80 km/h sur les routes : quel l'impact économique ?

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(Crédits : Reuters)
Le gouvernement a décidé de réduire, dès le mois de juillet, la vitesse autorisée sur les routes nationales et départementales de 90 à 80 km/h. Ingénieur général honoraire des Ponts et Chaussées, Claude Abraham analyse l'impact économique de cette mesure.

Le gouvernement a décidé de réduire à 80 km/h la vitesse maximale autorisée sur l'ensemble des routes nationales, la plupart départementales, à chaussées non séparées, afin d'y réduire la mortalité liée à la circulation routière. Si nous étions aux Etats-Unis, ou au Royaume-Uni, une telle décision aurait été précédée d'une étude économique, dite « benefit-cost ratio », ou « étude d'impact », ou « étude de rentabilité », obligatoire en France pour les seuls projets de loi, ou les projets d'investissements publics importants, mais pas pour les réglementations (hors établissement ou modification de normes). Pourtant...

350 décès en moins chaque année = 4,8 milliards d'euros d"économies

En 2016, on a déploré en France métropolitaine 3.655 tués sur les routes, dont 1.911 sur les routes objets de la nouvelle réglementation, dont on estime (espère) qu'elle pourrait éviter 350 victimes chaque année. Les experts estiment également que la vitesse maximale de 80km/h induirait une vitesse moyenne de 76 km/h, contre 82km/h jusqu'ici.

Combien « valent » ces 350 morts. Selon le Bilan de l'accidentalité 2016 de l'Observatoire national interministériel de la sécurité routière, en additionnant les valeurs dites « tutélaires » des morts, blessés graves, blessés légers, accidents matériels liés aux accidents corporels, et autres dommages matériels, on arriverait à une valeur totale annuelle de l'insécurité routière de 50 milliards d'euros. Une simple règle de trois, sans doute contestable, conduirait à estimer à 4,8 milliards d'euros l'économie liée à la réduction de cette mortalité.

Quels coûts en contrepartie?

Ceci en contrepartie de quels coûts? Pour l'essentiel, ceux liés à des ralentissements. Le passage de 82 à 76 km/h induit une perte de temps de six centièmes de minutes par kilomètre parcouru. Malheureusement, on ignore totalement, semble-t-il, le trafic du réseau concerné par la réglementation nouvelle. Mais on peut tenter de l'imaginer. Le taux d'accidents sur autoroutes est de 1,3 tué par milliard de véhicules-kilomètres. Sur l'ensemble du réseau routier, ce taux est de 5,8. Est-il absurde de penser que, sur ces routes réputées spécialement dangereuses, le taux d'accidents pourrait être de 12 tués par milliard de véhicules-kilomètres, 10 fois le taux autoroutier, deux fois le taux global ? Auquel cas, les 1.911 morts sur les routes départementales correspondraient à 159 milliards de véhicules-kilomètres.

250 millions d'heures perdues

Il faut en outre tenir compte de l'occupation moyenne des véhicules (nous supposerons, pour simplifier, que le trafic est composé exclusivement de voitures particulières). Selon un document de mai 2016 du Commissariat général au développement durable, le taux moyen d'occupation des véhicules, en rase campagne, serait de 1,58. Ce qui représente donc un total de 159 (véhicules-kilomètres) x1,58 x 0,06 /60 (les 6 centièmes de minute de baisse de la vitesse moyenne attendue), soit 250 millions d'heures perdues. Selon les recommandations du rapport Quinet sur « l'évaluation socio-économique des investissements publics », l'heure moyenne correspondant au type de trafic que nous analysons vaudrait 15 euros. Soit un coût annuel de la mesure de 3,7 milliards, pour un bénéfice de 4,8, un bilan apparemment satisfaisant.

Mais les chiffres officiels ne méritent-ils pas quelques interrogations ?

-La vitesse moyenne par exemple. Selon l'Observatoire national de la sécurité routière, la vitesse moyenne sur les routes où la vitesse est limitée à 130, 110 ou 90 km/h est de l'ordre de 90% de la vitesse maximale. Si l'on appliquait ce ratio à la nouvelle réglementation, la vitesse moyenne sur les routes soumises à la nouvelle limitation tomberait à 72 km/h, et non 76.

-Le nombre de tués évités : les experts appliquent une « loi » mise au point par deux chercheurs norvégiens, Gôran Nilsson et Rune Elvik, selon laquelle un abaissement de la vitesse moyenne de 1%, sur route ou autoroute, réduirait la mortalité de 4 ou 4,5%. Or, on peut s'interroger sur l'applicabilité de cette loi. Par exemple, un travail effectué, en France, par Laurence Jaeger sous la direction de Marc Gaudry a conclu à un multiplicateur de 1,5 et non de 4,5. On peut également noter qu'entre 2011 et 2016, la vitesse moyenne sur autoroutes est passée de 116 à 122 km/h, soit un accroissement de  plus de 5%, pour une quasi-stabilité du taux d'accidents, et non pas un accroissement de 20%.

-Il n'est donc pas impossible que la réduction espérée du nombre de morts soit liée à une réduction plus sensible que prévu de la vitesse moyenne, ou que, au contraire, la vitesse moyenne future étant bien voisine des 76 km/h prévus, le nombre de morts évités soit notablement inférieur à 350. Si par exemple, ces 350 victimes évitées correspondaient à une réduction de 10 km/h de la vitesse moyenne, le bilan économique deviendrait plus que médiocre, le «bénéfice » de 4,8 milliards d'euros par an s'accompagnant d'un surcoût, en temps perdu, de 6,2 milliards.

Qu'en conclure ? Qu'un calcul économique sincère aurait pu mettre en évidence les incertitudes, ou les aléas, qui pèsent sur ce projet. Ce qui n'aurait sans doute pas remis la décision en cause : le calcul économique ne saurait dicter les décisions politiques, mais tout au plus les éclairer. Mais il serait sage, maintenant que la décision est prise, de vérifier, a posteriori, que les prévisions sur lesquelles elle a été fondée étaient  justifiées.

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Par Claude Abraham, Ingénieur général honoraire des Ponts et Chaussées

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Commentaires
a écrit le 24/06/2018 à 10:51 :
rendez-vous aux prochaines élections. Marine peut se préparer ...
a écrit le 20/06/2018 à 10:11 :
La douche froide économique va venir avec !!!!!!!!!!!!
a écrit le 09/04/2018 à 19:11 :
Toutes les explications basées sur les statistiques et les mesures physiques sont sans doutes vraies... Sur le papier. Le problème est que ce problème de limitation de vitesse concerne des humains aux comportements totalement arbitraires. Il y aura toujours sur la même route des voiturettes qui rouleront à 30km/h et des bolides plus ou moins bien pilotés par des énervés qui rouleront à 140km/h. Ou encore des M. Toutlemonde qui respectent scrupuleusement le code de la route dans 98% des cas jusqu'au moment où, pris d'un coup de sang, ils décident de doubler coût que coûte un camion ou un engin agricole qui les ralentit depuis des km sur une route infernale... Le vrai problème sur les routes, c'est:
- Une répression impitoyable et déshumanisée, basée uniquement sur les contrôles de vitesse. Les forces de l'ordre ne sont plus visibles sur les routes pour faire des contrôles "à l'ancienne" e tempérer les comportement. Les manœuvres dangereuses sont rarement sanctionnées car rarement constatées.
- Un réseau routier dans un état déplorable
- Un accroissement du trafic sur des routes saturées
- Le mal-être d'une population frustrée qui utilise la voiture comme défouloir. Sur la route, la position hiérarchique ou la force physique ne comptent plus. Seuls comptent, la puissance de la voiture et le culot (ou la connerie) du conducteur.
En attendant, nous allons tous nous faire plumer par les forces de l'ordre qui ne manqueront pas de poser les radars là où ils pourront faire les meilleurs scores: par exemple sur les tronçons permettant de dépasser...
Doubler un semi-remorque qui roule à 70 sans dépasser soi-même les 80Km/h, c'est long. Si l'on dispose de quelques centaines de mètres de visibilité, c'est même risqué, surtout si on est pas le premier de la file à dépasser. Les gens n'ont pas fini d'enrager dans les voitures, ni de se faire piéger, ni de se tuer. Voila qui ne va pas améliorer la rage grandissante des français contre leurs "élites", contre les forces de police et contre eux-mêmes...
a écrit le 17/01/2018 à 13:21 :
J'oubliais allez voir ce qui ce cache derrière les 80 km/h, doublement du prix des contrôles techniques, contrôle technique pour les motards, bientôt entrées des villes payantes (ce qui est inscrit dans la première loi de décentralisation) ..............
a écrit le 17/01/2018 à 13:10 :
issu d'un grand ministère technique, je me permets d'intervenir. En postulat j'aimerais dire que 1 mort quelque soit la cause est 1 mort de trop. j'ai été décentralisé deux fois , je travaille depuis 41 ans sur la route, construction et entretient.Permis poid lourd super lourds, motard depuis mes 18ans j'en ai bientôt 61.
J'ai je crois le recul nécessaire pour affirmer ici que la sécurité routière est avant tout la répression routière.Je ne rentrerais pas dans le fait qu'il ya + de tués dans les maisons françaises que sur les routes et que cela ne choque personne( d'ou mon doute sur la volonté de l’état de vous protéger).Ce qu'il faut savoir et je vais arrêter la, c'est que le postulat de la vitesse est faux , ce qui tue c'est la décélération, vous aller me dire oui mais si on roule plus vite on décélère plus vite, pas faux mais surtout pas vrai. On sait construire des routes ou toute sortie de route n'engendrerais que peut de dommages je ne peux expliquer ici plus avant mais sachez qu'avec les sommes récoltées sur le dos des auto mobilises depuis + de 50 ans nous aurions un réseau pardonnant au moins la faute inattention, d'autres part et c'est fini sachez que toute décélération instantanée de 60km/h zero est mortelle, air bag, ceinture ou pas
autre info j'interviens dans le cadre d'astreinte sur les accidents qui surviennent sur mon réseau. merci de votre attention
a écrit le 16/01/2018 à 8:43 :
250 millions d'heures perdus par des cadres qui se déplacent professionnellement tous les jours , des profession libérales, des médecins, des services de maintenance, etc ... des livreurs, des conseils en gestion, des avocats, des comptables ...

c'est entre 50 et 75 euro de l'heure qu'il convient de chiffrer,

le bilan désastreux pour l'économie c'est plutôt

18 milliards de perte économique

et de perte de productivité, de compétitivité ...

par rapport à l'Allemagne qui nous écrase déjà ;

Mme merkel soutient les conneries macroniennes et philipiennes
a écrit le 16/01/2018 à 7:56 :
Les techniciens présentent les données et les estimations, et les politiques décident. Mais je crois que même si le nombre de morts est effectivement réduit, la question est jusqu'où l'état peut-il contraindre les citoyens, non demandeurs, pour leur propre bien? Le Rubicon a été franchi en ce qui me concerne...
a écrit le 16/01/2018 à 7:55 :
La consommation étant proportionnelle au carré de la vitesse, il suffirait de taxer l'essence pour obtenir le même résultat, avec en plus la protection du climat et indirectement, la réduction du chomage . Mais c'est trop compliqué à comprendre. Les Allemands et les Suédois l'ont compris; ils n'ont pas de chomage.
Réponse de le 16/01/2018 à 8:41 :
Mr Gepe,vous assénez toujours les mêmes arguments mais ne trouvez-vous pas que les français sont déjà taxés,surtaxés et imposés à profusion.
Vous savez que hors agglomération ,des millions de français ont besoin de leur véhicule pour aller travailler ou simplement se déplacer.
D'autre part,il y en a " marre" que notre élite décréte sans fin ce qui est bon pour nous:
Rouler moins et moins vite
Ne plus fumer
Manger moins
les français ne travaillent pas assez et partent en retraite trop tôt
Trop de dépenses de santé
Etc
Mais toujours dans le même sens ,à savoir moins de liberté et trop de morale.
Qu'en pensez-vous?
Réponse de le 16/01/2018 à 10:08 :
"La consommation étant proportionnelle au carré de la vitesse"
...
D'où sortez-vous ça ?

Ma voiture ne consomme pas 4 fois plus à 100 km/h qu'à 50 km/h...

Imaginez-vous une seconde que votre voiture consomme 16 fois plus à 120 km/h qu'à 30 km/h ?

Affirmez des conneries ne les rend pas plus vraies.
Réponse de le 16/01/2018 à 10:19 :
Réponse à Fg. Merci pour votre réponse. Je vous conseille de lire l'article de Robert Molinard "la vérité écologique du prix". Il faut surtout lire la note n°6 du conseil d'analyse économique. Il y va de notre survie économique. C'est urgent, mais qui le comprendra?
Réponse de le 16/01/2018 à 11:07 :
Réponse à Borny. Je me suis sans doute mal exprimé. Il y a cependant une relation entre l'énergie et la vitesse: W=1/2 mv2. Merci.
Réponse de le 16/01/2018 à 11:17 :
Suite de ma réponse à Fg. L'application de cette note n°6 serait favorable aux entreprises en réduisant les cout de production, aux syndicats en favorisant l'augmentation du pouvoir d'achat des salariés, et aux salariés, en réduisant le chomage. Il faut cependant envisager une allocation universelle pour rétablir l'équité. Il faudrait en discuter. Merci.
Réponse de le 16/01/2018 à 12:15 :
W=1/2 mv2 c'est la formule de l'energie cinétique de mouvement, pas de la consommation d'essence. Ouvrez donc un bouquin de physique de première S... Si le gouvernement est aussi calé, m'étonne pas de voir de telles absurdités.. et le climat risque de se porter moins bien à 80 qu'à 90, car nombre de voiture vont devoir rouler en 5e au lieu de la 6eme, et donc être sur un régime moteur plus élevé, donc possibilité forte de consommer d'avantage. les véhicules ont été conçus en fonction des limitations pour offrir un agrément de conduite. moi perso je vais consommer un poil moins je serait quasi au ralenti en 5e, mais par contre ne pas pouvoir doubler les camions ça va être extrêmement usant, et je vais devoir répercuter le prix sur mes clients. sur dep et nationales en moyenne on roule à 60-65 dans la vraie vie. en étant soumis au rythme des camions nottament en traversée de village on va tomber à 50, et faire des bouchons dans les villages où ya un feu à la con. ça va être un cauchemard, déjà que c'etait pas drole avec les vieux les camping car les voiturettes et la population de camion qui a grossi exponentiellement...
Réponse de le 19/01/2018 à 9:22 :
Réponse à cerbere. Je me duis sans doute mal exprimé, mais la consommation de carburant varie avec la vitesse. Reportez vous à la rubrique "consommation de carburant par les voitures" sur Google. Merci de votre intérêt pour mes commentaires.
a écrit le 16/01/2018 à 7:52 :
Merci pour ces comparatifs, en dehors de cela il faudrait en effet faire le bilan précis coûts bénéfices. Même si cela parait quelque peu "matérialiste" ce sont des choix qu'il faut faire dans beaucoup de secteurs, notamment la politique de santé où l'on évalue par exemple les ratios entre dépistage systématique ou ponctuel des maladies / vaccination, etc...
Bref, cela concerne toutes les politiques de sécurité.
Il faut tout de même admettre qu'en France on a du retard en termes de politique de prévention, quelque soit le domaine.
Il s'agit bien de politique et le politique réfléchit et agit de plus en plus à court terme.
Dans ce cas, on peut se demander ce qui pousse le gouvernement à prendre une décision aussi impopulaire ? Cela risque de ressembler à l'embourbement du précédent sur l'histoire des portiques, mais à une échelle nationale.
Il faut vraiment faire une étude d'impact.
a écrit le 16/01/2018 à 7:40 :
Déjà qu'une majorité de gens ne respecte pas la limitation à 90km/h, je doute que 80km/h change grand chose.

Par contre cela augmentera d'autant plus ceux qui colleront les voitures de devant ainsi que le nombre de dépassements, car ne supportant pas d'être limité à 80km/h, augmentant ainsi le taux d'accidents.

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