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Les conséquences mondiales de l'isolement de la Russie

Photo de Ivan Best

Harold James

Publié le 10 janvier 2015 à 09:06

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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La Russie est désormais exclue du G8, ravalée au rang de simple observateur. Ses tentatives d'alliances avec les autres BRICS n'aboutissent pas vraiment. Poutine, qui a sciemment tourné le dos à l'occident, jouerait-il la crise du capitalisme?

La crise qui affecte actuellement la Russie, et en particulier l'effondrement du rouble, révèlent toute la fragilité non seulement de l'économie russe, mais également de l'ordre international existant, ainsi que des fondations de la pensée contemporaine autour de la viabilité économique et politique. En effet, la crise russe n'était pas censée se produire - et l'isolement croissant du pays ôte à la Russie toute influence véritable sur les mécanismes actuels de gouvernance mondiale.

Les économies émergentes ont tiré les leçons des crises

Après la crise de la dette en Amérique latine dans les années 1980, et la crise financière asiatique de 1997-1998 (qui a également affecté la Russie), les économies émergentes se sont résolues à trouver le moyen d'éviter que l'expérience ne se reproduise. Elles ont ainsi identifié trois démarches clés permettant de gérer les risques associés à la mondialisation financière moderne : accumuler un épais matelas de réserves susceptible d'amortir d'éventuelles attaques spéculatives ; éviter que ne se creusent d'importants déficits de la balance courante (les excédents servant à accumuler des réserves) ; veiller à maintenir de faibles dettes publiques et privées extérieures.

Les économies émergentes ont par ailleurs tiré certaines leçons de gouvernance, admettant une nécessité d'amélioration de la transparence et de lutte contre la corruption. Responsables politiques et institutions financières ont également axé considérablement leur attention sur la détermination d'indicateurs susceptibles de constituer des alertes.

Jusqu'en 2014, tout allait bien...

Jusqu'en 2014, la Russie se portait relativement bien à tous ces égards. Aucun signal d'alarme ne semblait retentir. En 2013, la dette extérieure du secteur publique s'élevait à seulement 3,8 %, la dette extérieure totale des secteurs public et privé atteignant un niveau raisonnable de 30,2 % du PIB. Au printemps dernier, les réserves de change du pays s'élevaient à un confortable montant de 472 milliards de dollars, soutenues par un excédent de balance courante substantiel ; enfin, selon la Banque centrale de Russie, le total des actifs russes à l'étranger atteignait 1 400 milliards de dollars, supérieur à un passif de 1 200 milliards de dollars.

Que s'est-il donc passé ? L'une des difficultés réside sans doute dans l'impossibilité de mobiliser facilement ces actifs en période de crise. Comme l'ont récemment souligné plusieurs économistes de la Banque des règlements internationaux, en premier lieu desquels Claudio Borio et Hyun Song Shin, les soldes d'actifs financiers reflètent bien souvent une utilisation du secteur étranger destinée à créer davantage d'intermédiation - système propice à une fuite des capitaux à grande échelle. Ceci semble particulièrement se vérifier s'agissant de la Russie. En d'autres termes, les entreprises russes utilisent les capitaux qu'elles lèvent à l'étranger pour accumuler des actifs, qu'ils ne rapatrient ensuite pas nécessairement.

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Flux de capitaux et stabilité du secteur financier sont incompatibles

Ce type de contexte favorise la survenance d'événements malheureux - même pour des États disposant de larges réserves et excédents de balance courante. Après tout, les entreprises sont susceptibles d'assécher rapidement les réserves, plutôt que d'accéder à leurs propres actifs à l'étranger, lorsqu'il leur faut procéder à des paiements.

Les économistes connaissent bien le « trilemme » classique de la politique macroéconomique : les États ne peuvent dans le même temps disposer de taux de change fixes, de comptes de capitaux ouverts, et d'une politique monétaire indépendante. Il existe à cela un équivalent dans le secteur financier, au sein duquel flux de capitaux et stabilité du secteur financier sont incompatibles. Et lorsqu'apparaissent au grand jour des difficultés dans la sécurité internationale, comme dans le cadre de la crise russe actuelle, la liberté de mouvement des capitaux génère une instabilité d'autant plus importante.

La spéculation comme arme politique: une constante au XXème siècle

Une situation similaire est survenue au cours des années qui précédèrent l'explosion de la Première Guerre mondiale. À l'époque, la proximité des relations diplomatiques entre la France et l'Allemagne facilitait la circulation de montants de capitaux substantiels ; mais les périodes de tensions internationales, telles que la crise marocaine de 1911, suscitèrent des attaques spéculatives qui mirent en lumière l'isolement croissant de l'Allemagne.

Dans l'entre-deux-guerres, et en particulier dans les années 1930, caractérisées par la désintégration de l'ordre sécuritaire mondial, ces attaques spéculatives devinrent un véritable outil de manipulation politique. En exerçant une pression financière sur la France, l'Allemagne nazie espéra notamment qu'elle induirait des crises budgétaires et de crédit, qui contraindraient le pays à réduire ses dépenses militaires.

Un ordre mondial dans lequel la Russie perd sa place

L'une des principales caractéristiques de l'ordre mondial instauré au lendemain de la Seconde Guerre mondiale réside dans l'interaction qui fut établie entre les systèmes de gouvernance économique et sécuritaires, les cinq mêmes puissances occupant les sièges permanents du Conseil de sécurité des Nations Unies et, au cours de la dernière génération, du comité exécutif du Fonds monétaire international. Ceci contribua à contrer les attaques spéculatives motivées par des raisons politiques, ainsi qu'à restaurer une stabilité financière et monétaire mondiale.

L'URSS ne visera jamais l'adhésion au FMI. La Russie, elle, le fera en 1990 - obtenant un siège au comité exécutif. Elle sera par la suite intégrée au G8, ainsi qu'au dernièrement constitué G20.

Voici désormais la Russie exclue, au moins temporairement, du G8, le pays ayant effectivement été rétrogradé au statut de pays observateur lors du dernier rassemblement du G20 à Brisbane. Autrement dit, l'ordre mondial est aujourd'hui refaçonné - dans lequel la Russie perd sa place.

L'élite politique russe tablait sur l'émergence des BRICS

L'élite politique russe aspirait à l'émergence d'un nouveau mécanisme alternatif de gouvernance économique mondiale, sous-tendu par les principales économies émergentes - Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud. Ceux que l'on appelle les BRICS étaient censés contrebalancer un certain nombre d'institutions internationales dominées par l'Occident, en premier lieu desquelles le FMI, ainsi qu'un système monétaire centré sur le dollar. Dans une certaine mesure, ils y sont parvenus. Pour autant, l'impact de cette démarche se révèle à ce jour limité.

À titre d'exemple, l'important accord gazier négocié par la Russie auprès de la Chine au mois de mai, selon des modalités favorables aux Chinois, fait intervenir des tarifs libellés en renminbi et en rouble, plutôt qu'en dollar. Or, avec l'effondrement du rouble, il faut s'attendre à ce que ces dispositions soient renégociées.

De même, au mois de juillet, les BRICS ont convenu d'un « fonds de réserve d'urgence » censé « désamorcer les pressions sur la balance des paiements à court terme, conférer un soutien mutuel, et renforcer la stabilité financière. » Dans le contexte de la crise actuelle, il est toutefois peu probable que la Russie soit en mesure de faire usage de cette marge de crédit d'urgence.

La Chine aidera-t-elle vraiment la Russie?

Plus récemment, le ministre chinois des Affaires étrangères Wang Yi a promis assistance à la Russie. Le flou de son discours semble toutefois trahir une plus large hésitation, qui persistera sans doute jusqu'à ce que la crise soit terminée.

En somme, mécanismes de gouvernance à l'occidentale et jeunes institutions des BRICS ont tous désormais tourné le dos à la Russie. À ce stade, le seul espoir de la Russie est celui d'une crise qui générerait une telle instabilité et contagion qu'elle perturberait les investisseurs et les économies émergentes au point de faire en fin de compte exploser les deux pans du système de gouvernance mondiale.

Traduit de l'anglais par Martin Morel

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Harold James est professeur d'histoire à l'Université de Princeton, et membre principal du Centre pour l'innovation dans la gouvernance internationale. Domenico Lombardi est directeur du Programme économique mondial du Centre pour l'innovation dans la gouvernance internationale.

© Project Syndicate 1995-2015

Harold James

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