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Le coût affiché de la transition écologique

Nathalie Gaudant

Publié le 19 avril 2019 à 02:41 - Mis à jour le 12 décembre 2024 à 23:42

Nathalie Gaudant, Sosten Projets, transition écologique, opinion

Nathalie Gaudant, consultante Sosten Projets (Toulouse). Nathalie Gaudant, Sosten Projets, transition écologique, opinion

DR

Le Quotidien Numérique

24 juin 2026

Photo d'illustration de l'article
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OPINION. Est-ce que c'est en augmentant le prix d'une énergie toujours plus rare et/ou coûteuse à produire que l'on réussira à préserver, ou tout du moins, à faire durer un peu plus longtemps les ressources existantes ? Ou bien est-ce un moyen pour les plus riches de se garantir un mode de vie toujours plus énergivore, quelles qu'en soient les conséquences pour la planète et le reste de l'humanité ? Par Nathalie Gaudant, consultante Sosten Projets (Toulouse).

La transition énergétique a un coût. Elle demande un effort global de tous pour financer des modes de production et de consommation plus vertueux. On instaure ainsi des taxes, très visibles pour l'ensemble de la population : taxe pour les énergies renouvelables sur notre facture d'électricité, taxe sur les carburants, tant décriée par le mouvement des gilets jaunes, futurs péages urbains, etc. On peut également évoquer le surcoût de l'alimentation biologique, qui vient conforter l'idée que le produire autrement suppose de consommer plus cher.

On notera au passage que notre facture d'électricité ne comporte pas de taxe pour l'entretien et la rénovation des centrales nucléaires construites dans les années 1960(1) ou que l'on n'a jamais vu apparaître une taxe « maladies respiratoires » sur le diesel. Il y a donc un message implicite, peu remis en question : nous aurions un modèle économique équilibré et la transition écologique génèrerait des surcoûts.

Cet affichage systématique du coût de la transition vers des modèles plus durables est donc porteur d'un récit qui pénètre les esprits et amène des expressions telles que « écologie punitive ». On peut toutefois se demander si l'impact du modèle productiviste thermo-industriel et son cortège d'impacts négatifs sur la qualité de l'air ou de notre alimentation, le dérèglement climatique, la perte de biodiversité ne risque pas assez rapidement d'être autrement plus punitif pour l'ensemble de l'humanité.

De plus, ce message est doublé d'un autre qui actuellement prend de l'ampleur : c'est à chacun de « faire attention » et de limiter son impact sur l'environnement. On ne compte plus les applications ou les sites visant à soi-disant aider les citoyens à adopter des écogestes, dont la portée laisse toutefois perplexe : couvrir une casserole d'eau à bouillir, faire pipi sous la douche, mais surtout, envoyer à la casse nos équipements (réfrigérateur, chaudières, voitures, fenêtres) pour investir dans des équipements neufs, toujours plus coûteux et toujours pas réglementés du point de vue de leur obsolescence programmée.

Alors même qu'une part croissante de la population commence à faire face à des choix économiques drastiques, le discours dominant tend à promouvoir des messages positifs invitant à l'écoresponsabilité. Pour exemple, un message récent invitant les français à utiliser Ecowatt pour veiller à sa consommation d'électricité pendant les pics de consommation afin de permettre la fermeture des dernières centrales à charbon en France.

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« En proposant des signaux compréhensibles de tous sur l'état du système électriqueEcoWattpermet à chacun d'adapter ses comportements et d'adopter une consommation électrique plus éclairée. »

En même temps que ces messages s'amplifient, il suffit d'observer le monde qui nous entoure pour voir se multiplier les SUV, les panneaux publicitaires LED, la domotique et divers gadgets électroniques à notre domicile ou dans nos futures smart cities. Malgré toute leur bonne volonté, les citoyens finissent tout de même par interroger le sens des efforts qu'on leur demande, tant du point de vue de leur consommation que de leur budget.

L'angoisse des classes populaires et des classes moyennes

Face à ces politiques, les classes populaires et moyennes semblent donc rétives au projet de transition et se voient opposer systématiquement des « efforts de pédagogie ». Si elles n'adhèrent pas, c'est qu'elles ne comprennent pas ; il suffit donc d'expliquer. On a vite fait de mettre sur le compte d'une faible sensibilisation à des enjeux mondiaux qui dépassent les préoccupations quotidiennes des citoyens ce manque d'adhésion et de participation à l'effort national.

On peut toutefois penser, et le mouvement des "Gilets jaunes" donne en ce sens quelques signaux, que ces classes populaires et moyennes appréhendent plutôt bien les vrais enjeux de ces politiques.

En effet, le lien entre les taxes écologiques et environnementales et le changement de modèle de production/consommation est loin d'être évident. Les différents engagements pris par les gouvernements successifs ne cessent d'être reportés ou abandonnés, que ce soit le Grenelle de l'Environnement, la fermeture de Fessenheim ou l'interdiction du glyphosate. La démission de Nicolas Hulot et son aveu d'échec à faire à changer les choses est venu confirmer ce sentiment que la transition écologique n'était pas, malgré les messages contraires, une priorité gouvernementale et que les revenus des nouvelles taxes étaient rapidement dilués dans des politiques « de droit commun ».

A ceux qui leur faisait miroiter les nombreuses aides existantes, elles ont vite fait le calcul que, pour bénéficier de ces aides, encore fallait-il avoir un fonds de départ pour changer ses équipements. Et que les promesses d'économies à venir, supposées permettre d'amortir les investissements, étaient généralement compromises par la hausse des consommables (électricité, gaz, carburants, fioul). On pourrait également s'interroger sur la destination de ces aides, quand on apprend que plus de 50% des primes à la casse octroyées en 2018 ont servi à l'achat de véhicules diesel.

A plus long terme, il n'est pas non plus interdit de penser que les citoyens perçoivent, de façon plus ou moins explicite, qu'ils seront bientôt, quand ils ne le sont pas déjà, dans l'impossibilité financière d'accéder à des ressources pourtant indispensables à leur vie quotidienne, voire à leur survie. Qu'ils pressentent que si, comme le disent un nombre croissant d'experts, nous nous acheminons vers des pénuries de pétrole, de gaz, d'eau potable, de métaux, de sols en bonne santé, de forêts... le modèle actuel favorisera la captation de ces ressources au profit d'un nombre toujours plus restreint d'individus au détriment de la grande majorité.

Taxer ou rationner

Car la demande de justice sociale est plus criante que jamais : demain, il ne s'agira plus de savoir qui paie les crèches ou les retraites mais de décider qui aura encore accès aux ressources de la planète.

Est-ce que c'est en augmentant le prix d'une énergie toujours plus rare et/ou coûteuse à produire que l'on peut permettre de préserver, ou tout du moins, de faire durer un peu plus longtemps les ressources existantes ? Ou bien est-ce un moyen pour les plus riches, dont l'avidité n'a d'égale que leur absence de sens des responsabilités, de se garantir un mode de vie toujours plus énergivore, quelles qu'en soient les conséquences pour la planète et le reste de l'humanité ?

Un deuxième choix consisterait à rationner l'utilisation de ces ressources : les débats récents sur la limitation des vols aériens (et pas seulement la taxation du kérosène) vont dans ce sens. Certains experts estiment même que, pour limiter le réchauffement climatique dans la limite de +1,5°, ce sont aussi bien notre consommation de vêtements, de véhicules, de mètres carrés que nous devons limiter(2).

Parmi les préconisations qui commencent à émerger, une première étape pourrait consister à taxer non pas toute consommation, mais la consommation au-delà d'un certain plafond (taxe sur la consommation électrique au-delà d'un certain nombre de KW/jour/personne). Ces solutions auraient l'avantage de garantir à tous, à un coût accessible, l'accès aux services de base, tout en créant une alerte dès que le seuil de consommation est dépassé. Elle aurait l'avantage de ne pénaliser que les consommateurs excessifs.

Cette stratégie du rationnement est généralement jugée comme politiquement inacceptable et non assumable dans un système démocratique. Aucun électeur ne voterait pour un tel programme. Sans doute, aujourd'hui. Mais à défaut, ce rationnement sera, de fait, réalisé sur la base du seul critère de la capacité économique des individus. Jusqu'à quand ceci peut être soutenable ? N'est-ce pas cela qui menace plus fortement notre démocratie en faisant monter un sentiment anti-élites et donnant du grain à moudre aux partis populistes qui se font un plaisir de désigner des coupables ?

Se poser collectivement la question de l'utilisation des ressources non renouvelables

Car c'est peut-être bien la question du siècle : non pas comment financer la transition, mais comment nous allons produire cette transition : dans chaque pneu de voiture électrique, il y a 26 litres de pétrole ; une batterie solaire a besoin de lithium. Aucun EPR ne saurait fonctionner sans uranium, et sans eau pour refroidir les réacteurs. Les plastiques biosourcés demandent des disponibilités en ressources agricoles qui pourraient venir concurrencer les productions alimentaires. Chaque nouvelle solution, plus propre, plus écologique, plus sobre, se heurte systématiquement à la question des ressources non renouvelables. D'où, sans doute, une adhésion croissante aux théories de l'effondrement.

Peut-on alors se poser la question suivante : à quoi devra servir le dernier baril de pétrole ? Que l'on soit un adepte de Pablo Servigne ou convaincu de l'intelligence humaine et de sa capacité à produire des solutions durables, nul ne veut penser que ce baril servira à quelque milliardaire voulant se faire son dernier road trip.

Il va falloir faire des choix, et décider collectivement comment utiliser au mieux d'ici là les réserves existantes(3). C'est un débat (un de plus) à ouvrir : peut-on concilier un accès minimum de tous aux biens essentiels (les seuils étant probablement voués à évoluer dans les décennies à venir) tout en investissant dès aujourd'hui une partie de ces ressources au développement de nouvelles techniques/technologies (low ou high-tech) qui pourront à tout le moins reculer l'échéance, si toutefois on parvient à les faire aboutir à temps ?

On a du mal à imaginer aujourd'hui la possibilité d'un tel débat. Sans doute faudra-t-il encore que la prise de conscience des changements à venir progresse, quels que soient les changements que l'on croit probables et possibles.

___

NOTES

1. On peut penser que voir une de ces centrales doit nous faire à peu près le même effet que de conduire une 4L.

2. On peut par exemple citer l'étude « Comment s'aligner sur une trajectoire compatible avec le 1,5°C ? ? Analyse de la faisabilité technique et mise en perspective de l'ampleur et de la rapidité des mesures à mettre en place » - B&L Evolutions.

3. Réserves que de nombreux experts estiment aujourd'hui en décennies, voire en années. Les débats restent toutefois très ouverts sur « le temps qu'il reste » mais la finitude de ces ressources, y compris aujourd'hui les sols arables et l'air que nous respirons semble de plus en plus partagée. Le premier rapport Meadows date déjà de bientôt un demi-siècle.

Nathalie Gaudant

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