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OpinionsTribunes

Ce que la loi immigration dit de l’impasse dans laquelle se trouve Emmanuel Macron

Claude Patriat

Publié le 17 janvier 2024 à 06:22 - Mis à jour le 17 janvier 2024 à 21:21

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© Ludovic MARIN / AFP

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OPINION. Les oppositions rejettent systématiquement la main tendue par la majorité présidentielle quand il s’agit d’un texte à forte résonance politique, un déni de compromis à rebours du message électoral. Par Claude Patriat, Université de Bourgogne – UBFC

Quoiqu'il advienne du projet de loi sur l'immigration à l'issue de la CMP qui se réunira ce lundi, restera l'image de cet étrange rigodon dansé par les oppositions réunies à l'Assemblée nationale, ce 11 décembre 2023. Pour la seconde fois de son deuxième mandat, Emmanuel Macron échoue à constituer cette majorité de projets qu'il appelait de ses vœux au soir des élections législatives de 2022. Ce disant, il se limitait alors à traduire en termes opérationnels le vote des Français qui, en ne lui accordant qu'une majorité relative, mandataient sans ambiguïté les différents partis pour travailler ensemble à des compromis dans l'intérêt général.

D'où ce résultat en forme de scrutin proportionnel, bien qu'acquis au scrutin majoritaire. Visiblement, seul le camp présidentiel semble avoir entendu le message : les oppositions rejetant systématiquement la main tendue par la majorité présidentielle quand il s'agit d'un texte à forte résonance politique. Ce déni de compromis, à rebours du message électoral, fait que le Parlement marche désormais à l'amble rompu.

Incommunication politique

Les choses qui se répètent ne plaisent donc pas toujours. La réforme des retraites, portée par Elisabeth Borne s'était échouée contre le récif des boucliers du refus, bien qu'allégée par rapport à la précédente tentative. L'article 49.3 était alors venu pallier l'incapacité d'obtenir une majorité plurielle. Scénario réitéré, mais en plus grave pour le projet de loi immigration, à la suite d'une manière d'opéra-bouffe qui se termine dans un véritable guet-apens par un grave échec du gouvernement.

Pourtant, si une question se prêtait pleinement à un « en même temps », c'était bien celle de l'immigration sur laquelle droite et gauche s'usent les dents depuis plus de trente ans sans parvenir à une solution durable à laquelle pourtant aspirent près de 70 % des Français : la gauche par irréalisme, la droite par obsession sécuritaire. La tentative du gouvernement d'équilibrer humanité et sécurité a fait long feu pour l'heure, étouffée dans une véritable partie de poker menteur.

Voici la droite sénatoriale qui adopte un texte fortement durci, le rendant inacceptable par la gauche, mais aussi par une partie de la majorité présidentielle. Voilà la commission des lois de l'Assemblée nationale qui rééquilibre l'ensemble à une très confortable majorité. Voici le Rassemblement national qui laisse croire à sa volonté de débattre du texte. Voilà LR qui se lance, un peu pour la forme, dans une motion de rejet... quitte à ne pas défendre le texte sénatorial.

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Enfin la majorité présidentielle semble sous-estimer le danger et laisse s'absenter certains de ses membres. Et pour la première fois depuis 25 ans (c'était en octobre 1998 à propos du PACS), à la surprise générale après une semaine de dupes, la motion de rejet est adoptée, le RN ayant abattu ses cartes au dernier moment pour profiter de l'occasion de tailler une croupière au président tout en s'abritant sous le parapluie des autres opposants. Pour être hasardeux, le coup n'en est pas moins rude : en fermant la porte préalablement à toute discussion, on franchit un cran dans le refus de communication entre les minorités coalisées et la majorité présidentielle. Pas de débat, mais l'exigence d'un parti, LR, que sa seule position soit reconnue par les autres.

Des perdants, un gagnant

Le vote de lundi ferme donc sans doute définitivement la porte à une culture du compromis avec un Parlement où les vieux appareils politiques sont d'abord préoccupés par la manière de revenir sur le devant de la scène en réduisant le moment Macron à une parenthèse sans lendemain.

Qui perd à ce jeu partisan ? Gérald Darmanin, bien sûr, qui, après avoir goulûment endossé le rôle de Don Quichotte, s'est vu sèchement remis en place par ses anciens amis qu'il s'était pourtant fait fort de convaincre.

Le gouvernement également, qui, une nouvelle fois voit son action réformatrice entravée. Surtout, Emmanuel Macron, dont l'autorité politique ressort affaiblie par cette paralysie réformatrice alors qu'il lui reste trois ans et demi de mandat à accomplir.

Qui gagne, en revanche ? LR et la Nupes, semble-t-il, puisqu'ils ont obtenu le rejet du texte. Victoire à la Pyrrhus cependant : une fois de plus, ces deux forces ont fait la démonstration qu'elles ne constituaient pas une majorité alternative, et qu'elles ne parvenaient à s'imposer qu'avec le puissant renfort du RN.

Et pour LR, le constat d'un comportement étrangement pusillanime qui les amène à renoncer à un texte incorporant pourtant nombre de leurs revendications depuis 15 ans. Seul gagnant sans ombre au tableau : le RN, dont la position sur l'immigration est suffisamment connue pour ne pas être rappelée, et qui, placé en embuscade derrière LR et la Nupes, peut avoir le triomphe modeste. Et plus que jamais constituer selon l'heureuse expression de Luc Rouban, le « trou noir » de notre galaxie politique.

Vraie ou fausse sortie

Qu'Emmanuel Macron pense avoir tout intérêt à limiter les choses à un accident de parcours en même temps qu'il affirme vouloir poursuivre la procédure législative, on peut le comprendre. Il a donc écarté tout recours à la dissolution et toute utilisation de 49.3, tout en invitant le gouvernement à mettre en œuvre la commission mixte paritaire : composée de 7 sénateurs et de 7 députés, la CMP est majoritairement du côté des oppositions. On pousse les feux et la CMP se réunira dès lundi prochain. La Première ministre, qui pris la main sur les discussions, a d'ores et déjà réuni les responsables de LR et laissé entendre que la piste d'accord pourrait se dessiner.

Et ensuite ? Soit on parvient à un texte de compromis, qui risquerait dans ce contexte de droitiser encore le projet initial, quitte à heurter une partie de la majorité présidentielle. Ce texte serait ensuite soumis au vote des deux chambres. Soit la CMP ne parvient pas à concilier les points de vue, et les choses en restent là. A charge pour la majorité présidentielle de dénoncer devant l'opinion le blocage entretenu par une opposition autiste.

Quoiqu'il en soit, il s'agira plus d'une sortie de secours que d'une sortie de crise. Si elle répond éventuellement à court terme à la question d'un projet de loi particulier, elle ne saurait suffire à corriger l'onde de choc produite par le 11 décembre.

Au-delà des personnes et des acteurs politiques, ce sont les institutions mêmes qui sortent affaiblies de cette tempête sous le crâne parlementaire.

Ce n'est plus seulement la légitimité présidentielle qui se voit mise en question : n'est-ce pas l'image même du fonctionnement et du rôle du Parlement qui est affectée ? N'est-ce pas l'essence du régime parlementaire reposant sur la collaboration des pouvoirs qui se voit compromise ?

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Notre système politique a besoin d'un choc pour sortir de la torpeur entretenue où il baigne. En ce sens, Emmanuel Macron n'aurait-il pas eu tort d'écarter la possibilité d'une dissolution ? De toute manière, il devra y recourir tôt ou tard, la démonstration étant faite qu'il se verra empêché d'avancer sur le terrain des réformes dans les 42 mois qui lui restent à accomplir. Le blocage qu'on lui impose ne serait-il pas le moment opportun, puisqu'il permet d'éclairer le refus systématique des partis de jouer le jeu d'une concertation constructive dans l'intérêt général ?

Par Claude Patriat, Professeur émérite de Science politique Université de Bourgogne, Université de Bourgogne - UBFC

Claude Patriat

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