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OpinionsTribunes

Le chaos économique en Inde, après la "démonétisation" des gros billets

Photo de Ivan Best

Charles Walsh

Publié le 15 décembre 2016 à 10:08 - Mis à jour le 15 décembre 2016 à 10:53

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Le retrait brutal de la circulation des billets de 500 et de 1000 roupies a provoqué un véritable chaos. Temporaire? Par Charles Walsh, analyste/gérant de fonds marchés émergents asiatiques, Mirabaud Asset Management

Je me suis récemment rendu en Inde pour y rencontrer des entreprises, des analystes, des hauts fonctionnaires et des experts du secteur économique. Le timing était on ne peut mieux choisi puisque ma visite est intervenue quelques jours seulement après la décision surprise du gouvernement de délester de leur valeur les coupures de billets les plus répandues.

Une gestion désastreuse

Cette démonétisation, en l'occurrence le retrait de la circulation des billets de 500 et de 1000 roupies, a été au centre de toutes les discussions. Si les opinions divergent quant à l'impact de cette décision, force est de constater que les effets à long terme dépendront de la mise en œuvre de la transition au cours des semaines et des mois à venir. Pour l'heure, sa gestion s'est avérée désastreuse: le nombre de nouveaux billets émis pour remplacer ceux retirés de la circulation est extrêmement insuffisant, les distributeurs automatiques ne sont pas encore configurés pour les nouveaux billets (d'ailleurs, personne ne peut expliquer ils sont de tailles différentes) et l'on ne sait pas vraiment ce qu'il advient des déposants de grandes quantités de coupures (plus de 250 000 INR, soit près de 3 700 USD) supposés être dans le collimateur des autorités fiscales.

Un impact brutal sur l'activité

L'impact sur l'activité à court terme a été brutal. L'activité commerciale s'est interrompue. Les grossistes ne fonctionnent plus qu'à près de 10% de leur activité habituelle, et les détaillants aux alentours de 25%. De toute évidence, retirer 86% des billets de banque en circulation dans une économie où 80% des transactions sont effectuées en espèces ne pouvait se faire que dans la douleur. C'est dans les villes de premier rang que l'impact a été le plus sévère. Dans les régions rurales, la plupart des gens n'ont pas accès aux distributeurs de billets et beaucoup ne possèdent toujours pas de compte en banque, malgré les mesures visant à améliorer l'inclusion financière par la délivrance de cartes d'identité reliées aux comptes ouverts auprès de banques étatiques. Les gens ont donc été contraints de se rendre dans les villes les plus proches pour déposer leur argent dans les banques et essayer d'obtenir des fonds pour remplacer les billets démonétisés.

Des files d'attente interminables se sont formées devant les banques et les distributeurs, les gens espérant y déposer leur argent liquide et retirer de nouveaux billets en petites quantités. Le jeudi 17 novembre, soit 9 jours après l'annonce de la mesure, 43 personnes sont décédées alors qu'elles faisaient la queue pour échanger leurs billets. Le plafond de retraits de nouveaux billets, initialement fixé à 2 500 INR par jour, a été relevé à 4 000 INR, avant d'être à nouveau abaissé au montant initial à défaut de pouvoir remettre les nouveaux billets en quantité suffisante.

Les problèmes n'ont fait que s'aggraver lorsque les nouveaux billets de 2 000 INR initialement prévus se sont avérés en fait inutilisables, car personne n'était en mesure de rendre la monnaie - une omission de taille de la part dans de la mise en œuvre de cette nouvelle donne monétaire. Les nouveaux billets de 500 INR n'ont été mis en circulation que le 16 novembre, soit 8 jours après la démonétisation des anciens billets - en quantités fortement restreintes qui plus est.

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Malgré les désagréments à court terme, les gens étaient pour la majorité disposés à attendre patiemment dans les files, invoquant les bienfaits d'une telle mesure et comprenant que la lutte contre la corruption et le financement du terrorisme puisse causer certaines gênes à court terme.

L'immobilier fortement impacté

Du point de vue des affaires, les impacts négatifs sont probablement les plus marqués dans les secteurs des biens immobiliers et de l'or, généralement reconnus comme étant les secteurs les plus portés par l'argent non déclaré. Les acquisitions immobilières comportent pour la majorité une part de liquidités et un pan important des activités de construction repose sur les paiements en espèces.

Inutile dès lors de détailler l'ampleur du désastre pour ces secteurs. Ce qui pose d'autant plus problème que la main-d'œuvre augmente chaque année de près de 10 millions de personnes, contre à peine 5 millions d'emplois créés. L'investissement privé s'est quasiment volatilisé et a peu de chances de redécoller d'ici un an ou deux compte tenu des faibles niveaux d'utilisation des capacités. Or c'est ce qui fait que la construction immobilière est le secteur qui a créé le plus d'emplois de l'économie. Déjà pénalisé par la chute des volumes de transactions et la réglementation croissante, ce secteur sera probablement très affecté par la démonétisation. Il y a tout lieu de s'attendre à une baisse des prix de l'immobilier, certaines prévisions tablant même sur une chute de 50% des valeurs. Ce scénario à lui seul risque de mener à un effondrement des transactions tandis que les acquéreurs potentiels font une pause et que les vendeurs revoient leurs attentes à la baisse. Il y a tout lieu d'anticiper une baisse significative de l'activité au cours des deux prochains trimestres.

Un bénéfice à long terme

A long terme, la décision d'intégrer les transactions en espèces dans l'économie formelle sera probablement positive. Les recettes fiscales devraient augmenter (seuls 5,5% des Indiens paient actuellement des impôts), les taux d'intérêt devraient baisser et le système bancaire devrait voir les dépôts à bas coûts monter en flèche et leur capacité d'accorder des prêts étendue. Cela dit, il est peu probable que la réaffectation des fonds du secteur privé au secteur public ait un impact positif à court terme sur l'activité. Les dépenses publiques étaient d'ores et déjà le seul moteur de croissance et, même si elles s'intensifient, ce ne sera pas sans un certain décalage. Certains pensent que le gouvernement pourrait bénéficier d'un «dividende» de la banque centrale dans la mesure où il s'attend à ce qu'une large proportion de l'argent noir ne soit pas injectée dans le système bancaire et que les dettes soient techniquement effacées. Il y a peu de chances que ce soit le cas parce que le passif existera toujours légalement et que, s'il était éliminé, cela représenterait de facto une expropriation des actifs.

À lire également

  • En Inde, l'inflation chute après le retrait des billets
  • En Inde, le business des files d'attente devant les banques
  • Inde : ruée vers les guichets de banque pour échanger les billets démonétisés

Il règne en Inde un optimisme inné (les bénéfices ne chutent pas, ils décroissent) qui incite les gens à chercher les points positifs de la démonétisation. Toutefois, India Inc. (secteur formel) était déjà confronté à des problèmes de faible activité dans le secteur privé et d'investissement, de surcapacité, de faible croissance des bénéfices, de détérioration du cycle NPA et de montée du chômage. La démonétisation pourrait aggraver la situation.

Charles Walsh

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