Redonner aux savoir-faire technologiques et techniques la place qu’ils méritent

 |   |  875  mots
(Crédits : DR)
Les étudiants Français sont de plus en plus déconnectés de la réalité des technologies qu'ils utilisent. Pour que nos futurs ingénieurs puissent innover, il nous faut leur apprendre les lois qui régissent notre monde. Par Anne Beauval, directrice de l'Ecole des Mines, et Carl Rauch, ingénieur.

La dimension technologique est une composante indispensable du métier d'ingénieur et, au-delà, pour le développement de toute industrie. Les efforts croissants que nous devons cependant déployer, dans les écoles d'ingénieur, pour donner à nos étudiants les bases indispensables à leur futur métier, nous ont conduit à nous interroger sur l'origine des lacunes technologiques et expérimentales constatées année après année.

 

Les rudiments de la technologie et des techniques sont trop négligés

Pour répondre à cette question, il nous faut remonter à la source, c'est-à-dire aux apprentissages dispensés durant les cycles primaires et secondaires. Le constat est alors particulièrement frappant : on apprend de moins en moins aux jeunes les rudiments de la technologie et des techniques.

Si, en direction des plus jeunes, la technologique subsiste comme support de la pratique scientifique, elle n'est plus, sauf exception, enseignée en tant que telle. Dans le secondaire, la conception par ordinateur remplace peu à peu le travail de la matière, cette matière qui résiste et qui nécessite tant de réflexion pour être transformée. Toutes disciplines confondues, on dispense de plus en plus aux enfants une formation déconnectée de la réalité, où l'outil devient une boîte noire incompréhensible.

Le tout numérique peut avoir des effets désastreux lorsqu'il est utilisé trop systématiquement et sur des enfants trop jeunes, car il contrecarre leur besoin de contact avec le monde matériel. Or, ce contact est capital pour apprendre et acquérir confiance en soi. La disparition progressive des enseignements technologiques et des savoir-faire techniques réduit la capacité des enfants à explorer par eux-mêmes le monde qui les entourent, à découvrir le fonctionnement d'un appareil simple, et leur fait perdre leur curiosité face à des objets ou situations inconnues. Or, cette capacité à explorer l'inconnu est indispensable à leur développement ultérieur, qu'il s'agisse d'apprendre un langage de programmation, de mener un projet scientifique, ou même de résoudre un problème de leur vie quotidienne.

 

La technologie est indispensable pour développer le sens pratique

Les rudiments de la technologie et des techniques sont indispensables pour appréhender le monde qui nous entoure et être en mesure d'y participer pleinement. Ils le sont tant pour l'enseignement que pour l'évolution des sciences elles-mêmes car, à de très rares exceptions près, les avancées scientifiques et le perfectionnement des technologies expérimentales sont en étroite interaction. Aujourd'hui, les allers retours entre les deux domaines s'accélèrent de manière vertigineuse, comme le prouvent les découvertes et les progrès en physique fondamentale, en génie génétique, dans les neurosciences, etc.

A l'inverse des années 1950, où la technologie était encore, dans l'ensemble, à la portée de l'entendement commun (leviers, engrenages, carburant, etc.) et perceptible « au bout des doigts » des élèves, la situation actuelle est bien évidemment devenue beaucoup plus complexe : il serait vain pour le profane de chercher à comprendre les principes technologiques d'un smartphone !

Et pourtant, développer une formation de base à la technologie, socle solide pour les élèves et qu'ils pourront utiliser toute leur vie, constitue un enjeu déterminant pour leur savoir comme pour leur savoir-faire. Leur permettre de maîtriser les fonctions technologiques élémentaires, les processus et les transformations de base, c'est leur donner un sens pratique, une capacité à utiliser avec bon sens et efficacité leurs connaissances, un apprentissage réellement basé sur la réalisation, l'essai, l'expérimentation, bien plus structurant que l'apprentissage théorique.

 

Ces enseignements notre société en a besoin !

Ce socle solide, forgé dans l'apprentissage de la technologie et des savoir-faire techniques est aussi indispensable à notre société que les facultés de théoriser ou d'émettre des hypothèses. Cela vaut pour notre économie, car les compétences technologiques sont les ressorts des activités industrielles et artisanales. Cela vaut pour notre planète, car sans ce socle, faire le lien entre l'objet technologique dernier cri et les ressources naturelles nécessaires à sa production devient impossible. Cela fonde enfin et plus largement notre projet de société, car se confronter à la connaissance des lois (physiques, biologiques, etc.) qui régissent notre monde, permet à chacun de construire une pensée rationnelle et objective, source des valeurs qui fondent la démocratie et la citoyenneté.

L'enjeu est primordial. Il consiste à redonner à l'apprentissage de la technologie toute la place qui lui revient : non pas seulement sur un écran, mais davantage par la manipulation de la matière, en repartant de systèmes simples et en les complexifiant par assemblages successifs, dans le cadre d'un parcours progressif. Il faut en effet développer une véritable pédagogie de l'investigation à la technologie et aux savoir-faire techniques, en créant des ressources pédagogiques permettant la découverte progressive du monde des technologies, ceci dès le plus jeune âge, et en la rendant disponible aux enseignants. Il faut à nouveau faire découvrir aux élèves comment on fabrique des matériaux usuels tels que le papier ou le verre, mais également le vinaigre, le savon, comment on transmet un mouvement, une information…

Notre société en a besoin. Nous devons nous y employer.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 19/04/2014 à 23:07 :
Ah, je reconnais Carl, c'était mon prof d'APA aux Mines il y a quelques années. Je ne savais pas qu'il était passé réparateur de fers à repasser chez Calor depuis.
a écrit le 18/04/2014 à 15:01 :
Au préalable, avant de faire une critique (que j'estime en partie fondée), il serait préférable d'indiquer clairement ce signifie "technique" et "technologie"... Le caractère flou ne permet pas de prendre en compte la portée de votre article.
Ensuite, il faudrait "comprendre" les raisons qui ont conduit à cette "informatisation" de l'enseignement technique (au collège...) :
- plus de groupe réduit (des classes chargées)
- des instructions officielles qui font le choix d'une approche qui n'est plus fondée sur le démarche projet. Relire Lebeaume qui indique clairement les difficultés rencontrées par les enseignant en technologie collège à développer la démarche "scientifique", laquelle paraît peu (ou in)adaptée à l'enseignement technologique.
a écrit le 18/04/2014 à 12:47 :
Après avoir lentement et méthodiquement, depuis 20 ans, détricoté l'enseignement technologique en lycée. Après avoir mis à mal les IUT en 2008.

On se réveille ? C'est formidable !
a écrit le 18/04/2014 à 11:17 :
Le constat fait par les auteurs de l'article vous le retrouvez dans beaucoup de domaines comme la médecine .En théorie lors d'un examen le médecin interroge son patient ,l'observe et procède à un examen clinique et pose son diagnostic .Dans les faits un jeune médecin prescrira des examens ; radio, ou analyses divers et fera son diagnistic en fonction des résultats !!!!
a écrit le 18/04/2014 à 10:42 :
D'accord mais aujourd'hui on ne répare plus, on jette et on remplace ,conclusion inutile de chercher à comprendre un mécanisme de fonctionnement ni à rechercher une panne pour enfin procéder à la remise en état !!!
Exemple l'éclairage de votre voiture ne fonctionne pas un vieux mécano irait à la boite à fusibles mais un jeune bts branche sa valise de diagnostiques !!!
a écrit le 18/04/2014 à 10:37 :
pour résumer: une formation plus "arts et métiers" que "mines paristech"
a écrit le 18/04/2014 à 9:12 :
Il existe pourtant des formations techniques en France. Les classes prépa PT et les Arts et Métiers et ensuite la plupart des INSA, UT, Polytech qui forment plus des ingénieurs de spécialité à forte composante technique et pas uniquement des généralistes voire des managers (Centrale Paris) ou des hauts fonctionnaires (X).
a écrit le 18/04/2014 à 6:54 :
la technique et les techniciens, sont très mal vus en France. Pays dans lequel tout le monde veut devenir chef. Petit chef bien sûr car il y a beaucoup de carottes pour peu de place. En France toujours, personne ne conçoit qu'un petit chef touche moins qu'un de ses subordonnés expert. Un ingénieur ou un technicien peut dire non et l'argumenter. C'est très défaitiste comme attitude. Dans un monde ou l'important c'est l'enfumage et la "politique" dans des organisations de plus en plus autocratique, un libre penseur n'a pas sa place. Combien d'ingénieurs et techniciens dans nos assemblées ? Et puis quelqu'un qui fait, puisqu'il fait est très bien à sa place de rameur. Vous voulez les faire devenir des crieurs ?
a écrit le 17/04/2014 à 20:08 :
...après avoir tout démolli en France, tout anéanti, on pense tout refaire...l'éternel recommencement, ça occupe....

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :