L'hypercapitalisme sera-t-il le meilleur des mondes  ?

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Avec la « nouvelle » Route de la soie, la Chine veut « sortir, pour la première fois, de son espace continental pour s'en aller jusqu'à Dunkerque en passant par l'Oural et Moscou, et de dominer ainsi physiquement un système eurasiatique, ce que l'existence de l'océan Atlantique empêchait les Etats-Unis d'envisager », estime l'économiste Alain Cotta.
Avec la « nouvelle » Route de la soie, la Chine veut « sortir, pour la première fois, de son espace continental pour s'en aller jusqu'à Dunkerque en passant par l'Oural et Moscou, et de dominer ainsi physiquement un système eurasiatique, ce que l'existence de l'océan Atlantique empêchait les Etats-Unis d'envisager », estime l'économiste Alain Cotta. (Crédits : Reuters)
LA CHRONIQUE DES LIVRES ET DES IDÉES. Dans quel monde allons-nous vivre ? Celui de « L'hypercapitalisme mondial » (éditions Odile Jacob) assure en titre le dernier livre d'Alain Cotta où l'économiste fait une description réaliste de notre (proche) avenir. La convergence des capitalismes d'entreprise et d'Etat animée par une « religion de l'argent » va déboucher sur une « nouvelle féodalité » et ses ordres - oligarchie des riches, classe moyenne homogénéisée et exclus -, qui garantira une stabilité pour plusieurs siècles.

Le capitalisme tel qu'il s'est développé depuis le 19e siècle a vécu, assure Alain Cotta dans son dernier ouvrage « L'hypercapitalisme mondial » (éditions Odile Jacob), métamorphosé sous l'impulsion d'une double révolution : digitale et politique. La première - objets connectés, Intelligence artificielle (IA), Big Data, réseaux... - bouleverse notre vie quotidienne, non seulement professionnelle et sociale mais aussi privée. La deuxième a favorisé sous l'impulsion de la mondialisation des échanges commerciaux la montée en puissance des économies émergentes.

Cotta

Tout cela a produit « deux capitalismes, l'un occidental, d'Entreprise, l'autre plus oriental, d'Etat », ce dernier accordant la préséance accordée au politique sur l'économique. Le premier, privé, représenté par les Etats-Unis, s'est imposé en à peine moins d'un siècle. Le deuxième public, représenté par la Chine, comble son retard en quelques décennies, notamment grâce à l'accès rapide aux technologies dont dispose déjà l'Occident.

Mettre fin à l'hégémonie du dollar

La lutte entre ces deux capitalismes pour obtenir le leadership mondial ne laisse pas de place pour une coexistence pacifique. Ainsi la Chine vient d'ouvrir une « nouvelle » Route de la soie afin de « de sortir, pour la première fois, de son espace continental pour s'en aller jusqu'à Dunkerque en passant par l'Oural et Moscou, et de dominer ainsi physiquement un système eurasiatique, ce que l'existence de l'océan Atlantique empêchait les Etats-Unis d'envisager », remarque Alain Cotta. Sans compter que la Chine ne cache pas son intention de mettre fin à l'hégémonie du dollar, monnaie dans laquelle sont libellées les trois quarts des transactions dans le monde, et véritable bras armé des Etats-Unis.

Cette lutte ne risque-t-elle pas de déboucher sur une guerre totale entre les deux camps, ou de créer les conditions d'un événement inédit lié à la démographie ou aux migrations - un « Cygne noir » selon le concept popularisé par Nassim Nicolas Taleb - qui les emportera ? Alain Cotta penche davantage pour une convergence progressive des deux capitalismes, contrôlée et dirigée par un « clergé » cosmopolite issu du triomphe de la religion de l'argent.

La domination du capital financier

C'est que ce mouvement s'accompagne d'un fait historique inédit jusqu'alors, la domination du capital financier qui génère une rente croissante pour les hyper-riches. Alain Cotta rappelle qu'il pèse désormais 60% de l'économie (300 trillions de dollars contre 200 trillions de dollars pour l'économie dite réelle). Ce renversement est le fruit d'un large mouvement alimenté par la dérégulation, la dématérialisation des flux financiers, les taux bas... mais aussi des stratégies des acteurs financiers. Par exemple, en investissant dans un même secteur, les grands fonds de gestion patrimoniale réduisent la concurrence entre entreprises, faisant augmenter les prix au détriment des consommateurs. Ou encore en préférant les liquidités à l'investissement comme l'illustre le cas récent d'Apple, qui va consacrer 100 milliards de dollars à ses actionnaires.

Outre la finance, l'« envahissement planétaire du capitalisme » s'appuie sur la recherche incessante de « l'innovation ». La notion, nouveau mantra du discours économique, est devenue synonyme de succès financier. "L'innovation en tout genre, portée par la propriété de moyens de production, matériels ou immatériels, jouit désormais, en moins d'une génération, de toutes les vertus. L'argent qui en assure la création et le développement, ainsi qu'une manne, autrefois céleste, aujourd'hui financière, a tout simplement acquis un statut quasi religieux", explique Alain Cotta.

Une vie quotidienne augmentée

Et cette nouvelle superstructure religieuse, cette « nouvelle féodalité » selon le mot de l'auteur, a de plus en plus d'adeptes. En réalité, l'avènement de l'hypercapitalisme ne semble pas rencontrer de véritable opposition. Même critique, la majorité de la population mondiale adhère au principe d'un confort d'une vie quotidienne augmentée, grâce aux progrès de l'intelligence artificielle qui sera demain « maîtrisée dans tous ses usages ».

Comme au Moyen Age, la nouvelle féodalité est constituée de trois ordres : les hyperiches (1/5e de la population), qui vont devenir de plus en plus riches grâce à la rente croissante générée mécaniquement par la financiarisation de l'économie mondiale. L'immense classe moyenne (3/5e de la population), qui tendra vers l'uniformisation tant en terme de revenus que de mode de vie, contribuera à légitimer l'hypercapitalisme grâce à sa demande solvable et au paiement des impôts. En échange, ce dernier lui garantit d'une amélioration de sa vie quotidienne - santé et loisirs - via les nouvelles technologies.

Enfin, les exclus (1/5e de la population), qui n'arrivent pas ou plus à intégrer le marché du travail - les vieux, les jeunes, ceux qui sont en incapacité physique ou mentale... - bénéficieront des programmes sociaux.

Une richesse qui n'est pas liée à un bien matériel

Quant aux détenteurs du pouvoir politique, leur principale tâche consistera à lever les impôts auprès de la classe moyenne pour assurer les services à la population et financer les programmes sociaux. Aussi la nouvelle féodalité des hyperriches pourrait se maintenir durant des siècles, car sa rente n'est pas liée à un bien matériel (comme la terre à l'époque du Moyen Age) et elle a les moyens de neutraliser ceux qui pourraient la contester en s'appuyant sur les Etats et la gestion de leurs gouvernements.

En effet, ceux qui pensent que les nations et leurs Etats vont se dissoudre « dans la parousie libérale » se trompent tout comme ceux qui, comme l'illustre la montée du populisme, s'imaginent que la nation est une protection contre la puissance de l'hypercapitalisme. Au contraire, c'est une condition nécessaire à sa perpétuation.

On l'aura compris, le livre d'Alain Cotta va à rebours des prophètes de la mondialisation heureuse, ou encore des nouveaux optimistes. Pour autant, il ne tombe pas dans la morosité des Cassandre du déclinisme ou des nostalgiques. La force de son livre réside dans une description froide et analytique qui mobilise tous les savoirs de l'économie, de l'histoire, de l'anthropologie et de la géostratégie pour nous alerter que le changement en cours va contraindre l'humanité à s'adapter à une nouvelle ère de l'histoire. En cela, son propos se veut davantage celui d'un éclaireur que d'un prophète. Nous voilà avertis.

Alain Cotta "L'hypercapitalisme mondial", éditions Odile Jacob, 202 pages, 20 euros.

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Commentaires
a écrit le 08/05/2018 à 21:00 :
Le capitalisme francais est etroitement lié à l'état, la derniere affaire emblematique dit du CL l'illustre à merveille, une caricature.
Ça n'est donc pas un pays occidental... CQFD
Réponse de le 09/05/2018 à 9:53 :
l’affaire du credit Lyonnais ou l’état emprunte 4,5 millions pour solder les dettes après des incendies qui ont ravagé les sièges au Havre et à Paris ( archives)
ok, histoire politico- financière
je ne vois pas le «  lien » avec dernière phrase ; quel rapport ?

ces tristes affaires ont lieu partout dans le monde aussi , ce n’est pas limité à un territoire défini.
a écrit le 08/05/2018 à 20:20 :
le capitalisme vient de «  naître » dans la réalité augmentée sur terre,
toutes les illusions qui ont fait avancer le monde jusqu’à présent commencent a «  craquer » d’ou la nécessité de l’IA et la dématérialisation pour fuir les responsabilités .

enfin... le «  vrai » visage du Capitalisme est achevé ...

ce n’est pas de l’hypercapitalisme
et les «  vrais mouvements humains » ne sont pas «  encore » naît
donc la partie n’est pas fini pour les «  suceurs d’efforts des autres et les voleurs des acquis des autres ni sur terre ni ailleurs »
a écrit le 08/05/2018 à 11:43 :
Dieu comme l'argent n'existe que si j'y crois et non pas le contraire!
a écrit le 08/05/2018 à 11:31 :
L'hypercapitalisme c'est tout cet argent qui n'appartient a personne mais dont tout le monde loue en augmentant virtuellement sa quantité qui ne repose sur rien! Tant que vous y croyez cela aura de la valeur!
a écrit le 08/05/2018 à 10:55 :
Le capitalisme se base sur le principe que l'homme est intrinsèquement mauvais, et que toute sa vie est tournée vers la volonté d'asservir les autres ne se souciant pas des dégâts engendrés. Il n'a pas de limite à accumuler contrairement à un animal. Le capitalisme se base sur la pyramide de donneurs d'ordre et ceux qui sont en bas sont bien sûr plus écrasés que ceux en haut. En capitalisme, il n'y a pas de classe moyenne, c'est l'état qui la permet en limitant la puissance des meilleurs; en hyper capitalisme, il n'y a aucune régulation, donc une déflation est générée à la base et une inflation au sommet; le pauvre travaille pour toujours moins et le riche gagne toujours plus( favorisant la réapparition des mercenaires et de l'esclavage et du sadisme du puissant envers le faible) jusqu'à ce que le système bloque, et il a bloqué, ce sont les banques centrales et les états qui injectent de l'argent en masse pour retarder le blocage. Le capitalisme est efficace car il suit la pyramide de ponzi, les sectes font pareil pour recruter( chaque adhérent doit recruter 2 nouveaux adhérents), c'est une méthode, un processus mathématique, mais il ne va que dans un seul sens( pompe du bas vers le haut), or pour vivre il faut aller dans les 2 sens( respirer, inspirer puis expirer), il faut donc limiter le capitalisme ou créer un capitalisme inversé prenant l'argent des riches pour aller vers les pauvres( comment un riche accepterait-il d'investir "à perte" ce serait aller contre sa nature de prédateur. Nous cherchons des méthodes pour contrer le capitalisme, limitation de la taille des groupes, des entreprises, les impôts progressifs, taxer les successions, inciter les riches à se battre entre eux pour ne pas créer une nouvelle noblesse, inciter les fortunés à faire de la charité pour se racheter une conscience morale, même le nationalisme est là pour limiter l'argent qui se barre à l'étranger et prendre de l'étranger, etc.. mais rien n'est réellement satisfaisant, surtout dans un monde fini où on ne peut plus s'étendre en colonisant, prenant aux autres ou à la planète. Car nous savons ce qui se passe quand le système bloque et que l'argent ne tourne plus.. c'est la guerre, la vraie, celle non plus pour conquérir mais pour la survie. En asie, ce qui est recherché est non la richesse mais la stabilité sociale, il y a bien d'autres méthodes que "l'argent" pour y arriver et ils savent que l'histoire alterne entre périodes de libéralisme( où on peut bouger socialement et c'est chacun pour soi) et périodes de conservatisme( où le système bloque avec riches contre pauvres et la famille est le socle), la chine connaissant le processus s'est ainsi très vite enrichie mais elle sait que cette période va finir un jour.
a écrit le 08/05/2018 à 9:00 :
L'hypercapitalisme c'est la guerre, l'esclavage, le ravage de la planète, le contrôle des médias, alors que la bombe démographique explose...Il faut un retour du politique pour mettre des régulations quand à l'innovation supposé de quoi parle l'auteur.
a écrit le 07/05/2018 à 19:09 :
Je vien juste de voire un documentaire où un spécialiste en fonte des glace qui disais que nous somme déjà dans l'inconnu. Que le climat pourrait déjà être en train de s'emballer sans que nous nous en appercevions.

Nous commençons déjà à voire la fin des martière premières. Mais le "capitalisme" de "l'innovation" ne vois pas suffisement à long terme pour anticiper ce que les scientifique vont nous dire de mauvais... Inutile de creuser le sujet, l'aveuglement est déjà considéré comme un acquis.

Il y aurait même des capitalistes climatoseptique qui voudraient sortir de l'accord de paris qui est, par ailleurs, complètement insuffisant.

Vous avez raison, le rève est mieux que la réalité et la rente sur l'immatériel est en de bien meilleur mains entre ceux qui achètent des livres à 20 euros!

Le matériel est mort, l'immatériel est pour ceux qui pourront se l'offrire. Vive l'ignorance des masses!
a écrit le 07/05/2018 à 19:07 :
Vraiment très intéressant comme analyse, c'est bel et bien dans cet hypercapitalisme que nous nous installons, comme c'est l'argent qui génère l'argent comme vous dites les riches sont installés pour des siècles, ce qui ne les change pas vraiment au final c'est juste qu'autrefois il y avait un peu plus de piment quand même, les luttes faisaient la beauté du sport, là nous nous dirigeons vers certainement ce qu'il se fait de pire en gestion humaine c'est un fait. La finance a définitivement tué l'esprit d'entreprise tel qu'il le soit et on le constate encore avec ce géant allemand de la robotique industriel qui se vend à un chinois, on ne veut faire du profit qu'avec du profit, une société de comptables et d'avocats fiscalistes.

Je pense qu'internet change néanmoins la donne, lentement mais sûrement...

"En effet, ceux qui pensent que les nations et leurs Etats vont se dissoudre « dans la parousie libérale » se trompent tout comme ceux qui, comme l'illustre la montée du populisme, s'imaginent que la nation est une protection contre la puissance de l'hypercapitalisme. Au contraire, c'est une condition nécessaire à sa perpétuation"

Exactement d'où le terme de néolibéralisme car le libéralisme économique demande la suppression de l’État et pas son exploitation.

"L’essence du néolibéralisme" https://www.monde-diplomatique.fr/1998/03/BOURDIEU/3609

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