« Les médias classiques ont perdu la bataille du temps réel »

Le mardi 26 novembre, les Mardis de l'ESSEC, en partenariat avec La Tribune, recevaient Eric Fottorino, ancien directeur du Monde et co-fondateur du magazine le 1, Claire Carrard, directrice de la rédaction chez Courrier International, et Rémy Buisine, journaliste chez Brut, pour débattre autour du thème des Nouveaux Médias.

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(Crédits : Noir/Blanc)

Indépendance des médias, qualité du contenu, création de l'information, crise de la presse traditionnelle... aujourd'hui plus que jamais, le quatrième pouvoir fait débat. Dans un contexte d'instantanéité de l'information, la presse est aujourd'hui confrontée à de multiples enjeux. Brut, Le 1 et Courrier International ont décidé d'en saisir les opportunités.

Indépendance de la presse et profits : une incompatibilité absolue ?

Eric Fottorino, tirant les conclusions de son expérience auprès du journal Le Monde, souligne l'importance de la réclame dans la presse.

"La vente d'un journal se fait deux fois : auprès des lecteurs et auprès des annonceurs" explique-t-ilpermettant la diminution du prix de l'information.

Claire Carrard le rejoint tout en apportant une nuance : la publicité n'est plus le moteur des journaux. Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Avant, la publicité représentait 40% du chiffre d'affaire de Courrier International contre seulement 10 à 15% aujourd'hui. Néanmoins, elle reste indispensable. Comment prendre le virage de la presse numérique sans garantie de revenus publicitaires ? Comment offrir une information à moindre coût autrement ? La position de Claire Carrard est claire : chez Courrier International, la publicité n'altère en rien la qualité éditoriale.

Mais à trop souvent se concentrer sur la publicité, "Les médias oublient que la finalité est d'aller chercher le public" s'insurge Éric Fottorino. En tant que fondateur de l'hebdomadaire Le 1, il souhaite renouveler son modèle éditorial. L'ancien directeur du Monde s'attache depuis 2014 à développer la presse autrement. Petite structure, peu de salariés, son nouveau journal fonctionne sans aucune publicité. Éric Fottorino cherche à capter l'intérêt des lecteurs car il soutient qu'un modèle économique viable repose sur un modèle éditorial pertinent dans son contenu.

 "Le plus important est l'indépendance vis-à-vis des actionnaires".

La liberté de la presse est le mot d'ordre chez Brut. Même s'il est clair que le journal tire la majeure partie de ses profits des publicités, il met un point d'honneur à refuser toute pression économique. Brut est un jeune média, né il y a seulement trois ans. Son développement à l'international nécessite d'acquérir une capacité de financement, c'est pourquoi son modèle économique se fonde principalement sur des publicités présentes au début ou au milieu des vidéos et destinées à viser un public particulier. Cependant, son application n'est pas une tâche facile. Il existe une méfiance chez les lecteurs au regard des médias et de leurs actionnaires -méfiance assez paradoxale puisqu'un média ne peut se développer sans ce financement. Mais l'indépendance est primordiale. Pour Rémy Buisine, il en va de la préservation du métier de journaliste.

Renouveler son regard sur les médias

Claire Carrard l'affirme : "il est clair qu'il n'y aura pas de place pour tout le monde".

Ancienne rédactrice en chef de Libération, elle considère que les journaux généralistes sont mis à mal. Il va sans dire que Libération souffre aujourd'hui de l'effondrement de ses ventes papier, et le quotidien n'est pas le seul dans ce cas. En 2017, le journal enregistrait une baisse de 15% de ses abonnements papier et une chute de ses ventes de 17,8%. Aujourd'hui, la tendance suit encore son cours. Face à une telle accélération de l'information, l'idée même d'un quotidien papier semble dépassée et c'est pourquoi les nouveaux médias cherchent à se réinventer dans leur pratique de vente.

Pour se mettre à la page, Courrier International a donc choisi de créer sa zone abonnée numérique et offre désormais le même contenu sur papier qu'en ligne. Ce développement paraît inévitable puisqu'il est déterminé par les usages des consommateurs. Dans le même temps, Eric Fottorino souligne la difficulté pour la presse papier de concourir avec l'instantanéité de l'information, que seuls internet et la télévision sont capables de s'approprier.

Dès lors, "les médias classiques ont perdu la bataille du temps réel" à en croire Eric Fottorino.

De cette brutalité du changement découlent les innovations journalistiques, et les nouveaux médias n'ont pas dit leur dernier mot. Le pari de Brut depuis ses débuts est d'aller chercher son public sur les supports où il est le plus présent : les réseaux sociaux. Snapchat est de surcroît un réseau porteur, à en croire Rémy Buisine. C'est un réseau qui donne la parole aux jeunes, mais également un canal de diffusion des sujets sociétaux. En ce sens, l'application si prisée de jeunes donne une nouvelle forme à l'information. Mais alors, comment capter cette audience en ligne tout en gardant une totale indépendance face aux GAFA ? L'adaptation n'est pas toujours facile pour les petites structures. Par ailleurs, "Le temps de la mettre en oeuvre, la technologie est déjà périmée" dénote Claire Carrard. Courrier International peine donc à mettre en place une vraie politique numérique car la viabilité sur les nouveaux réseaux tels que Snapchat n'est que trop peu garantie.

Mais "Le papier n'a pas dit son dernier mot" répond Eric Fottorino, qui ne considère pas le support comme déterminant. Prenant appui sur son journal Le 1, il explique que les réseaux sociaux ne servent qu'à faire écho à leur activité, et ne mise pas sur ces derniers. Il préfère offrir "une agrégation de savoir sensibles et savants" en faisant analyser ses articles par le regard d'artistes et de chercheurs. Il joue sur la singularité du journal et la portée de ses articles : une démarcation appuyée par la qualité de l'information.

De son côté, Brut a saisi l'opportunité des dernières présidentielles pour se développer, constatant un déclin de la presse traditionnelle. Un nouveau format : celui de courtes vidéos explicatives sur les réseaux sociaux, où les jeunes peuvent s'informer en toute simplicité. Est-ce la réponse que l'on cherchait face à la baisse d'intérêt des nouvelles générations pour la politique ? Ou la réponse au manque de renouvellement de la presse traditionnelle ? Rémy Buisine répond positivement à ces deux questions. Brut se réinvente sans cesse, prenant en compte les critiques des internautes et en restant à l'écoute des commentaires sur Facebook principalement. Le média recherche en premier lieu l'engagement des "viewers" : la diffusion des vidéos sur Facebook se fait d'ailleurs en fonction de cet engagement. Une nouvelle technique afin de fidéliser les internautes qui s'est révélé être un pari gagnant.

Fake news : comment regagner la confiance des lecteurs ?

"Aujourd'hui, les journalistes ont l'obligation de se remettre en question et de ne pas regarder le monde de haut" souligne Claire Carrard.

Elle est rejointe par Eric Fottorino, pour qui "le journalisme est un métier avec ses règles et sa déontologie. Il a souvent baissé la garde sur certaines règles, notamment sur le terrain". Le journaliste d'aujourd'hui détient des instruments puissants, qu'il ne sait forcément contrôler. Il faut savoir s'approprier les réseaux sociaux, et gagner en bon sens face aux informations qui y circulent. Le verdict est sans appel : le journaliste doit être capable de quitter son univers, de tenir compte de l'avis des lecteurs. Le tout est de rester fiable.

En ce sens, les fake news ont rudement entaché la réputation des journalistes.  Eric Fottorino parle d'un "mensonge collectif" : Internet donne accès à un savoir jugé fiable en même temps qu'il nous ferme les yeux sur la diversité de l'opinion publique. Sur les réseaux sociaux chacun est exposé à ce qui conforte le plus son opinion, et les GAFA refusent d'en prendre la responsabilité.

"La désinformation dépasse le stade des médiasajoute Claire Carrard.

Il en va des hommes politiques et du doute qui prospère chez les lecteurs, devant sans cesse redéfinir leur rapport à la vérité. Nombreuses sont les personnes qui profitent du chaos médiatique pour diffuser des fake news, selon Rémy Buisine. C'est pourquoi l'éducation aux médias est si importante. Le citoyen doit réussir à discerner le vrai du faux et le journaliste doit vérifier chaque information qu'il détient entre ses mains. Ainsi, apprendre à vivre avec les fake news deviendra-t-il vraiment inéluctable ?

Les enjeux 2.0 du journalisme

Les invités ont enfin tourné leur regard de l'autre côté de l'Atlantique pour discuter des questions d'intelligence artificielle et de liberté de presse. Concernant la première, les avis étaient plutôt unanimes. Nouvel outil, son utilisation est encore abstraite, y compris aux Etats-Unis. Elle peut servir à traquer les fake news, en limiter la propagation et renforcer le travail du journaliste. Mais face à cette défiance envers les médias, les lecteurs offriront-ils réellement leur confiance à l'intelligence artificielle ? Les dérives existent déjà : le deep fake, technique consistant à truquer une vidéo dans le but de faire passer une fausse information, sévit déjà depuis trois ans.

Lorsqu'il s'agit du futur de la presse aux Etats-Unis, les espoirs sont moindres pour les invités. La guerre engagée par Trump envers les médias sème le doute dans la population, et la disparition de la presse locale n'aide en rien ce démantèlement. Ajoutons à cela que les deux fleurons de la presse américaine - le New York Times et le Washington Post - ont respectivement été rachetés par les milliardaires Carlos Slim et Jeff Bezos, brouillant davantage encore les notions d'indépendance et de liberté de la presse. Éric Fottorino par en citant l'exemple du Washington Post "d'une nouvelle économie venant au secours de l'ancienne". Est-ce là un sauvetage en trompe l'œil de la presse écrite américaine ?

Le débat s'est clos sur une question posée au public :

"Faites-vous davantage confiance aux niveaux médias qu'aux anciens ?".

75% des spectateurs ont répondu par la négative. En somme, la défiance des médias existe et existera toujours. Mais pour Rémy Buisine, c'est une chose normale, la confiance met du temps à s'acquérir, surtout envers les jeunes structures. Cela constitue un défi, et chacun des médias présents durant ce débat détient sa propre particularité pour le relever.

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