La philosophie politique de l’Etat Islamique (2) : L’art politique de Daech

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Pierre-Henri Tavoillot
Pierre-Henri Tavoillot
Après les attentats du 7 janvier et du 13 novembre 2015, il est temps de sortir de l'effet de sidération et de commencer à réfléchir sur le mécanisme de création et de diffusion du fondamentalisme musulman. Alors que le totalitarisme tentait de rendre religieuse la politique ; le fondamentalisme (re)-politise la religion : il transforme la religion en idéologie. Cet article, écrit dans le blog personnel(*) de Pierre-Henri Tavoillot, philosophe, est actualisé pour le site de "La Tribune" et y sera publié en trois parties. Aujourd'hui, dans cette deuxième partie, quatre chapitres : 1) La terreur comme politique ; 2) Le complot comme idéologie ; 3) La destruction comme horizon ; 4) Le sacrifice narcissique de soi comme mode de recrutement.

Aspirant à détruire à la fois la tradition et la modernité, tout en rêvant d'un passé pur et en usant des moyens les plus modernes, l'idéologie de l'EI repose donc sur une gigantesque contradiction. Pour cette raison, l'EI ne peut pas gagner : c'est la bonne nouvelle. Mais la mauvaise, c'est que l'histoire nous apprend qu'une contradiction peut mettre très longtemps à se résoudre et faire, dans l'intervalle, énormément de dégâts. En fait, c'est tout le chemin de l'histoire qui est pavé de contradictions...

Je souhaiterai donc poursuivre cette réflexion de philosophie politique, en passant de l'analyse de la théorie à celle de la pratique : quelle est la philosophie politique appliquée de Daech ? Quelles sont les règles de son art politique ?

Là encore, une fois l'émotion passée, il convient d'analyser la pratique non comme une dérive ou une exception, mais comme une méthode politique systématique, soigneusement conçue et rigoureusement établie. Il s'agit au fond de l'art politique totalitaire perfectionné et modernisé par le djihadisme. J'en perçois quatre dimensions principales qu'il faut un peu resituer dans l'histoire, car elles sont loin d'être toutes inédites.

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1) La terreur comme politique

Le 5 septembre 1793, l'avocat Bertrand Barère, membre du Comité de Salut Public (le gouvernement républicain) demande à la Convention nationale de prendre toutes les mesures pour sauver les acquis de la Révolution. L'assemblée met « la Terreur à l'ordre du jour ». Mais ce qui, au départ, est défendu comme un moyen de défense, devient peu à peu dans le discours révolutionnaire une fin en soi : il ne s'agit pas seulement de sauver la Révolution par la Terreur, mais de définir la Révolution comme Terreur. De cette manière, la Révolution cesse d'être un chemin pour devenir le but lui-même. Robespierre pour la nommer usait de cette formule géniale : « le despotisme de la liberté » ! ... Et Saint Just : « Ce qui constitue la République, c'est la destruction totale de ce qui lui est opposé » (8 Ventôse an II) ... Et Billaud-Varenne : « Il faut pour ainsi dire récréer le peuple qu'on veut rendre  à la liberté » (1er Floréal an II).

A ce premier stade du terrorisme, pratiqué par un Etat, il faut ajouter un deuxième initié à partir des années 1880 chez les populistes puis les anarchistes russes. C'est cette fois-ci contre l'Etat que le terrorisme se conçoit par des groupuscules dont la puissance de nuisance est démultipliée du fait d'une innovation technologique majeure : la dynamite ! Avec peu de moyens matériels et humains, celle-ci permet de réaliser le maximum de dégâts. Ou plutôt, selon la définition de Raymond Aron, elle permet, sans atteindre en profondeur les forces armées de l'adversaire, de produire des effets psychologiques démesurés. Le terrorisme vise en effet à déstabiliser les esprits et à sidérer les volontés par une action dont l'impact matériel est dérisoire. Le terrorisme est l'arme non seulement du faible (comme la guérilla), mais du très faible ...

C'est cette double logique (étatiste et anarchiste), qui est à l'œuvre dans l'idéologie de l'EI, manifestement instruite aux meilleures sources de l'histoire occidentale. En témoigne, le contenu de l'opuscule attribué à Abu Bakr al-Naji intitulé « L'administration de la sauvagerie : l'étape la plus critique à franchir par l'Oumma » qui détaille la stratégie à mener pour la victoire.

Comme l'écrit Wladimir Glasman, « L'ouvrage soutient qu'en provoquant un déchaînement de violence dans les pays musulmans, les djihadistes contribueront à l'épuisement des structures étatiques et à l'instauration d'une situation de chaos ou de sauvagerie. Les populations perdront confiance en leurs gouvernants, qui, dépassés, ne sauront répondre à la violence que par une violence supérieure. Les djihadistes devront se saisir de la situation de chaos qu'ils auront provoquée et obtenir le soutien populaire en s'imposant comme la seule alternative. En rétablissant la sécurité, en remettant en route les services sociaux, en distribuant nourriture et médicaments, et en prenant en charge l'administration des territoires, ils géreront ce chaos, conformément à un schéma de construction étatique hobbesien. À mesure que les « territoires du chaos » s'étendront, les régions administrées par les djihadistes se multiplieront, formant le noyau de leur futur califat. Convaincues ou non, les populations accepteront cette gouvernance islamique » [L'État islamique, un État à part entière ? (2/3) [archive]]

On doit  s'en convaincre : le terrorisme n'est pas un simple moyen, il est la fin même de l'EI. Et ceux qui disent qu'il ne faut pas provoquer les terroristes pour les « calmer » se trompent lourdement sur la nature de ce mouvement, dont l'idéologie est structurellement paranoïaque.

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2) Le complot comme idéologie

C'est le deuxième instrument de l'art politique de l'EI : la rhétorique du complot. Comme pour les terroristes français, les fascistes et les staliniens, le « conspirationnisme » représente pour l'EI le moyen de créer une contre-culture djihadiste en se démarquant à la fois de l'Islam canal historique et de la modernité laïque. Son fonctionnement est limpide (voir ici P.-A. Taguieff et Laurent Bazin et PHT, Tous paranos, l'Aube, 2011) : 1) rien n'arrive par accident ; 2) tout ce qui arrive est le résultat d'intentions ou de volontés cachées ; 3) rien n'est tel qu'il paraît être ; 4) tout est lié mais de façon occulte.

Il y a d'abord dans cette méthode une vision du monde qui a l'avantage de la clarté et de la simplicité. Alors que l'époque contemporaine, dépourvue de « grand récit », semble incompréhensible pour tout un chacun (sauf à s'engager dans des études longues et se parer de nuances), la théorie du complot permet, avec peu de moyens [dans le conflit des idées : c'est aussi l'arme du faible], de donner sens à tout ce qui advient, même ce qui semble tout à fait anodin. La théorie du complot est une forme de dopage intellectuel, par lequel on augmente artificiellement ses capacités d'interprétation du monde pour parvenir au rêve de tout intellectuel : tout expliquer ! C'est aussi pour cela que la principale victime de cette « contre-culture » est l'adolescent ; celui qui, pour grandir, a besoin de s'arracher de la vision parentale  (ou officielle) du monde.

Derrière tous les événements, on voit la main d'un groupe (par exemple, « franc-maçon-judéo-américano-illuminati-... ») qui tire les ficelles et tisse sa toile dans le plus grand secret. « La plus belle des ruses du diable, écrivait Baudelaire (1869), est de vous persuader qu'il n'existe pas ». En effet, peu importent les preuves ou les évidences ! Si le complot est réel, il est puissant ; s'il est puissant, il est secret ; et s'il est secret, il n'est ni montrable ni démontrable. Donc, l'absence de preuves de complot atteste la réalité et la puissance du complot ! CQFD.

A partir de là, le délire paranoïaque fonctionne à plein régime : toutes les objections émises par les adversaires, loin de réfuter, confirment la conspiration mondiale ; toutes les pseudo-« évidences » viennent accréditer la nécessité d'un combat à mort. Refuser le complot, c'est être soit naïf soit complice.

Ce par quoi cette « théorie » débouche rapidement sur une pratique : il faut éveiller les naïf et éliminer les complices. Fort de sa lucidité face aux masses abruties et serviles, l'adepte se convainc de sa supériorité, de son élection ... et donc de l'importance de son engagement sacrificiel. Pour faire triompher le contre-monde, il doit détruire le monde.

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3) La destruction comme horizon

La modernité a inventé deux méthodes pour se libérer de la tradition : la table rase et le patrimoine. La première consiste à tenter d'éradiquer le passé en le boutant hors du présent. Peu importe que ce soit pour créer un avenir radieux (marxisme-lénino-stalinisme) ou retrouver un âge d'or mythique (fascisme et fondamentalisme), il s'agit toujours du même projet adolescent qui estime que l'émancipation passe par la destruction des racines (voir Maurice Barrès, Les déracinés).

La seconde méthode est celle de la « patrimonialisation » qui consiste d'abord à « formoliser » le passé, pour le poser comme différent de soi (figé en musée), puis de se le réapproprier par l'analyse et la réflexion cultivées. L'Occident, après avoir goûté et initié la première méthode (« du passé faisons table rase ! »), s'est lancé à corps perdu dans la seconde. Celle-ci s'est ensuite diffusée dans le monde entier : musées, « heritage village », sites archéologiques, festivals des cultures indigènes... L'invention du tourisme culturel incarne parfaitement cette forme subtile de l'impérialisme moderne, car c'est en mettant la tradition au musée qu'on parvient à la neutraliser comme Tradition sans pour autant l'abolir.

Dans son conflit contre l'Occident et sa défense d'une tradition pure, il est donc tout naturel que l'EI renoue avec la première pratique moderne (celle inventée par Savonarole, prolongée par la Révolution française et démultipliée par tous les régimes totalitaires) de la table rase. La démolition des sites païens, la destruction des statues du musée de Mossoul (février 2015), l'attaque du musée du Bardo de Tunis (mars 2015), la mise à sac de Palmyre (été 2015), ne peuvent s'interpréter autrement. Accessoirement, cette destruction peut fort bien s'accommoder d'un trafic intense des œuvres dérobées. N'oublions pas que la destruction de la sublime basilique de Cluny après la Révolution, s'est faite par la vente de ses pierres ... Car détruire est coûteux !

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4) Le sacrifice narcissique de soi comme mode de recrutement

L'individualisme contemporain est pris entre deux tentations qui sont pour lui comme Charybde et Scylla. La première est la plus connue. C'est celle du narcissisme : quand l'ego se gonfle au point d'oublier l'altérité, celle de l'entourage, du temps, de l'espace, du monde, de la mort, ... Tout alors se ramène à soi dans un délire mégalomane et égocentrique. L'individu ne connaît plus de limites — transhumanisme ; toute puissance —, il ne se reconnaît plus de racines — self made man —, il aspire à ne se nourrir que de lui-même.

Mais, à l'opposé de cette première tentation et devant sa démesure, en survient une autre, tout aussi séduisante et sans doute tout aussi « démesurée » : celle du vide, du néant et de la soumission. L'individu dépressif, fatigué d'être lui-même (comme dit, Alain Ehrenberg), cherche à s'exténuer dans le rien, à s'effacer dans le neutre, à se dissiper dans le fade. Cet individu-là n'a pas de conviction (car tout est relatif), pas d'âge (car il faudrait « le faire »), pas de sexe (pardon ! ... de genre), pas d'intérêt (pour ne pas risquer les « conflits » du même nom), pas d'identité (car elle est toujours trahison)...

« Entre l'amour de soi jusqu'à l'éviction du reste (narcissisme) et la volonté d'abolition de soi dans ses expressions les plus variées, entre l'absolu de l'être et l'être rien, peut-être n'aurons-nous jamais fini de balancer », écrivait déjà Marcel Gauchet, dans le Désenchantement du monde (1985).

Ces deux tentations du Tout et du Rien constituent, quand elles sont radicales, une véritable antinomie. Ce qui signifie aussi qu'en dépit de leur opposition elles ont un point commun : celui d'espérer dépasser la finitude humaine. La première dans le rêve de l'infini ; la seconde dans le fantasme de l'indéfini ; la première dans l'idéal d'un devenir-dieu ; la seconde dans la nostalgie d'un redevenir-fœtus (Cf. David Le Breton, Disparaître de soi, Métaillé, 2015). Oserai-je dire que Michel Houellebecq me semble aujourd'hui celui qui, avec le plus de profondeur et de constance, explore cette double tentation hypermoderne en même temps que leur possible convergence ? Car le désir fou d'une immortalité clonée et téléchargée dans La Tentation d'une île rejoint l'abandon assumé et réfléchi de l'exigeante autonomie dans Soumission.

L'extraordinaire génie maléfique de l'EI est de prétendre réconcilier ces deux tentations : ce qui, évidemment, est impossible ! Ce n'est pas pour rien que les cibles privilégiée de son recrutement son les adolescents et jeunes adultes. Dounia Bouzar, présidente du CPDSI [Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l'Islam] dans son livre impressionnant (Comment sortir de l'emprise djihadiste ? 2015) en démonte minutieusement le mécanisme.

« Le discours « djiahadiste » donne l'illusion au jeune endoctriné que son malaise (vis-à-vis de ses amis, de ses résultats scolaires, de la société ...) provient du fait qu'il est élu par Dieu comme un être supérieur qui détient la Vérité et qui a plus de discernement que les « autres ». Le basculement dans l'embrigadement « djihadiste » correspond toujours à la rencontre entre un malaise, souvent passager (comme le ressent tout adolescent), et un discours qui prétend en dévoiler les causes. Les  « djiahadistes » transforment ainsi le sentiment de malaise en preuve de toute-puissance » (chap. 2).

Un désir de soumission joint à l'espoir de toute-puissance ; un narcissisme de la contrition ; le culte du selfie associé à la détestation des images ;  l'iconoclasme le plus radical combiné à l'esthétisme de Call of Duty, Matrix, le Seigneur des anneaux et Assassins' Creed réunis, ... Et l'on pourrait multiplier les oxymores à l'infini ...

La mise au jour de cette mécanique permet d'expliquer l'âge cible, dont les données du CPDSI peuvent offrir une idée : « Le début du processus [d'embrigadement] a lieu fréquemment lors du passage à l'âge adulte : 30% sont des mineurs (de plus en plus jeunes), 39% sont des jeunes majeurs (18-21 ans) et 31% sont des majeurs de 21 à 28 ans. Aucun parent ne nous appelle pour des adultes de plus de 30 ans, ce qui ne signifie pas qu'ils n'existent pas ».

Elle permet aussi de tordre le cou (si je puis dire) à la thèse du « malaise social ». Voici ce qu'écrit Dounia Bouzar : Si le «  discours de l'islam radical touchait au départ les jeunes « sans pères ni repères », qui avaient grandi dans les foyers éducatifs, sans histoire familiale rassurante, sans appartenance territoriale, en échec scolaire, en manque d'amour, sans espoir social, victimes d'humiliations diverses ... Avec le CPDSI, je découvris avec stupéfaction que les jeunes à qui nous avions affaire avaient grandi « avec une petite cuillère d'argent dans la bouche » ... En effet, les parents qui appelaient étaient plutôt issus des classes moyennes et supérieures : des professeurs, des éducateurs, des artistes, des fonctionnaires, des avocats, des médecins, ... Leurs enfants avaient grandi dans un milieu sécurisant et épanouissant ; ils étaient souvent en pleine réussite scolaire » [introduction] Aucune raison de cibler les « seuls désaffiliés sociaux » puisque toute l'emprise djihadiste vise à couper tous les liens : avec les amis, avec les loisirs, avec les parents, avec la culture, ... avec soi.

L'idéologie perverse de l'EI joue vise ce désir du « suicide narcissique » qui constitue une des fragilités de l'adolescence (il faut mourir pour devenir quelqu'un), et auquel répondait jadis le « rite d'initiation ». N'en tirons pas cette conclusion hâtive qu'il faudrait restaurer de tels rites (ou à défaut le service militaire) ! Ce serait tout à fait artificiel et d'ailleurs voué à l'échec. N'oublions pas que l'immense partie de la jeunesse européenne parvient à entrer dans l'âge adulte sans que devenir djihadiste ... La modernité dispose de nombreuses voies et moyens pour franchir cette étape, mais dans leur diversité moins évidente et plus complexes elles laissent quelques individus sur le bord du chemin : destruction créatrice encore ...

La terreur comme politique, le complot comme idéologie, la destruction comme horizon, le sacrifice narcissique comme pouvoir de séduction : sous réserve d'inventaire nous avons là les quatre principaux instruments de l'art politique djihadiste. SI j'ai été plus long sur le dernier, c'est qu'il me semble (peut-être) le plus inédit. En tout cas, après la principes de philosophie politique, après les règles de l'art politique, il me reste à envisager les moyens de lutter : comment les démocraties peuvent-elles s'opposer sans se renier à cette puissance perverse de l'EI ?

(... à suivre)

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L'AUTEUR:

Pierre-Henri Tavoillot, maître de conférences en philosophie à l'Université Paris-Sorbonne, président du Collège de Philosophie, chargé de cours à SciencesPo.

(*) http://pagepersodephtavoillot.blogspot.fr/

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Commentaires
a écrit le 02/12/2015 à 13:10 :
" Philosophie" ou "Art politique" de daech : c'est peut être ça, la rhétorique du complot !
Comme en écho à un livre de l'auteur " Tous Paranos " , bien vu par Conspiracy Watch. Dans la même ligne que Taguieff. Inutile d'en dire plus .

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