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Enseigner l'histoire aujourd'hui...

Photo de Ivan Best

Pierre-Yves Cossé, ancien commissaire au Plan

Publié le 23 janvier 2014 à 17:37 - Mis à jour le 23 janvier 2014 à 17:57

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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Pourtant essentiel, l'enseignement de l'histoire aux collège et lycée est aujourd'hui totalement inadapté. Quelques suggestions pour renverser la vapeur. par Pierre-Yves Cossé, ancien commissaire au Plan

« Mon histoire » faisait une grande place au « par cœur ».  Nous apprenions des dates, des noms de batailles et de traités. Ainsi,  je me souviens de tous les traités de Louis XIV.  Le prof nous avait appris le mot « W Panru » qui donnait la première lettre de chaque traité dans l'ordre chronologique. Faites l'exercice… Egalement pour chaque coalition de Napoléon, les principales batailles et les traités. Peut être ai-je dessiné le plan de la bataille d'Austerlitz (c'était une manière d'être sensibilisé au génie militaire de Napoléon). « Mon histoire » était riche en anecdotes, notamment sur les « héros » parfois légendaires (Jeanne Hachette ou le Grand Ferré) Je préférais des héros »vrais »et modernes, comme le général Leclerc (du serment de Koufra à la libération de l'Alsace).

Disciples de Péguy

Cette histoire continue et chronologique juxtaposait deux récits, qui ne me paraissaient pas contradictoires, celui de nos souverains très chrétiens représentants de Dieu sur terre et le roman républicain avec « les hussards noirs » et l'école républicain. Au fond, nous étions, sans en être vraiment conscients les disciples de Péguy. Comme lui, nous étions attachés à la patrie et à la terre de France. Etions-nous prêts à donner notre vie pour elle (il mourut trente cinq jours après le début de la guerre) ? Sûrement pas comme lui- les deux guerres sont passées par là- mais un peu, je crois. Cet intérêt pour l'histoire était éclairé par une vision de la France civilisatrice apportant la liberté au monde ou convertissant les infidèles. Nous mélangions.

Une approche obsolète

Cette approche de l'histoire est largement obsolète, voire disqualifiée Ce qu'on nous a enseigné était parfois légendaire, comme les Gaulois « inventés » au 19è siècle avec notre premier héros national, un « vaincu » popularisé après la défaite de 1870. Ce que l'on nous a présenté comme de « l'histoire de France » était « l'histoire de la France avant la France ».  Le mot « France »n'apparaît que dans la Chanson de Roland ». Les côtés noirs de notre histoire, comme le coût des guerres coloniales étaient dissimulés. L'histoire était trop politique, pas assez économique et sociale. Les exploits de nos héros étaient démesurément gonflés. Cette histoire était politiquement orientée et ce qui n'était pas français était souvent caricaturé ou omis. L'accumulation des faits et le « par cœur » réduisait la part des « travaux sur documents » et de la réflexion critique.

Des critiques exactes, mais...

Ces critiques sont pour une large part exactes. Cela dit, il nous est resté de cet enseignement des connaissances relativement précises qui nous permettent de situer notre pays dans le temps et l'espace et parfois d'éclairer la situation présente. Il est vrai que j'étais bon élève en histoire (sauf en 6ème où j'ai séché sur le plan d'un temple grec) alors que j'étais très mauvais en géographie (les périodes géologiques, les reliefs ou les cartes à dessiner n'étaient pas mon fort).  Mon seul souvenir d'un bon professeur d'histoire est en philo au lycée ; la présentation de l'URSS par Jean Touchard fut lumineuse.

Réduite à la portion congrue

« Leur histoire » est réduite à la portion congrue. Beaucoup d'arguments ont été utilisés pour réduire la place de l'histoire considérée comme une « activité d'éveil » et non comme une discipline ; la préférence donnée aux « sciences exactes, le manque de temps le surmenage (il est vrai que nous n'avions ni télévision ni réseaux sociaux pour absorber notre temps) A côté de ces arguments il y a le fait que notre incapacité croissante à imaginer l'avenir paralyse la présentation et l'interprétation du passé. Le résultat est que consacrant moins de temps à l'histoire, ils en savent moins.

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N'est pas Braudel qui veut

« Leur histoire « est enseignée de façon différente. Les élèves ne veulent plus du « par cœur » considérant qu'il suffit de consulter Internet (même phénomène que pour le calcul mental avec l'apparition de la calculette).  Pour ne pas heurter, les programmes proposent quelques dizaines de « repères » significatifs. L'étude des thèmes de longue durée inspirée par la « Nouvelle histoire » a été introduite dans les programmes rompant avec la continuité chronologique. Pour ceux qui connaissent un minimum de faits et ont des repères dans l'espace et le temps la synthèse thématique est instructive et passionnante. Pour les autres, c'est un brouet insipide où tout se mélange. Je me souviens, avec mes enfants, du thème de la féodalité qui revenait d'une année sur l'autre. N'est pas Braudel qui veut…

Enseigner l'histoire, une nécessité sociale

Les héros sont tombés de leur piédestal. Pour mon aîné, les différences entre Napoléon et Hitler n'étaient pas évidentes, deux agresseurs voulant faire l'Europe par la force. Et les héros de mes petits enfants sont des footballeurs, des animateurs de télé ou des chanteurs.

Sur « l'histoire souhaitée, j'ai quelques idées précises. D'abord, l'enseignement de l'histoire est une nécessité sociale. Tous les Français doivent avoir une familiarité avec le passé de la France et des références communes qui leur permettent de repérer les innombrables vestiges qui nous entourent : monuments, littérature, certitudes et croyances. Ils pourront alors «  faire France ensemble » Et cette discipline doit éveiller le discernement, en distinguant ce qui est fait incontestable et ce qui est croyance et relève d'une approche symbolique. Cette histoire est celle d'une France qui s'intègre dans l'Europe, qui est immergée dans la mondialisation et qui s'est faite par des apports successifs. Elle ne saurait être exclusivement nationale.

Quelques recommandations

Le fait que ce sujet divise ne m'empêche pas de faire quelques recommandations :

-supprimer la séparation entre l'histoire et la géographie, au moins pour l'étude des pays étrangers .Actuellement, la Chine, par exemple, est étudiée séparément en histoire et en géographie. Il est absurde de séparer le temps et l'espace. Il faut profiter du fait que les jeunes voyagent beaucoup pour développer un enseignement intégré des pays voisins et de grands pays dans le monde sans omettre les liens de toute nature avec la France. Dans cette approche, celle qui convient à un monde globalisé, il est possible de combiner histoire, caractéristiques physiques, démographie, économie tout en éveillant la curiosité des jeunes globe-trotters.

Elle permet aussi de regarder notre histoire d'un point de vue non français : ainsi Napoléon est un libérateur dans une partie de l'Europe (Slovénie, Pologne…) ou un agresseur sanguinaire (Espagne, Prusse…). L'obstacle est le corporatisme disciplinaire qui prospère au fur et à mesure de l'affaiblissement de l'état. A-t-on besoin en dehors l'approche pays d'enseigner la géographie dans les écoles avec son jargon (la transformation des espaces et des flux…) ? La place de la géographie est dans l'enseignement supérieur. Seul, un Président de la République, normalien et agrégé, pourrait imposer « cette révolution », bref un nouveau Georges Pompidou en bonne santé…

-donner une place significative à l'enseignement de l'histoire et de la géographie de la ville et de la région de résidence. Cette idée, déjà ancienne, s'est imposée à nouveau lors d'une visite du musée historique installé dans le château des Ducs de Bretagne à Nantes. Je n'ai jamais reçu un enseignement de ce type et l'ai toujours regretté. Avec ce nouveau musée, les enseignants disposent d'outils pédagogiques adéquats. A condition de ne pas accumuler les anecdotes et de présenter ville et région en connexion avec l'ensemble du territoire et des les pays avec qui les relations ont été importantes, un tel enseignement serait formateur, divers et susceptible d'intéresser des élèves qui ont sous les yeux les vestiges de ce passé.

Peuvent être présentés les Celtes, les Romains, les Vikings qui ont pris la ville, le duché de Bretagne (dont Nantes a été capitale), le Moyen-âge avec ses legs (cathédrale et château) les luttes féodales autour du duché, l'Edit de Nantes, le « trafic triangulaire » l'esclavage, la guerre de Vendée, les massacres sous la Révolution, le blocus continental, l'industrialisation au 19ème et la spectaculaire désindustrialisation au 20ème ( dans le secteur alimentaire, il ne reste plus guère que les deux biscuiteries, LU et BN), les effets des guerres mondiales (occupation, bombardements, résistance, reconstruction), les grands mouvements sociaux, en particulier les grèves de 1955 qui sont la toile de fond du film de Jacques Demy ( Une chambre en ville) l'urbanisation à travers les siècles (les îles, l'assèchement de bras de l'Erdre et de la Seine, la métropole) les transports et le désenclavement, le rôle de la Loire dans le développement de la ville (les avant-ports, Paimboeuf et Saint- Nazaire) les structures et les productions agricoles…

Le travail sur documents serait aisée(il en existe au Musée) et les visites de monuments, d'usines (désaffectées) et de lieux de mémoire aisés (pour ma part, je n'ai jamais visité Paimboeuf).  Et si l'on veut des grands hommes, on a le choix entre Cambronne, Jules Verne sans oublier la Duchesse Anne et sa légende. A partir du seul château l'on peut évoquer des événements tel l'Edit de Nantes (pourquoi à Nantes ?) les arrestations de Fouquet par d'Artagnan sur ordre de Louis XIV et de la Duchesse de Berry, ou les évolutions de l'architecture avec l'influence italienne (galeries ouvertes, fenêtre à meneaux). La matière est si riche qu'une sélection serait nécessaire ainsi qu'une répartition sur plusieurs années, compte tenu des programmes dans les différentes disciplines ;

-redonner une juste place au « par cœur »et à la chronologie. Sans recours à la mémoire, il n'y a pas de connaissance précise. Sans fixation dans le temps des évènements, il n'a plus d'histoire. Cela dit, le choix des événements qui font sens en 2014 prête à discussion et doit être réexaminé régulièrement ;

-limiter l'introduction des grands thèmes horizontaux et synthétiques aux élèves ayant une connaissance minimale des faits, c'est-à-dire aux classes terminales ;

-mettre un peu moins l'accent sur le 20è siècle, qui est facilement accessible grâce à la télévision, au profit du 19è siècle qui continue tellement à façonner notre époque.

Pierre-Yves Cossé, ancien commissaire au Plan

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