donc à partir du moment où les banquiers ont mis la main sur un pays ou une association de pays la souveraineté disparaît automatiquement la cupidité la remplaçant immédiatement. Ce sont deux phénomènes qui s'opposent naturellement.

Or sans souveraineté nous n’avons plus de crédibilité puisque difficile de faire affaire avec des gens motivés par leur seule cupidité qui peuvent donc seulement pour une motivation financière basculer de l'autre côté sans hésiter.

Le naufrage de l'UE était largement prévisible et tout simplement impossible à empêcher, c'est une impasse systémique que nous avons à gérer là et non une épreuve conjoncturelle, les décennies passées à ne jamais avancer devraient le faire entendre à ceux qui continuent de se mentir à eux-mêmes certainement par intérêt d'ailleurs et du coup le cercle vicieux est bouclé.
Réponse de le 02/06/2020 à 9:56 :
"Lorsqu'un gouvernement est dépendant des banquiers pour l'argent, ce sont ces derniers, et non les dirigeants du gouvernement qui contrôlent la situation, puisque la main qui donne est au-dessus de la main qui reçoit. L'argent n'a pas de patrie ; les financiers n'ont pas de patriotisme et n'ont pas de décence ; leur unique objectif est le gain."

Citation complète, j'aimerais bien savoir qui l'a tronqué tiens, désolé pour le mauvais copier-coller.

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