Les milliardaires et les aventuriers

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Abdelmalek Alaoui, chroniqueur
Abdelmalek Alaoui, chroniqueur (Crédits : DR)
Rupture(s). Afin de créer de nouveaux modèles, il faut faire de la place pour le renouveau. Or, la complexification du tissu productif, combinée à la globalisation, à la sophistication des systèmes économiques et aux urgences sociales rend complexes toutes tentatives – même rationnelles et nécessaires- de modifier la manière dont les économies produisent et redistribuent la richesse. Dans les pays riches, l’on est confronté à des sociétés « bloquées » par une architecture qui entrave la possibilité de remettre à plat le système. Dans les pays pauvres ou à revenu intermédiaire, c’est le millefeuille d’urgences sociales qui empêche de libérer les énergies. Dans ce contexte, l’inertie n’est pourtant pas une option.

De quoi la grève annoncée du 5 décembre en France est-elle le nom ? Voici donc un pays riche, doté d'un dispositif de protection sociale parmi les plus généreux au monde, avec un taux de chômage structurel certes élevé mais amorti par ce même système, dont les citoyens organisent la paralysie des transports pour protester contre une réforme du système des retraites... qui n'a pas encore été dévoilée par les pouvoirs publics. Vu du sud, cette situation paraît presque ubuesque, car ce mouvement de grève s'apparente à une protestation contre la biologie et les progrès de la médecine, qui ont permis l'allongement considérable de la durée de vie. Si l'on ajoute à cela que les frais médicaux inhérents à la prise en charge du grand âge sont en train d'exploser, l'on ne peut qu'être circonspect face à toute tentative d'enrayer une réforme qui devrait reculer l'âge de la retraite. Nous sommes ici confrontés à un problème d'équilibre pourtant simple et arithmétique. Pour protéger le système de retraite de l'Hexagone, les gens doivent cotiser plus et plus longtemps, et les régimes spéciaux, hérités de particularismes liés à des métiers à forte pénibilité, doivent progressivement s'aligner sur le régime général.

Des gouvernants sous pression

Mais s'arrêter à ce constat serait naïf, car cela reviendrait à nier les dynamiques qui irriguent les nouvelles sociétés du 21e siècle. De fait, balayer d'un revers de la main les diverses contestations sociales au nom de réformes jugées nécessaires oblitère le fait que quelque chose de fondamental a changé dans la manière d'articuler la relation entre le peuple et les gouvernants. Au cœur des blocages qui empêchent de mettre en place des réformes pourtant indispensables se trouve une fracture entre gouvernants et gouvernés. En effet, l'on assiste désormais à une situation paradoxale où le « métier » d'homme ou de femme politique n'a jamais été aussi complexe, là où l'exigence populaire est devenue démesurée. Désormais, il est exigé des gouvernants d'être compétents, honnêtes, disponibles, transparents, inclusifs, participatifs, et ouverts sur leur environnement. En même temps, l'on cherche à réduire leurs rémunérations, les avantages liés à la fonction, ainsi que leurs champs d'action. En résumé, il est demandé à la nouvelle génération de politiques de travailler plus tout en gagnant moins.

Cette situation pose bien entendu un problème de fond, car elle impacte fortement l'attractivité du secteur et la qualité des talents qui se dirigent vers l'action publique. De fait, les candidats à l'exercice du pouvoir seront de plus en plus issus de deux catégories : les milliardaires et les aventuriers. Les premiers pourront faire usage de leurs deniers personnels à un moment où il est de plus en plus difficile de mobiliser des fonds de campagne. Les seconds sauront séduire les détenteurs du capital pour défendre des intérêts particuliers, voire corporatistes.

Les milliardaires et les aventuriers

 L'entrée en campagne de Michael Bloomberg pour l'investiture démocrate aux États-Unis symbolise bien ce glissement. Voilà donc un homme auquel tout - ou presque- a réussi. Richissime capitaine de l'industrie financière, ancien maire de New York, philanthrope, Bloomberg incarne cette tentation du pouvoir qui vient titiller ceux auquel il ne manque plus pour se sentir complets que les sirènes des convois présidentiels, l'adrénaline du bouton nucléaire ou encore l'ordonnancement suranné des dîners officiels. Dans quelques mois, la première puissance mondiale pourrait donc vivre un affrontement électoral dans lequel sont en compétition deux hommes dont la fortune cumulée dépasse le PIB de la moitié des pays africains. Dans une lumineuse analyse parue dans « Project Syndicate », il y a quelques jours, Simon Johnson - ancien économiste en chef du FMI- n'hésite d'ailleurs plus à parler d'un « Billionaire Problem » . Pour lui, les milliardaires sont devenus une partie du problème du fait d'un décalage entre la technologie et la législation, permettant à quelques-uns de construire des fortunes colossales. Un peu à l'image de la politique où l'opinion publique avance beaucoup plus rapidement que les lois, il existe un hiatus dans lequel se sont insérés ceux qui disposent du capital et du savoir-faire. Et afin de permettre la perpétuation de cet état de fait, il était donc naturel que les milliardaires deviennent eux-mêmes les principaux acteurs politiques, car tirer les ficelles depuis les coulisses n'est plus suffisant.

Quant aux aventuriers, voilà donc une catégorie de politiciens qui prospèrent grâce au blocage du système et son incapacité à se réformer. Aujourd'hui situés dans les extrêmes du spectre politique, ils seront demain au centre de nos vies politiques car leurs discours forcément manichéens sont en phase avec cette exigence de vitesse qu'a démultiplié la technologie. S'il était impensable, il y a encore vingt ans, de voir l'extrême droite au pouvoir dans des pays de la vieille Europe, les prochaines échéances électorales pourraient renverser ce paradigme. Débarrassées peu à peu de « professionnels » usés jusqu'à la corde, les classes politiques contemporaines seront en effet aux prises avec ceux qui disposent du capital et ceux qui ont des idées courtes. En bref, dans un monde pourtant de plus en plus complexe, la pensée simpliste sera aux portes du pouvoir.

Les idées courtes aux portes du pouvoir

Bien sûr, ces perspectives apocalyptiques ne sont pas inexorables. Il est encore temps d'encourager l'audace, l'innovation et la notion de « service public » pour attirer des talents non toxiques dans les différents champs politiques. Mais cela nécessite que la parole soit redonnée au peuple sur des sujets majeurs pour les générations futures, en ayant le courage politique de consulter via référendum les populations sur des sujets aussi majeurs que la transition climatique ou l'éligibilité de représentants d'intérêts particuliers pour les plus hauts postes disponibles. C'est à ce prix que ce qui est aujourd'hui un chemin de Damas pourra devenir un parcours vers le renouveau politique.

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Commentaires
a écrit le 02/12/2019 à 12:12 :
C'est dans quel quartier de Paris que l'on (sic) emploi ainsi des l'on à tire larigot ?
C'est un Français du 17ème siècle ?
L'on m'a pas appris à commencer mes phrases ainsi...

" En effet, l'on assiste désormais à une situation paradoxale où le « métier » d'homme ou de femme politique n'a jamais été aussi complexe. En même temps, l'on cherche à réduire leurs rémunérations, les avantages liés à la fonction, ainsi que leurs champs d'action"

Ah bon ? par ce qu'ils sont les seuls à devoir s'adapter à une réalité toujours plus complexe ? les salariés, parmi lesquels l'on (sic) trouve des ingénieurs, des docteurs, des chefs de projet n'ont pas à se coltiner des projets de plus en plus complexe sans gagner plus que leurs ainés des trentes glorieuses ?
Il faut arreter de croire à l'homme providentiel, la société est complexe elle ne peut donc reposer sur un seul homme au pouvoir qui accumulerait toutes les richesses et provilèges... sans en créer aucunes !
a écrit le 02/12/2019 à 10:19 :
"En bref, dans un monde pourtant de plus en plus complexe, la pensée simpliste sera aux portes du pouvoir."

LOL !

"There is no alternative" Date des années 90, à savoir du véritable moment d'impulsion de l'accélération de la destruction de la planète.

Le mal n'est pas à venir, il est là et bien enraciné depuis des décennies !

Le "il n'y a pas de planète B" afin de s'y opposer à ce TINA stupide et destructeur étant très intelligent mais manquant puissamment d'outils de capitaux et de production pour le soutenir forcément, bref la vérité en oligarchie est une variable ajustable selon les possessions des uns et des autres, manque de bol on va tous y passer à cause de leur profonde bêtise et pensée génocidaire au final hein puisque la pensée à court terme ne peut que se terminer de la sorte, encore une preuve.
a écrit le 02/12/2019 à 10:13 :
En fait le titre dit ce que ne sont pas les millionnaires et les milliardaires français.
Ce sont des suiveurs, qui généralement pense plus a la reproduction et la domination qu'a l'innovation ou l'aventure.

On parle souvent des employés qui ne le serait pas, mais les patrons n'en parlons pas.
Le patronnat français ne fonctionne qu'a la prédation.

Il rachète ensuite une licence d'exploitation plus que d'avoir le caractère proprement anglo saxon.

Et la politique de macron ne fait que renforcer la chose.

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