Lettre ouverte d'un « Pigeon de gauche » à François Hollande

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Olivier Mathiot, fondateur de Price Minister, publie La gauche a mal à son entreprise / DR
Olivier Mathiot, fondateur de Price Minister, publie "La gauche a mal à son entreprise" / DR (Crédits : DR)
Olivier Mathiot, l'un des fondateurs de Price Minister, a été l'un des porte-parole du mouvement des « Pigeons ». Se présentant lui-même comme un « #Geonpi de gauche » - il a voté François Hollande en 2012 -, il publie chez Plon "La gauche a mal à son entreprise", un essai destiné autant à la classe politique qu'à ses amis entrepreneurs.. Un extrait en exclusivité.Notre dossier spécial anniversaire des "pigeons".

Cher François,

Je me permets le tutoiement car nous sommes des camarades : nous avons fait la même école et notre tradition autorise la fraternisation. En outre, c'est aussi la coutume entre camarades de gauche ! Je me suis toujours demandé pourquoi tu n'assumais pas ton diplôme de l'École des hautes études commerciales (HEC)...

C'est pourtant censé être une formidable formation en temps de crise économique. Aujourd'hui, les sondages te positionnent si bas qu'on soupçonne un délit d'incompétence ! C'est historiquement grave.

Je voudrais te proposer une façon de sortir par le haut de ces stratégies électoralistes

Ce point de détail d'un cursus "capitaliste" non avoué, couplé à tes effets de manche sur le refrain de "je n'aime pas les riches", est révélateur de ton emprisonnement actuel... dont je perçois que tu commences à t'évader. C'est dans le fond le propos de ce livre : je voudrais te proposer une façon de sortir par le haut de ces stratégies électoralistes, tellement populistes à force de vouloir ménager des soi-disant alliés...

Nous essayons de sauver une vision de l'État-providence dont la version actuelle est en train de détruire la marque France de l'intérieur et sur la scène internationale. C'est MAINTENANT que ça se passe. Je faisais partie des entrepreneurs qui se sont joints au travail des Assises de l'entrepreneuriat entre janvier et avril 2013, à l'initiative de cette ministre emblématique qu'est Fleur Pellerin.

Le discours de clôture que tu as prononcé a été une belle démonstration de réconciliation avec l'entreprise et les entrepreneurs. Et j'ai fait partie de ceux qui ont participé à la standing ovation.

Il est grand temps que tu confirmes ce réveil et que, de patron du PS, tu deviennes président de la République

Nous avons été nombreux à y voir un tournant économique majeur dans la politique du PS. J'ai trouvé très courageux de prendre la parole lors d'un moment symbolique (le 29 avril) qui précède les incontournables manifestations du 1er mai. En cela, le gouvernement a eu l'audace de refuser publiquement le clivage fatigant patrons-employés. En cela, tu t'exposais à la critique de la gauche de ta gauche, mélenchonesque, marxiste ou trotskiste.

Alors non, il n'est trop tard, mais il est grand temps que tu confirmes ce réveil et que, de patron du PS, tu deviennes président de la République. Notre pays a des caractéristiques, toutes ne sont pas des forces, mais, sur le plan économique, il y en a au moins deux dont j'ai la conviction qu'on ne pourra pas les remettre en cause tant elles sont mêlées à notre ADN.

Le terrain est propice pour que le politique conserve ou reprenne l'initiative face à l'"abandonnisme" ambiant

La première, c'est un État fort et interventionniste où la place du politique est importante. De la conversation de troquet au plateau des chaînes de télé, le politique et le rôle de l'État sont au centre, et ce depuis au moins deux cents ans.

La seconde caractéristique, c'est notre façon de traiter l'exception culturelle, au sens large : la volonté française de préserver un territoire non marchand en dehors de la sphère capitalistique, de résister, de lutter contre la privatisation à tout-va.

Donc mes recommandations ne sauraient remettre en cause ces deux points. Je tiens juste à attirer ton attention sur le fait qu'ils ne sont ni d'un bord ni de l'autre. Pour autant, reconnais que ce sont plutôt des idées ancrées à gauche. Ainsi le terrain est-il propice pour que le politique conserve ou reprenne l'initiative face à l'"abandonnisme" ambiant.

Je plaide donc avec ferveur pour une révolution, encore une, mais cette fois-ci copernicienne

Mais cela ne suffira pas, car actuellement nous mourons de l'immobilisme caractéristique de la première année de ton mandat. Il faut bouger ! Et vite ! Si la gauche est aujourd'hui devenue conservatrice, assise sur un petit tas d'acquis, je crains que ce ne soit par peur de l'avenir ou par manque de vision économique. En cela, le Medef est tout aussi blâmable tant il semble également tourné vers son passé.

Nicolas Sarkozy, à travers la plume habile d'Henri Guaino, a eu beau jeu d'invoquer l'héritage de Jaurès ou de Blum en 2007 ! ; il n'a fait qu'occuper une place laissée vide par la pensée de gauche. Je ressens du côté du PS, avec amertume, une incapacité à penser demain, comme paralysé par aujourd'hui.

Je plaide donc avec ferveur pour une révolution, encore une, mais cette fois-ci copernicienne. Repenser la société et l'économie en repartant du centre névralgique et microéconomique de l'entreprise de façon à coller à la réalité du XXIe siècle ! Puis, et seulement puis, repenser l'impact que devra avoir la gauche sur la société. Donc, tu l'auras compris, abandonnons les dogmes liés à un modèle économique et productif qui n'est plus.

Le point de croissance, il va falloir qu'on aille le chercher le couteau entre les dents

La raison de l'urgence de cette révolution ? Eh bien, c'est la crise occidentale et française qui n'est rien d'autre que structurelle : tant qu'on continue d'espérer le retour d'un petit point de croissance, mon cher François, c'est un temps précieux que nous gaspillons... mais que tous ne perdent pas dans le monde qui nous entoure. On ne nous attendra pas. Plus personne n'attend la France. Le point de croissance, il va falloir qu'on aille le chercher le couteau entre les dents, avec la niaque !

Avant ce discours des Assises au palais de l'Élysée, une de tes prises de parole sur France Télévisions avait commencé à attirer l'attention de certains commentateurs statisticiens qui avaient décortiqué ton vocabulaire et relevé 155 fois le terme "entreprises", 49 fois "croissance"... Nous sommes dans la bonne direction, mais cela t'a pris un an, soit 20 % de ton mandat !

Je sens partout où je me tourne un vent de catastrophisme

Il faut aller plus vite, beaucoup plus vite. Sommes-nous en 1870, en 1929, en 1938, en 1973, en 1981 ou en 2012 ? Financière, numérique et mondiale, notre crise est inédite Les analystes se complaisent dans les comparaisons historiques. Il est certain que l'époque actuelle semble trouver des échos dans des moments plus au moins reculés. Mais elle comporte des caractéristiques qui me font craindre l'effondrement prochain de notre monde.

Grâce à l'aventure des Pigeons, j'ai pu m'entretenir avec des personnalités de premier plan, Neelie Kroes, la vice-présidente de la Commission européenne, ou Jacques Attali, à titre d'exemple. Je sens partout où je me tourne un vent de catastrophisme. Les entreprises n'arrivent ni à investir, ni à innover, ni à exporter, et ce... de moins en moins !

Les salariés sont effectivement sacrifiés... et les investissements aussi

Tous ces chiffres d'endettement, de chômage et de pauvreté moderne, auxquels ma génération s'habitue jour après jour, pourraient être modérés par les perspectives de croissance que propose le monde moderne. Mais non : les statistiques s'alignent, cruelles. La situation ne va pas s'améliorer toute seule : selon les chiffres d'Eurostat, la France a perdu plus de 10 % de parts de marché à l'exportation entre 2006 et 2011. Les marges bénéficiaires des entreprises françaises sont les plus basses de la zone euro, selon Bruxelles !

Donc oui, le coût du travail est important, pèse sur les marges des entreprises, et c'est un obstacle compétitif objectif pour recruter les meilleurs éléments et pour exporter. C'est un boulet aujourd'hui car nos concurrents ne sont pas tous Français, donc pas tous soumis aux mêmes règles.

D'un autre côté, on constate une réduction drastique de la part des revenus salariaux dans le PIB, ce qui signifie que la part des autres revenus, notamment financiers, a augmenté : la part des dividendes a été multipliée par quatre depuis 1947. Et la part salariale du PIB a baissé de 9,4 % entre 1983 et 2006, d'après le FMI.

C'est bien le résultat de la financiarisation et de l'émergence des fonds, et de leur exigence de rendement à court terme. Les salariés sont effectivement sacrifiés... et les investissements aussi.

La révolution numérique a succédé à la révolution industrielle : tout va plus vite, y compris les ravages de la crise.

Il va falloir que la gauche apprenne à trouver des solutions en dehors de sa boîte à idées traditionnelle.

______

Extrait du livre "La gauche a mal à son entreprise" par Olivier Mathiot. Éditions Plon, 240 pages, 18.50 euros.


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a écrit le 28/09/2013 à 10:13 :
analyse à peu près juste.... mais quelles propositions concrètes (réalistes) ? C'est peut-être là qu'être de gauche a ses limites ....
j'aurais aimé lire des idées du genre:
Re-engineering complet du rôle de l'Etat des du fonctionnement des services publics...
Mise sous condition des aides en contrepartie d'une contribution à la société...
etc....
a écrit le 27/09/2013 à 20:38 :
La droite c'est juste une idée qui n'accepte pas qu'on érige en système la redistribution entre personnes physiques mais plutôt qu'on y procède par exception ou par charité (la droite refuse l'allocation universelle par exemple). Donc on peut être beaucoup plus libéral que la droite française tout en étant de gauche. La gauche ou la droite ne sont normalement pas des positions par rapport à l'entreprise ou à l'économie de marché (seul le marxisme combat l'économie de marché mais le marxisme est maintenant minoritaire dans la gauche mondiale).
a écrit le 27/09/2013 à 19:06 :
Un homme politique c'est comme beaucoup d'autres de personnes dans les très grosses organisations: un carriériste. Ce genre de personne n'a que faire de l'intérêt général, s'adresser à lui en le suppliant de faire son travail est ridicule, il ne fera jamais que ce qu'il veut faire pour lui même. Parfois, par hasard, l'intérêt du carriériste est le même que celui de l'organisation qui le fait vivre, alors exceptionnellement il devient utile. Et dans tous les cas cela n'a rien à voir avec la gauche ou la droite, ces concepts destinés à donner une couleur différente à la même lessive.
a écrit le 27/09/2013 à 17:46 :
la gauche, la vraie trouve que Hollande n'est pas assez à gauche. Les francais ont elu un president de gauche pour qu'il mene une politique de gauche, pas de droite, des presidents de droite nous en avons assez eu surtout pour le resultat que l'on sait. Je ne crois pas un instant que ce monsieur soit de gauche, mais bon si ca lui permet de vendre des livres, tant mieux pour lui.
Réponse de le 27/09/2013 à 19:49 :
J'aimerais bien que vous m'expliquiez, dans le détail, ce qu'est une politique de gauche.
Réponse de le 27/09/2013 à 20:44 :
La gauche française est marxiste mais Hollande ne l'est pas. C'est ce qui lui pose problème pour trouver de l'audience dans l'opinion car en France soit on est marxiste soit on est bonapartiste...c'est comme ça. La seule chance de Hollande c'est qu'il y a autant de français qui le suivent que de français d'accord entre eux (c'est à dire pas beaucoup).
a écrit le 27/09/2013 à 16:30 :
Des patrons, euh... des pigeons de gauche, il ne doit pas y en avoir beaucoup ! Cela me rappelle l'excellent Jean Gabin dans le film d'Henri Verneuil, "Le Président", qui répondait à un député sur le patronat de gauche : " Il y a aussi des poissons qui volent qui ne constitue pas la majorité du genre !" = http://www.youtube.com/watch?v=Dq8CyzMJNWY
Réponse de le 27/09/2013 à 17:44 :
@Patron de gauche. C'est clair. En attendant c'est toujours la gauche qui stigmatise les entreprises et les patrons dans le discours (même si la droite ne fait pas vraiment mieux dans mes faits). Ce mr devrait surtout se poser des questions sur ses convictions politiques car franchement on ne peut pas dire que la droite française soit de conviction ultralibérale, même sous Sarkozy!
a écrit le 27/09/2013 à 15:30 :
mr halley en 2017 votez kemlin ! ;o))
a écrit le 27/09/2013 à 15:28 :
son constat est juste, la farnce est effectivemement sans avenir; et personne ne va la redresser vu que votre pays met dehors les 20% qui pourraient tirer 80% de la charette, pour reprendre paretto ! il faut que les jeunes comprennent qu'il y a un avenir ailleurs ( pour les vieux on ne peut rien faire, on ne deplante pas un vieil arbre)
a écrit le 27/09/2013 à 12:53 :
Le clivage droite-gauche tel qu'illustré par ce courrier est l'une des raisons majeures de l'immobilisme de notre pays. Franchement dire 'je suis de gauche' ou ' je suis de droite' cela ne veut strictement plus rien dire. Surtout si la gauche c'est le Ps et la droite l'Ump. Les deux se valent, d'ailleurs on ne doit pas à cette gauche là plus d'avancées sociales qu'à l'ump et ses ancêtres. Et vice versa sur le plan économique. Dans les faits, rien ne change depuis 40 ans : chômage, dette... C'est tout le modèle français qui est à revoir. Plus les années passent, plus l'état s'engraisse et plus son inefficacité est criante en dépit des lois et règlements qui s' accumulent. La première chose à faire pour sortir la France de ses problèmes serait d'arrêter de coller des étiquettes gauche-droite sur tout ce qui bouge. A chaque problème correspondant des réponses concrètes et apolitiques.
Réponse de le 27/09/2013 à 20:51 :
Une solution serait de constituer trois blocs dont les frontières traversent le PS et l'UMP : à gauche les marxistes (avec Mélenchon, Joly, Guedj), à droite les tenants du slogan "les français d'abord" (ou "les catholiques d'abord" je ne sais pas) avec Le Pen, Pelletier....Et au centre des hollandais aux gaullistes sociaux en passant par les radicaux et les libéraux des gens qui croient à un certain nombre de choses (liberté, solidarité, ouverture...) et donc peuvent envisager une coalition...
a écrit le 27/09/2013 à 12:29 :
La solution est une politique Keynesienne, d'investissement publique, de contrôle des prix, d'augmentation des salaires, de maitrise de la création monétaire. La gauche n'est pas soluble dans l'austérité sans fin et le remboursement impossible d'une dette abyssale.
Réponse de le 27/09/2013 à 15:17 :
vous n'avez pas bien lu cette lettre d'une personne de gauche !! relisez encore quelque fois, vous finirez par comprendre que vos thèories sont definitvement mortes dans ce monde moderne. Effectivement heuresuement elle vive toujours dans votre ideologie.
Réponse de le 27/09/2013 à 15:38 :
Si vous pensez que c'est de cette manière la que l'on va résoudre les problèmes je peux vous certifier que vous vous trompez . Keynes est la cause de tous nos soucis et ce n'est pas avec encore plus de création monétaire que tout rentreras dans L'ordre

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