L'euro marche sur la tête

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Le fait de laisser filer les règles budgétaires, notamment au profit des Grecs, fait le lit des partis extrémistes et va discréditer l'idée d'une union européenne. par Wolfgang Glomb, Économiste, ancien directeur des affaires européennes au ministère des Finances allemand, membre du Conseil d'orientation de l'Institut Thomas More

L'économiste expert et observateur en Allemagne - et, peut-être, aussi ailleurs - se frotte les yeux d'étonnement. Il n'en croit ni ses yeux, ni ses oreilles. La gouvernance de la zone euro depuis 2010 rendent chancelants tous les piliers fondamentaux de l'expertise économique. Non sans épouvante, on constate avec quelle nonchalance  les traditionnelles "vaches sacrées de la stabilité" allemandes sont sacrifiées sur l'autel européen de la cohésion en zone euro. Le gouvernement fédéral et le Bundestag allemand ont soutenu toutes ces orientations dangereusement erronées.

En plus, le regard sur le passé allemand le plus récent montre que les préconditions constitutionnelles pour une participation de l'Allemagne à la zone euro (ou eurozone) ne sont plus assurées. La Cour suprême s'était prononcé, en octobre 1993, sur le traité de Maastricht en considérant que la base de l'union monétaire européenne (UEM) est la stabilité. Si ce principe disparaît, l'Allemagne n'a plus ultima ratio qu'à se détacher de l'UEM.

La gouvernance de "l'eurozone" a fabriqué une génération perdue

Celui qui regarde l'eurozone comme étant toujours une communauté de stabilité a perdu toute référence. Même le président de la BCE, Mario Draghi, déplore le manque de la stabilité au niveau de prix qui baissent de mois en mois. Dans de nombreux États membres, le PIB se contracte d'année en année. Le taux de chômage se trouve dans de nombreux pays à 25%, et même chez les jeunes à 50% de la population active. La gouvernance de "l'eurozone" a fabriqué une génération perdue. Le rôle des taux d'intérêt comme instrument de pilotage, ainsi que les mécanismes des marchés, c'est à dire des éléments fondamentaux de l'économie de marché libre, sont faussés. Le capital ne s'investit plus dans les secteurs de l'économie réelle les plus productifs, mais s'orientent vers les marchés immobiliers et celui des actions. Les bombes de liquidités massives de la BCE ont déjà gonflé vigoureusement la bulle des prix des actifs. Leur éclatement n'est plus qu'une question de temps. Et Lehman Brothers est complètement tombé dans l'oubli.

Le nouveau parti eurosceptique « Alternative für Deutschland » (AfD), le vent en poupe

En outre, la Cour suprême a constaté en 1993 que, selon l'ensemble des règles de Maastricht, l'Allemagne n'a pas à se soumettre à des automatismes non contrôlables, ou à des forces d'inerties non maîtrisables. La tragédie grecque - illustrée par son dernier acte - prouve le contraire. Le gouvernement fédéral ne peut se rendre,  pour des raisons de politique intérieure, ni à une réduction de la dette, ni à un défaut de l'État grec, ni à un « Grexit ». Avec 65 milliards d'euros en capital et garanties pour la Grèce - soit environ la moitié des dépenses fédérales pour le travail et le social -, le rêve du ministre des Finances d'un budget équilibré s'envole. Le nouveau parti eurosceptique « Alternative für Deutschland » (AfD) pourrait à peine faire face à l'onde de choc de nouvelles demandes d'adhésion. Le gouvernement grec sait qu'un défaut de la Grèce correspondrait à un désaveu de la chancelière sur sa politique européenne. Il sait que la cohésion de la zone euro est devenue un dogme politique. C'est pour cette raison qu'il est en position de force.

 Les Grecques votent des mesures, mais ne les appliquent pas

Il ne faut pas être grand prophète pour prédire la suite du drame de la Grèce. Après l'accord entre le gouvernement grec et les dirigeants de la zone euro juste avant que l'horloge sonne minuit, la Grèce a obtenu une bouée de sauvetage de quatre mois pour éviter le défaut. En contrepartie, elle a dû avaler un programme de réformes, en particulier la lutte contre l'évasion fiscale, la modernisation de la fonction publique, la poursuite des privatisations, toutes des intentions louables et généreuses. En revanche, comme historien, on dirait du « déjà vu ». L'historien se rappelle que cinq plans de redressement ont déjà été adoptés par le parlement grec depuis 2010 (plan de privatisation de 50 milliards d'euros, modernisation et renforcement de administration fiscale, etc.). Mais ce qui a manqué, c'était leur mise en œuvre, ce sont des actes ! Les revenus de privatisations s'élèvent actuellement à deux (!) milliards d'euros ; les dettes fiscales des ménages et des entreprises atteignent, en raison de l'inefficacité du système fiscal, un niveau de record de 76 milliards d'euros, montant équivalent à celui des recettes annuelles de l'État.

Le seul respect de ces deux exigences des programmes d'ajustement aurait évité l'appauvrissement déplorable des couches sociales défavorisées en Grèce. Le caractère problématique des données grecques a culminé en 2010 quand le gouvernement a annoncé un budget déficitaire d'abord de 12 % du PIB, puis de 15 %, très peu de temps après que le gouvernement précédent eut notifié un déficit de 6 % du PIB auprès de la Commission européenne, manipulation qui déclencha la crise financière grecque au sein de l'UEM. Comme homme politique, il faut avoir une mémoire courte pour donner le feu vert à un programme de soutien à un pays comme la Grèce.

Comment pallier le manque de compétitivité?

Étonnamment, le nouveau programme ne donne aucune indication sur la manière pour la Grèce de résoudre son problème fondamental, à savoir le manque de compétitivité. On peut présumer que les déficits des comptes extérieurs devraient être compensés par des transferts financiers du côté des pays donataires. La situation actuelle en Grèce devrait imposer une dévaluation de 30 % pour retrouver une compétitivité raisonnable. Une dévaluation interne par une chute comparable des salaires et des prix, ou une montée équivalente de la productivité ne sont pas réalistes.

Pourquoi ne souvient-on pas du succès des programmes d'ajustement des pays asiatiques et ceux d'Amérique latine pendant les crises monétaires des années 1990 ? L'ajustement économique n'a pas été réalisé par la dévaluation nominale massive de leurs monnaies, mais par le soutien à ce processus sans sacrifices exorbitants, comme dans la zone euro. Certes, l'impératif politique de la sauvegarde de l'intégrité de la zone euro exclut les mesures appropriées en termes économiques. Mais l'histoire montre que les dogmes politiques ne survivent pas quand ils sont en contradiction avec les lois économiques. Le pouvoir politique peut s'affirmer pendant un certain temps, mais finalement c'est la loi économique qui s'impose.

Les dangers de contagion sont ignorés

Le traitement appliqué à la Grèce ignore entièrement les dangers potentiels de contagion sur d'autres pays surendettés. Ce traitement préférentiel pourrait tôt ou tard encourager le Portugal et l'Irlande de revendiquer le même assouplissement budgétaire comme pour la Grèce. Le pacte de stabilité risque d'être dénaturé en un emballage trompeur. En Allemagne, on a constaté avec intérêt que la France demande à présent une prolongation des délais à 2018 pour faire revenir le déficit budgétaire à 3 % du PIB.

En fin de compte, l'argent des contribuables alimenterait de nouveau le tonneau sans fond grec tandis que les conditions d'une politique économique équilibrée ne seront pas respectées - comme par le passé. La marche vers une union de transferts semble devenir irréversible. Le gouvernement fédéral allemand se trouve enfermé dans le piège du chantage, celui d'un automatisme non contrôlable. De sorte que les règles constitutionnelles relatives à une participation de l'Allemagne à la zone euro ne sont plus respectées. Peut-être ce n'est qu'une question de temps et que tôt ou tard la « causa grecque » sera jugée à la Cour de Karlsruhe.

Une politique irresponsable

La même question du chantage existe pour le gouvernement français, et les autres pays donataires. En Allemagne, on a du mal à comprendre l'indifférence à Paris par rapport aux charges qui pèsent sur le budget français pour répondre, dans le cadre d'une politique de solidarité, aux exigences européennes. Évidemment, c'est une politique irresponsable, celle de l'autruche ou celle du déluge après moi. Comme le remboursement (ou le non-remboursement) des crédits a été reporté aux calendes grecques, le défaut se produira quand les dirigeants actuels seront retirés des affaires et tombés dans l'oubli.

L'idée de l'unification européenne discréditée

Finalement, les dégâts collatéraux européens de la gouvernance de la zone euro sont entièrement passés sous silence. Il faut bien constater que les conditions de la crise de l'euro ont totalement discrédité l'idée de l'unification européenne dans l'ensemble de la population européenne, au sud comme au nord. Partout, l'euroscepticisme et les partis anti-européens gagnent du terrain. Les extrêmes à droite comme à gauche sont renforcés. La gouvernance de la zone euro arrive peut-être à sécuriser la cohésion de l'UEM, mais risque de mettre en péril l'idée de la construction européenne, poursuivie depuis 60 ans sur la base de la réconciliation franco-allemande. Une sensibilité et une vigilance renforcée à l'égard de pareils risques sont donc bel et bien requises à présent, tant du côté de la société civile que des responsables politiques et des marchés financiers - aujourd'hui plus que jamais. Pour terminer cette fois-ci en latin, on devrait dire « Quidquid facies, semper respice finem ».

 Wolfgang Glomb est membre du Conseil d'administration de l'Institut Thomas More, Paris.

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Commentaires
a écrit le 19/03/2015 à 1:11 :
Il faut bien entendu détricoter l europe ,les peuples SOUVERAINS n 'en veulent plus !
a écrit le 18/03/2015 à 17:06 :
C'est bizarre l'euro, on vous vend l'euro fort suite au franc fort après les dévaluations des années 80, c'est pas un peu oxymort sociale, et puis on nous dit l'euro faible c'est formidable. N'avons-nous pas la conséquence d'un sous investissement de R&D?
a écrit le 18/03/2015 à 16:16 :
L’euro est-il en cohérence avec la politique économique ?
Entre 2000 et 2010, en % d’augmentation en $ constants selon la Banque Mondiale, les données de la croissance de l’export contre la moyenne 1980-2000 : USA 39,2/84,9 – Japon 52,0/65,0 – Espagne 33,2/114,8 – Italie 11,2/64,0 – Royaume-Uni 20,4/58,9 – Allemagne 70,8/74,9 – France 14,4/72,4.
L’Italie et la France augmentent plus leurs exportations que l’Angleterre, mais après 2000, leur évolution en contexte de baisse chute davantage. L’Allemagne reste sur sa trajectoire alors que dans l’ensemble la progression est en chute élevée. Les USA qui font plus que les Allemands se trouvent en net recul. Le G3 dépasse toujours les autres dans leur dynamique export. Les allemands n’ont pas soufferts de la hausse de l’euro jusqu’à 1,60. Les français ont le même profil que les italiens, leur progression à l’export a fortement reflué. La valeur ajoutée allemande est meilleure que le contenu technologique français qui est dépendant des prix. Les exportations françaises ont progressé de 95,4% sur la décennie 90 contre 82,5 pour l’Allemagne. La montée de la monnaie ajoutée à une augmentation des salaires n’a pas été compensée par des gains de coûts en termes de productivité… ce qui est fort dommage alors que nos voisins réussissent en euro fort. N’avons-nous pas une politique incohérente d’augmenter la monnaie sans politique industrielle adéquate de maintien de la compétitivité soit par des salaires modérés, soit par une logique de productivité ?
a écrit le 18/03/2015 à 14:50 :
Et si l'Allemagne sortait de l'Euro, comme le suggère certains économistes. Que deviendrait l'économie allemande ?
a écrit le 18/03/2015 à 11:18 :
Ce Monsieur n'a pas compris que son vieux monde est mort, ses certitudes économiques dépassées. Les apparences sont trompeuses, l'espoir, la vie sont en Grèce malgré les difficultés, l'Allemagne est riche, triste, à l'image de sa population, déclinante.
Réponse de le 18/03/2015 à 17:03 :
Vous dites "l'espoir est en Grèce". Quel espoir ? Celui de la banqueroute ? Celui de la misère joyeuse ?
Réponse de le 19/03/2015 à 1:12 :
Celui de l 'écrasement du néo libéralisme mortifère !
a écrit le 18/03/2015 à 11:18 :
Ce Monsieur n'a pas compris que son vieux monde est mort, ses certitudes économiques dépassées. Les apparences sont trompeuses, l'espoir, la vie sont en Grèce malgré les difficultés, l'Allemagne est riche, triste, à l'image de sa population, déclinante.
a écrit le 18/03/2015 à 8:58 :
En faisant semblant d en être Hollande travaille à faire exploser cet euro néfaste , car il lui manquait qu une chose à cette monnaie , de prêter en premier ressort ; au prix peut être de restructurations non gaspillantes que les états emprunteurs devraient soumettre à la commission des Etats . Si c est ça il devrait être réélu en 2017 !!!!!
a écrit le 18/03/2015 à 2:15 :
"Les grecques" ...
a écrit le 17/03/2015 à 21:19 :
Ne vous inquiétez pas, il n'est pas vraiment au courant.... C'est plus subtil que cela l'UE et il faut souvent etre de l'intérieur pour savoir....
a écrit le 17/03/2015 à 19:54 :
L'euro n'est qu'un élément de l' union européenne, la Grèce même si elle a été "indisciplinée" est aussi l'Europe. L'Europe n'est pas une politique économique ou monétaire c'est vivre en ensemble. Dans les familles il y a toujours un enfant qui demande plus d'attention que les autres, c'est pareille pour l'Europe. Il faut aider la Grèce.
Comme le dit Bern ci-avant, c'est l'Allemagne qui aimerait bien "plaquer" tout le monde.
a écrit le 17/03/2015 à 19:26 :
C'est a croire que "le manque de compétitivité" a était créé lors de la disparition des frontières pour former une entité supranationale dont on constate le résultat!
a écrit le 17/03/2015 à 19:25 :
Ce n'est pas la Grece qui va sortir de l'euro, c'est l'Allemagne.
a écrit le 17/03/2015 à 19:21 :
Il s'agit bien là du point de vue d'un citoyen allemand qui volontairement ou involontairement ignore un certain nombre de critères s'appliquant à une monnaie unique. Tout d'abord, une monnaie unique demande des transferts des pays les plus riches vers les pays les plus pauvres afin de résorber les déséquilibres économiques inérant à la différence existant entre les pays composant l’Eurozone. L’Allemagne captant à elle seule la quasi totalité des excédents européens , sans transferts massifs, les déficits des autres pays ne peuvent que continuer à augmenter et leur situation économique se dégrader.C'est bien ce qui se passe actuellement. L'ordo-libéralisme allemand et l'attachement rigide à des règles (il est étonnant de rappeler des décisions de la cour de Karlsruhe datant de plus de 20ans) ne favorise pas la négociation entre les pays de l'Eurozone, même si en fin de compte Angela Merkel fait souvent preuve de pragmatisme et fini toujours par céder sur de nombreux points. Cet article est avant tout un plaidoyer pour une sortie de l'Allemagne de la zone Euro. Zone euro qui sans l'Allemagne n'a plus de raison d'être. En fin de compte ce ne seront peut-être pas des pays comme la Grèce, l'Espagne, le Portugal ou l'Italie qui feront exploser l'Euro mais bien l’Allemagne en se croyant plus forte que les autres.
Réponse de le 18/03/2015 à 11:40 :
L'Allemagne n'a plus rien à faire dans l' Union Européenne dés lors qu'elle a "siphonné" les économies de ses voisins. Elle a toujours considéré l'UE comme une zone de libre-échange, pas comme une entité commune. Sur ce dernier point, elle n'est pas la seule et c'est la faiblesse fondamentale de l'UE.
a écrit le 17/03/2015 à 18:56 :
Si l’Allemagne n'avait pas fait depuis 2000 une politique économique franchement anti européenne en augmentant par tout les moyens sa compétitivité au dépend des autres l'Europe n'en serait pas là
a écrit le 17/03/2015 à 18:56 :
tout le monde a compris que les grecs n'allaient pas payer ( et en subir les consequences dramatiques).... ceux qui sont vises, sont m'enfoutistes au possible, et presentent un risquent potentiel enorme, c'est... les francais!
la france est le SEUL pays a n'avoir fait aucune reforme ( hormis le mariage pour tous, vaste ecran de fumee qui etait cense cataliser la fureur avant le retour de la croissance)
Réponse de le 17/03/2015 à 23:38 :
C'est de payer cette dette insoutenable qui fait souffrir les Grecs. Ils iront beaucoup mieux quand ils repudieront la dette, à l'instar des Islandais ! En revanche, les créanciers s'en prendront plein les dents. Les banques françaises sont en première ligne. Mais elles ont réussi en 2011 à obtenir une caution des états ( dont la France) donc le cochon de payeur sera celui qui lit ces lignes comme celui qui les écrit !
Réponse de le 18/03/2015 à 10:05 :
A vrai dire, il est préférable que la Grèce fasse défaut sur sa dette.
Au moins, la situation sera claire.
En revanche, les grecs devront vivre sans déficit de leur solde primaire, et donc faire les réformes en force, réformes qui n'ont jamais été faites.
Idem pour la France.
a écrit le 17/03/2015 à 17:51 :
Comment motiver le français, l'italien, l'espagnol ou le grec s'il gagne plus, a l’extérieur de sa patrie?
a écrit le 17/03/2015 à 17:25 :
La grande victoire de l'Eurozone, c'est d'avoir mis tous les euroceptiques d'accord. On nous avait vendu l'europe comme une union des peuples, mais c'est en fait une uniformisation des cultures qui est en marche. L'union fait place à l’absorption.
a écrit le 17/03/2015 à 17:11 :
mais c'est probablement délibéré de la part des élites françaises, qui cherchent à encercler l'Allemagne pour qu'elle ne puisse plus reculer, et l'acculer à choisir entre le chaos ou l'union de transferts. Les Enarques ont mis un pied dans la porte qui ouvre au coffre fort allemand, ils ne le retireront pas.
Réponse de le 17/03/2015 à 21:39 :
pensez vous que les teutons sont aussi stupides ? Ne rêvez pas ! Les Allemands connaissent très bien la science économique, à la différence des élites françaises qui n'ont qu'une génération de retard (ou deux ?)
Réponse de le 18/03/2015 à 7:10 :
La science économique? Si une telle science existait, cela ne serait pas passé inaperçu.

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