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OPINION. Sortir des crises en revenant à l'esprit économique initial du Conseil national de la Résistance

Gabriel Gaspard

Publié le 21 janvier 2025 à 07:55 - Mis à jour le 22 janvier 2025 à 15:35

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Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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OPINION. Par Gabriel Gaspard, Chef d’entreprise à la retraite, spécialiste en économie financière.

Il y a 80 ans, le programme du Conseil national de la Résistance
(CNR), rendu public en novembre 1944, a fixé l'ossature d'un modèle
économique et social français unique. Avec la Ve  République la France a
connu un capitalisme planifié et social jusqu'en 1970. À partir de cette date
le grand souffle libéral a changé la donne. Les réformes successives de la
constitution du 4 octobre 1958, des lois du capital et des Traités européens
n'expliquent-elles pas en grande partie les crises d'aujourd'hui ?

Les jours heureux. Le programme du CNR appelé "les jours heureux" a défini trois catégories de mesures :

  • politiques comme le rétablissement de la démocratie, du suffrage universel et de la liberté de la presse, etc. ;
  • économiques comme "l'instauration d'une véritable démocratie économique, etc.";
  • sociales comme le réajustement important des salaires, le rétablissement d'un syndicalisme indépendant et "un plan complet de sécurité sociale," etc.

Ces mesures ont pu s'appliquer dans un pays ravagé par la guerre. Le PIB américain représentait quinze fois le PIB français. Aujourd'hui, on ne comprend pas pourquoi, dans une France regorgeant de richesses, elle est incapable de réaliser des changements de même ampleur ?

Cette tribune tente de rendre compte des fluctuations du système économique français dans son ensemble depuis la Seconde Guerre mondiale jusqu'à nos jours, tout en mettant en lumière les principaux actes qui ont brisé la dynamique économique.

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De 1944 à 1973, les trente glorieuses. On a retenu une expansion sans précédent dans une économie de paix du lendemain de la Seconde Guerre mondiale jusqu'au choc pétrolier de 1973. Les principaux événements sont :

  • Au mois de mars 1944, le CNR propose son plan complet pour la Sécurité Sociale "visant à assurer à tous les citoyens des moyens d'existence, dans tous les cas où ils sont incapables de se le procurer par le travail", avec une gestion appartenant aux représentants des intéressés et de l'État. De 1944 à 1973, 12 lois furent promulguées pour arriver à la création de trois caisses - santé, vieillesse, famille - avec un alignement des cotisations et droits des régimes de retraite des indépendants avec ceux des salariés, etc. Durant cette période, les régimes généraux ont été gérés d'une façon équilibrée. Le rythme soutenu des dépenses dans cette période s'inscrivait dans un contexte de croissance forte du PIB. Celle-ci est de 5% en moyenne par an : 6,84% en 1962, 7,11% en 1979 et 4,49% en 1968, etc.
  • Signé le 20 juillet 1944, les accords de Bretton Woods ont décidé d'une série de nouvelles règles pour le système monétaire international afin de garantir un système avec des parités fixes (à ±1%) entre les devises des participants et le dollar garanti par l'or. Les deux principales réalisations ont été la création du Fonds Monétaire international (FMI) et de la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD). En 1971, le Président Richard Nixon a suspendu cette convertibilité en or et les taux de change flottants sont devenus la norme pour les monnaies des grandes nations industrialisées. La fin du régime de changes fixes par rapport au dollar fut actée en mars 1973. Le Franc fut dévalué de 78% face à l'or du 26 décembre 1945 au 10 août 1968 à la suite du choc salarial de mai 1968. Les accords de Bretton Woods furent le moteur des trente glorieuses. Les institutions mises en place par ces accords ont permis de gérer une économie mondiale néolibérale.
  • Avec la victoire de alliés le 8 mai 1945, la France bénéficie du plan Marshall de 1948 à 1951 : 2.7 milliards de dollars (égaux à 35,8 milliards de dollars à fin 2024) soit près de 10,5% du PIB, dont 226 millions de dollars de prêts. Le 13 juillet 1962, la France rembourse par anticipation le solde de 293,4 millions de dollars. Il y a eu un recul du ratio d'endettement de 270% du PIB en 1944 à environ 15% du PIB à la fin de 1960 date du nouveau franc qui succéda au franc Bonaparte. Au 1er décembre 1960 le PIB par habitant était de 1 005,39 euros pour la France et 2 269,8 euros pour les États-Unis. En 1973 il atteint 3 742,9 euros pour la France et 5 078,9 euros pour les États-Unis (voir taux de change). Le plan Marshall fut à l'origine de la création de l'OCDE et de l'Union européenne des paiements qui a facilité le commerce intra-européen.
  • L'État joue un rôle important. Il nationalise les banques et l'énergie en 1945, le charbonnage en 1946. Il est responsable de la croissance économique qu'il doit réguler et du bien-être social qu'il doit assurer. Un commissariat au plan est également créé pour organiser l'économie.
  • La constitution de la Ve République du 4 octobre 1958 a été adoptée par le Peuple français par le référendum du 28 septembre 1958 : "La souveraineté nationale appartient au peuple qui l'exerce par ses représentants et par la voie du référendum" Article 3. Le PIB annuel atteint 38 962 millions d'euros, soit 879,72 euros par habitant en 1958.

Pourtant, début 1958, devant une situation financière inquiétante, la France doit solliciter le secours du FMI (600 millions de dollars). L'inflation atteint 15%, les dépenses provoquées par la guerre d'Algérie et la fin du soutien américain contribuent à une forte hausse du déficit public : 10 milliards de Francs en 1957 et 1 200 millions de dollars de déficit de paiements courants. Cette crise a ramené le général de Gaulle au pouvoir. Alors chef du gouvernement, il fait appel à un économiste Jacques Rueff et avec le ministre des Finances Antoine Pinay ont redressé de façon spectaculaire les comptes de la France.

Antoine Pinay et son directeur de cabinet André Yrissou sont convaincus de la nécessité pour le moyen terme de lancer d'abord un emprunt. Le 17 juin, ils s'engagent dans un projet attirant pour l'épargnant français : un intérêt de 3,5%, avec un long amortissement de 54 ans. Les revenus des titres sont exonérés de l'impôt sur le revenu et sur les droits de succession et indexés sur l'or. L'emprunt rapporte 325 milliards de F courants.

De son côté, Jacques Rueff impose une thérapie de choc : limitation des subventions de l'État au entreprises nationales, une dévaluation massive du franc, une baisse des dépenses publiques pour pouvoir ensuite défendre la stabilité du franc et introduire le nouveau franc. Pour les investissements publics, il va distinguer le logement social financé par l'État sur un budget extraordinaire et le logement "privé" financé par l'épargne.

De 1973 à 2023-2024, une indiscipline budgétaire et une constitution qui va dans le sens du pouvoir.

  • Des chiffres macro-économiques hostiles :

Inflation, croissance, salaires, Bourse de 1973 à 2023. L'inflation cumulée est de 646,9%. Le taux d'évolution de la croissance du PIB sur la même période est de 1 460,36%. L'évolution du salaire net annuel moyen des postes à temps complet dans le secteur privé - Hommes est de 788,07%. L'évolution de la Bourse est de 2151,7% (la valeur de 1973 du CAC40 a été reconstituée à 335 points).

La dette publique. Depuis la promulgation par le Président G. Pompidou de la loi n°73-7 du 3 janvier 1973, l'État français ne peut plus emprunter à sa propre Banque Nationale. Cette dette est passée de 15% du PIB en 1974 à 110,6% du PIB fin 2023 (3 101,2 Md€). À la fin du deuxième trimestre 2024, la dette publique s'établit à 3 228,4 milliards d'euros d'après l'INSEE, soit 112% du PIB. Le gouvernement retient 109,7% pour 2024.

Le déficit public. En 1973, le déficit public était de 0,1%. Il atteindra 6,1% fin 2024 d'après le gouvernement.

La charge de la dette. La charge des intérêts de la dette publique a d'abord augmenté, de 0,6% du PIB en 1973. Elle est depuis remontée jusqu'à 1,9% du PIB en 2023.

Le chômage. Le taux du chômage s'élevait à 3,2% en 1975, il passerait à 7,6% en 2025 après un taux de 7,4% pour 2024.

La productivité. Supérieure à 5% par an dans les années 1950-1960, elle se réduit à 3-4% dans les années 1970, puis à 2-3% dans les années 1980. De 1990 à 2022 la productivité française a gagné en 33 ans en moyenne 0,85% par an. Elle accuse un retard d'environ 5,5 points en 2023.

  • Les modifications de la constitution :

Révision du 22 février 1996. Elle institue les lois de financement de la Sécurité sociale qui déterminent les conditions générales de son équilibre financier et, compte tenu de leurs prévisions de recettes, fixent ses objectifs de dépenses. L'institution de la loi de financement de la Sécurité sociale (LFSS) introduit un accroissement des compétences du Parlement en matière de finances sociales et, plus largement, une plus grande intervention de l'État, revenant en cela partiellement sur l'autonomie des partenaires sociaux dans la gestion des régimes de la Sécurité sociale. Voulu par le Premier ministre de l'époque, il provoqua une des plus grandes grèves de l'histoire la Sécurité sociale. Jusqu'alors, sa gouvernance financière relevait, en effet, conjointement de l'État et, conformément au principe originel de leur financement, des cotisants (salariés et employeurs) ou, plus exactement, de leurs représentants. Depuis nous remarquons une privatisation partielle de la Sécurité sociale et un accroissement important des parts des mutuelles dans le régime maladie. Le 4 décembre 2024, pour la première fois depuis 1958, l'Assemblée nationale a voté une motion de censure provoquée par le déclenchement de l'article 49.3 sur le projet de loi LFSS pour 2025 par le Premier ministre. Fallait-il réviser la constitution ?

Révision du 2 octobre 2000. Elle a modifié l'article 6 de la Constitution afin de réduire la durée du mandat présidentiel de 7 à 5 ans (la révision du 6 novembre 1962 a permis d'instaurer l'élection du Président de la République au suffrage universel direct). Celle de 2000 rompt avec la durée du mandat présidentiel prévue par les textes constitutionnels. Le but était de limiter le risque de cohabitation (!). Mais l'inversion du calendrier électoral, adoptée le 15 mai 2001 par une loi organique, a été voulue pour donner au Président nouvellement élu une majorité parlementaire pour mettre en place son programme politique. Le 9 juin 2024 la dissolution de l'Assemblée nationale par le Président conformément à l'article 12 de la constitution pour lui permettre de résoudre la crise ou le blocage institutionnel en cours ou à venir fut un échec. Fallait-il réviser la constitution ? La cohabitation est "une épreuve de vérité" Édouard Balladur, le "Président et Gouvernement ont à rechercher, en toutes circonstances, les moyens qui leur permettront de servir au mieux et d'un commun accord les grands intérêts du pays" François Mitterrand.

Révision du 1er mars 2005. Le Conseil constitutionnel a jugé que l'autorisation de ratifier le traité établissant une Constitution pour l'Europe devait être précédée d'une révision de la Constitution. Le dimanche 29 mai 2005. Au terme d'un débat démocratique d'une exceptionnelle ardeur, le peuple français rejette à une écrasante majorité (55%) le traité constitutionnel européen.

Révision du 4 février 2008, le Conseil constitutionnel a jugé que l'autorisation de ratifier le traité de Lisbonne devait être précédée d'une révision de la Constitution. Adopté en 2007, le Traité de Lisbonne encadre actuellement le fonctionnement de l'UE (TFUE). "Il a été engagé à la suite du résultat négatif de deux référendums sur le traité constitutionnel tenus en mai et juin 2005" Il intègre des réglementations allant dans le sens d'une plus grande flexibilité des marchés du travail, une libération du marché des biens et services, une simplification des régimes fiscaux, une réduction globale du poids des dépenses publiques en particulier sociales, etc. le Gouvernement français a décidé de ne pas proposer de nouveau référendum aux citoyens français et de faire adopter le Traité de Lisbonne par la voie parlementaire. Une sortie de l'esprit de la Ve Constitution.

  • Quelques raisons visibles du déséquilibre budgétaire.

1971 la suspension de la convertibilité du dollar.

1973 la loi "Pompidou-Giscard".

1997 le pacte de stabilité et de croissance.

1999 l'euro.

2008 la crise des subprimes.

2009 le Traité de Lisbonne.

2018 la "Flat tax".

2018 la suppression de l'impôt sur la fortune.

2020 la pandémie.

2022 la guerre en Ukraine.

De 2025 à 2027 : pouvons-nous reproduire le même plan que Pinay-Rueff ?

  • La nécessité de lancer d'abord un emprunt. Pour 2025, l'État doit lever environ 300 milliards d'euros via l'AFT Agence France Trésor. Au 27 décembre 2024, le taux des OAT, obligations assimilables du Trésor, à 10 ans était de 3,12%. La politique monétaire de la Banque centrale européenne expose la France à un environnement de taux d'intérêt de long terme structurellement plus élevés environ 3,6% en 2025 et 3,7% en 2026, etc.

Comme en 1958, le gouvernement actuel doit permettre l'émission des bons du Trésor nominatifs à court ou moyen terme pour les Français à un taux autour de 3,5% pour 2025, renouvelables, gérés par le Trésor public. Les revenus seraient exonérés de l'impôt sur le revenu et des prélèvements sociaux et garantis par l'Europe.

  • Limitation des subventions de l'État aux entreprises. Avec 82,52 milliards d'euros en 2008, 156,88 milliards d'euros versés en 2019 et près de 175 milliards d'euros en 2022, les subventions aux entreprises sont devenues le premier poste de dépenses de l'État français. Il est nécessaire de réduire doucement les aides et d'augmenter rapidement leurs fonds propres par des emprunts participatifs ou avances conditionnées par l'État.
  • Une dévaluation de la monnaie. Cette possibilité n'est plus possible depuis l'introduction de l'euro au 1er janvier 1999.
  • Réduire les dépenses publiques ou équilibrer le budget par la croissance. "L'État doit gérer en bon père de famille" en faisant la chasse aux structures et dépenses inutiles, mais il ne suffit pas de réduire les dépenses pour équilibre un budget, il faut de la croissance. L'écart de croissance par habitant entre les États-Unis et la France était de 2,91% en 2008, il atteint 78,63% en 2023. Pour rattraper ce retard et éviter l'accélération due à la loi américaine l'IRA Inflation Reduction Act et l'arrivée du Président Trump en 2025, il faut investir massivement. Cet argent ne doit pas venir des nouveaux emprunts de l'État mais uniquement des économies des ménages. Le total du patrimoine financier brut est de 6 296,2 milliards d'euros au deuxième trimestre 2024, dont 947,0 milliards d'euros déposés sur les produits d'épargne réglementée, un encours des dépôts à vue des particuliers au mois de juillet 2024 de 478 milliards d'euros. Une partie de cette manne peut être utilisée pour créer des nouveaux livrets d'épargne réglementés à l'instar du Livret A mais gérés par des établissements de crédit publics.

Pour un investissement de 1 milliard d'euros en utilisant l'étude de l'OFCE, le multiplicateur budgétaire est évalué à 2,2 sur 5 ans. Si la France investissait 235 milliards d'euros (flux d'épargne moyen annuel), le PIB serait dynamisé de 517 milliards d'euros soit une augmentation de 18,32% ou une croissance moyenne annuelle supplémentaire sur 5 ans de 3,66% à comparer à 0,9% en 2023. Dans une économie comme la France, caractérisée par une pression fiscale de 43,2%, la recette fiscale additionnelle serait de 223,34 milliards d'euros c.-à-d. 44,67 milliards d'euros par an.

"Quand on ne peut revenir en arrière, on ne doit se préoccuper que de la meilleure façon d'aller de l'avant"Paulo Coelho.

Gabriel Gaspard

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