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Les Ménines monétaires

Karl Eychenne (*)

Publié le 12 juillet 2021 à 13:25 - Mis à jour le 12 juillet 2021 à 13:54

ooo

Les Banques Centrales ne croient pas au risque inflationniste, malgré l'insistance de certains économistes. Tout proviendrait en fait d'un malentendu, voire un anachronisme que l'Histoire de l'art éclaire...

DR

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OPINION. Mais quel est donc le portrait de l'économie que le Banquier Central réalise devant nous ? Tout ce qui est perçu, ce sont les gestes décousus d'un peintre en train de fantasmer son modèle : le retour de la croissance, et d'une inflation... transitoire. (*) Par Karl Eychenne, stratégiste et économiste.
« Le peintre est légèrement en retrait du tableau. Il jette un coup d'œil sur le modèle; peut-être s'agit-il d'ajouter une dernière touche... Au spectateur qui le regarde (le peintre), le tableau tourne le dos: il ne peut en percevoir que l'envers, avec l'immense châssis qui le soutient... ».

L'illustre description du tableau des Ménines par Michel Foucault nous propose une illustration originale du face à face opposant aujourd'hui le Banquier Central et l'investisseur. Dans le rôle du peintre, on pourra reconnaitre le Banquier Central, et le spectateur dans le rôle de l'investisseur. Et comme dans l'œuvre de Vélasquez, le portrait que réalise le Banquier Central n'est pas visible à l'investisseur, qui s'interroge alors : s'agit-il d'une croissance robuste et d'une inflation transitoire ? Ou d'une croissance robuste et d'une inflation galopante ?

L'inflation transitoire

Officiellement, le message de la Banque Centrale est clair : « de la croissance avec de l'inflation transitoire ». Transitoire ? Non, cela ne passe pas. On a beau écouter religieusement ce que nous dit le grand sachant, opiner du chef pour motiver une forme d'approbation tacite, le Banquier Central ne convainc pas. Il y a quelque chose qui cloche dans ce que l'oracle nous donne à voir et à penser. On a beau se frotter les yeux, ce que le Banquier Central nous dit ne loge pas dans ce que l'on voit, pour paraphraser toujours ce même Michel Foucault. L'inflation accélère trop vite pour être honnête.

Alors on se dit qu'en grattant un peu, en cherchant aux delà des apparences, on finira par trouver un indice dévoilant la fraude du Banquier Central : l'inflation transitoire ne serait finalement pas transitoire... De la même façon, Michel foucault cherche dans l'œuvre de Vélasquez quelque indice trahissant le portait qui est réalisé par le peintre, dans son geste, son pas de côté, le suspens de sa main lié au regard qui va choisir où diriger le pinceau. Nous les spectateurs, ne distinguons que le chevalet vu de derrière, alors il faut bien chercher ailleurs que sur le tableau, pour deviner le portrait qui y est réalisé.

Or, le critique d'art comme l'expert de la finance ne s'avoue jamais vaincu. Il cherche et cherche encore, et finit toujours par trouver une explication à son interrogation. Tel l'exégète devant les textes sacrés incompréhensibles au profane, l'expert voit ce qui ne se voit pas. Et même Michel Foucault n'échappe pas à la tentation. « A l'arrière plan, sur le mur du fond, un tableau brille d'un éclat singulier ». Ce tableau est un miroir, qui reflèterait les visages du roi d'Espagne Philippe IV et de son épouse. La démonstration mobilise d'ailleurs les plus fines plumes de l'Histoire de l'art, le raisonnement semble inattaquable.

De la même façon, les experts de la finance croient aussi déceler dans les recoins de la scène économique quelques indices de la vraie nature de la croissance : elle serait inflationniste, et pour longtemps. Oui, la nausée inflationniste est bien là, tapie derrière les effets de base, le déconfinement de la demande, et les difficultés d'approvisionnement de l'offre. Impossible de ne pas la voir, la giroflée inflationniste laisse des traces dans tous les secteurs où elle passe. Elle a dépassé le stade comminatoire et menace déjà d'être inarrêtable. L'inflation serait presque devenu le point de fuite de toutes les paroles du Banquier Central, tel le Roi et la Reine dans le miroir du portrait des Ménines. Invisible à la représentation, mais tellement présents dans l'œil du spectateur, l'investisseur.

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A moins qu'il ne s'agisse en fait que d'une illusion ? Peut être est-ce nous qui sommes dans le mensonge ? Peut être croyons nous voir quelque chose qui n'existe pas ? Après tout, on finit toujours par donner un sens à la forme des nuages, une expression d'un biais cognitif au nom sympathique : la paréidolie. Peut être donc n'y a-t-il pas d'inflation menaçante ? Nous croyons déceler l'inflation que le Banquier Central essaie de nous cacher derrière son discours apaisant. Peut être faisons-nous fausse route. Aucune honte à avoir. D'autres sont tombés dans la panneau, et dans bien d'autres domaines. Michel Foucault encore et toujours lui aurait finalement été victime de la même illusion dans sa description du tableau des Ménines.

En effet, comme le rappelait l'historien d'art Daniel Arasse dans sa critique de l'analyse de Michel Foucault, « ce texte est modèle d'intelligence, de description et d'élégance d'écriture. C'est en même temps un texte historiquement faux ». Il se trouve que le fameux miroir ne pouvait refléter le portrait d'un Roi et d'une Reine : « le récit fictif affirme que le peintre est en train de représenter le double portrait du Roi et de la Reine. C'est historiquement (et esthétiquement) impossible : ce genre n'existait pas, sauf sous forme de portraits en pendant, ce qui n'est pas le cas. » En fait, ce tableau serait une commande du roi espagnol chargeant Vélasquez de le représenter lui et lui seul, un auto - portrait pour son plaisir personnel en quelque sorte.

L'inflation anachronique

Il faudrait alors « feindre de ne pas savoir » pour apprécier l'analyse de Michel Foucault. Il faudrait faire comme si nous savions pas qu'il ne pouvait s'agir d'un portrait du Roi et de la Reine, faire comme si nous ne savions pas que de tels portraits n'étaient alors pas possibles. Daniel Arasse parle alors d'un anachronisme de Michel Foucault, qui aurait vu avec les yeux du présent ce qui n'était pas possible à l'époque.

Anachronisme ? Un mot qui pourrait également faire mouche dans le cas de notre inflation menaçante. Nous croyons déceler de l'inflation malsaine et durable. Mais peut être les heuristiques d'antan ne sont plus requises pour sonder le présent ? Par exemple, tout le monde sait bien que l'exubérance des agrégats monétaire, de la dette publique, de la demande par rapport à l'offre, sont des ingrédients nécessaires et suffisants pour que l'inflation dégénère, comme au bon vieux temps faudrait-il rajouter. Ce bon vieux temps, celui où nos vieilles économies étaient encore réceptives aux sirènes monétaires et budgétaires, aux effets rareté lorsqu'un bien manquait, à l'indexation des salaires pour maintenir le pouvoir d'achat, etc.

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Or, depuis 40 ans il n'aura échappé à aucun sachant que le cycle économique a donné campo à l'inflation : croissance, crise, surchauffe, n'ont eu aucun effet ou si peu sur la litanie de l'inflation baissière. L'impuissance de la Banque Centrale à ranimer l'inflation s'est alors manifestée par de grandes embardées monétaires : taux d'intérêt dérisoires, création monétaire divinatoire, achats d'actifs compulsifs. Comme lorsque l'on appuie 10 fois sur le bouton de l'ascenseur pour qu'il parte enfin, mais il reste là. Les tentatives multiples du Banquier Central pour redonner une allure décente à l'inflation se sont cognées contre le réel. Finalement, l'inflation serait peut-être elle aussi devenue un anachronisme, un phénomène que nous aurions tort de chercher à débusquer dans le présent à l'aide de vieux grimoires.

Karl Eychenne (*)

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