Présidentielle en Ukraine : les défis du novice Zelenski

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Vladimir Zelenski au soir de sa victoire en Ukraine, le 21 avril, avec près des trois quarts des suffrages exprimés.
Vladimir Zelenski au soir de sa victoire en Ukraine, le 21 avril, avec près des trois quarts des suffrages exprimés. (Crédits : STRINGER)
IDEE. Vladimir Zelenski dispose de la force d'un succès électoral massif, rapide et incontestable. Mais il a, sur le long terme, la faiblesse d'un leader sans programme, sans équipe et sans idéologie. Par Cyrille Bret, Sciences Po – USPC

Dimanche 21 avril, en Ukraine, l'acteur et producteur de télévision Vladimir (Volodymyr en ukrainien) Zelenski est sorti haut la main vainqueur du deuxième tour de l'élection présidentielle avec 73 % des votes, selon les premières estimations. Il a ainsi confirmé son avance du premier tour du 31 mars dernier avec plus d'un tiers des suffrages. Zelenski a largement dépassé le président sortant, Petro Porochenko, qui s'était qualifié pour le second tour avec un score très bas de 15 % des voix et qui a obtenu moins de 25 % des suffrages exprimés.

On l'a abondamment souligné en Europe occidentale, il s'agit de l'élection à la magistrature suprême d'un novice en politique, dont le programme reste insaisissable, mais dont le génie marketing et la célébrité désormais continentale sont éclatants. Cette élection, encore imprévisible il y a six mois, peut-elle bouleverser la vie publique de cet État de 40 millions d'habitants, indépendant depuis 1991, plongé dans une guerre larvée avec la Russie depuis plus de cinq ans ? Quel est le sort réservé à l'héritage du mouvement de Maïdan ?

Le dégagisme européen : vertus et risques

La victoire de Vladimir Zelenski atteste à nouveau du « dégagisme » qui gagne l'Ukraineaprès avoir transformé plusieurs scènes politiques européennes. De la France à la Slovaquie, de l'Italie à l'Autriche, les électeurs européens renouvellent massivement leur personnel et leurs paysages politiques nationaux. Ils font émerger de nouvelles figures : aussi différents soient-ils, Emmanuel Macron, Sebastian Kurz, Alexis Tsipras, Luigi di Maio ou encore Zuzana Caputova bousculent tous les codes politiques traditionnels. Ils se propulsent au sommet du pouvoir ou sur le devant de la scène médiatique en quelques mois, à partir de bases politiques et d'infrastructures idéologiques toutes récentes.

Les vieux partis sociaux-démocrates, socialistes et démocrates-chrétiens sont à la peine en France, en Espagne, en Italie, en Autriche ou encore en Grèce. Et ils sont remplacés par des formations disruptives - LREM, Podemos, le M5S, etc. La « disruption » porte aussi bien sur le contenu programmatique que sur le positionnement médiatique ou sur le mode d'organisation du militantisme.

Le succès de la candidature Zelenski dès le premier tour reprend cette tendance en contestant la classe politique ukrainienne issue de l'indépendance de 1991 et de la Révolution Orange de 2004. Ioulia Timochenko, ancienne première ministre, en a fait les frais. Vladimir Zelenski est un symptôme de ce nouveau mode de mobilisation politique : il a annoncé sa candidature par un spectacle télévisé de fin d'année, a refusé les meetings durant la campagne de premier tour, a défié le président sortant pour tenir un débat dans une enceinte sportive, a préféré la communication sous forme de talkshows à des présentations programmatiques.

Les ressorts des succès électoraux des populistes ont fonctionné à plein dans le cas Zelenski. Pour le meilleur : il a rompu avec la sclérose de la politique post-soviétique. Mais aussi pour le pire (ou le plus risqué) : il a laissé son programme dans un vague qui confine à la confusion. Sur l'annexion de la Crimée et la fin des conflits dans le Donbass, il renvoie à des consultations avec la partie russe sans préciser sa méthode. Concernant l'économie et les besoins d'investissements, il promet seulement de ménager les bailleurs de fonds du FMI et de l'Union européenne. « Faire ce que le peuple attend » et « lutter contre la corruption », voilà ses maîtres mots. Louables, mais insuffisants pour un programme de gouvernement.

Voilà le premier enseignement de cette campagne ukrainienne : le « dégagisme » peut conduire au succès de leaders et de mouvements plus en phase avec le peuple, mais moins mûrs idéologiquement et politiquement. Zelenski a aujourd'hui la force d'un succès électoral massif, rapide et incontestable. Il a, sur le long terme, la faiblesse d'un leader sans programme, sans équipe et sans idéologie.

Défaite de Porochenko : l'héritage de Maïdan en question

Le président sortant, Petro Porochenko a subi un revers important : la défaite est d'autant plus cuisante que même sa qualification au second tour a été difficile. La candidature Porochenko a fait les frais d'une stratégie de campagne résolument nationaliste mettant en avant la foi, l'armée et la langue. Président combatif, l'oligarque du chocolat s'est révélé peu en phase avec une population épuisée par la guerre et soucieuse avant tout de se ménager des perspectives socio-économiques. Il paie également les scandales de corruption qui ont émaillé la vie politique ukrainienne durant son mandat. La candidature Porochenko était celle de l'expérience, mais aussi celle de l'ancien monde.

La campagne de l'entre-deux-tours pose la question de l'héritage de la révolution de Maïdan. Ce soulèvement populaire avait en effet changé radicalement la donne politique héritée de l'indépendance et structurée autour de la tension entre pro-russes et pro-européens. Il avait une dimension anti-russe et anti-Poutine. Mais il a constitué au moins autant un refus de la corruption. Les habitants de Kiev s'étaient en effet mobilisés contre le président pro-russe Ianoukovitch pour contester la kleptocratie tout autant que pour empêcher l'Ukraine de quitter le partenariat oriental de l'Union européenne au profit de l'union eurasiatique de la Russie poutinienne.

L'essor de la candidature Zelenski confirme une partie de l'héritage de Maïdan : le rejet des élites, des collusions et de la corruption. La popularité du candidat Zelenski est - on l'a souligné - fondée sur le personnage qu'il a incarné depuis plusieurs années à l'écran dans la série « serviteur du peuple » : un professeur d'histoire portée à la tête du pays par un mouvement populaire de rejet de la corruption.

En revanche, la prodigieuse volonté de liberté nationale, l'autre volet de Maïdan, peut-elle être incarnée par ce nouveau leader ? Il n'a pas participé aux luttes qui ont marqué l'émergence d'une Ukraine détachée de la Russie. Et, hormis une rencontre avec Emmanuel Macron, il n'a pas encore bâti de réseau politique international lui ménageant soutiens diplomatiques et aides financières. L'héritage de Maïdan risque d'être fragilisé par un dirigeant dont la légitimité ne tient que de la popularité et de la notoriété.

Les défis du « serviteur du peuple »

La métamorphose d'un acteur en leader politique peut aller vite. La figure de Beppe Grillo a transformé la politique post-berluconienne en Italie. De même, la mue d'un homme d'écran en chef d'État doit être rapide. Ronald Reagan en avait apporté un exemple frappant. Le désormais président Zelenski devra se transformer en homme d'État en quelques heures. Car il va affronter dès à présent plusieurs défis politiques majeurs, bien réels.

Le premier sera de faire reconnaître et consacrer sa victoire puis son statut sur la scène internationale. Outre la sincérité du scrutin, il devra manifester rapidement son ancrage dans le partenariat oriental de l'Union européenne. Autrement dit, montrer qu'il s'inscrit paradoxalement dans la continuité de Petro Porochenko.

Le deuxième défi sera intérieur : la transformation de l'économie est du ressort du Parlement, la Rada Suprême. Or celle-ci sera renouvelée par les élections législatives à l'automne. Le défi du nouveau Président sera de constituer une majorité et de développer un parti pour lui servir de colonne vertébrale. Or le paysage parlementaire ukrainien est éclaté. Le nouveau président devra choisir rapidement un Premier ministre à la fois compétent et capable de mener campagne.

Le troisième défi concernera la Russie. En guerre larvée avec l'Ukraine dans le Donbass, celle-ci peut être tentée de favoriser l'instabilité dans le pays à la faveur de la transition politique. Là encore, le nouveau Président devra manifester à la fois sa détermination à rétablir la souveraineté nationale et sa volonté d'entrer en négociation.

On le voit, il se joue en Ukraine bien plus que le destin d'un État de 40 millions d'habitantsen guerre larvée avec la Russie et pris dans une crise économique. II porte plusieurs éléments du futur de l'Europe.

The Conversation _______

 Par Cyrille BretGéopoliticien et philosophe, Sciences Po - USPC

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation

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a écrit le 25/04/2019 à 17:09 :
On le voit, il se joue en Ukraine bien plus que le destin d'un État de 40 millions d'habitants en guerre larvée avec la Russie et pris dans une crise économique. II porte plusieurs éléments du futur de l'Europe.
Non, rien à voir avec le futur de l’Europe. Déjà il y a trop de contrôle des Américains en Ukraine. On peut supposer qu’ils n’aient pas besoin de la stabilité dans cette zone géographique. En plus l’intérêt de l’Ukraine pour l’Europe est plus que limité. Les matières premières, les compétences particulières ? Non. Le main-d’œuvre pas cher et plutôt qualifié ? Les Ukrainiens émigrent déjà en Europe par des millions. L’éventuel chair à canon contre la Russie ? C’est plutôt l’intérêt des Américains, je doute que l'Europe ait besoin de cela.
P.S. La loi fortement discriminante et anticonstitutionnelle sur l’ukrainisation totale qui a été votée aujourd’hui par la Rada (Parlement d’Ukraine), c’est aussi l’héritage de Maidan qui ne doit pas fragiliser ?
a écrit le 24/04/2019 à 14:32 :
L’article est plutôt bon, mais quand même quelques critiques et commentaires :

> plongé dans une guerre larvée avec la Russie...

C’est en grande partie vraie, mais il y a plein de nuances. Déjà 90++ % des troupes des « Républiques d’Est » sont des locaux avec un certain nombre des citoyens russes venus pour des raisons idéologiques sans lien avec les autorités russes. Donc, en grande partie, cela reste une guerre civile, malgré l’intervention de la Russie qui est, disons, assez ambigüe. Certes, la Crimée, certes, l’aide militaire aux rebelles jusqu’à l’intervention directe à mi-aout 2014, mais au même temps, les armes de la Crimée ont été rendus à l’armée ukrainienne en cours de printemps 2014, tous les chefs populaires des rebelles à l’Est ont été tués par les équipes russes, la commerce des pièces nécessaires pour l’armée ukrainienne continue jusqu’à maintenant etc. L’image du conflit est bien plus complexe.

> « …la Révolution Orange de 2004 » et surtout plus bas « révolution de Maidan »…
La révolution, c’est un bouleversement, un changement brusque dans la structure politique et sociale d'un État. Quels étaient les changements brusques dans le régime politique en Ukraine après ces « révolutions » ? A vrai dire, il n’y avait aucun. C’était toujours une république oligarchique, il y a eu juste le changement de quelques visages. Ainsi, il est plus correct de parler d’un soulèvement de Maidan ou d’un coup d’Etat.

> le « dégagisme » peut conduire au succès de leaders et de mouvements plus en phase avec le peuple, mais moins mûrs idéologiquement et politiquement.

Déjà il faut rendre compte que presque chaque politicien ukrainien « traditionnel » est impliqué dans la corruption et mêmes les histoires plus graves. Ainsi, n’importe quelle nouvelle personne sans histoire de ce genre peut avoir un succès à condition d’être charismatique et avoir un soutien financier et médiatique.

> Ce soulèvement populaire avait en effet changé radicalement la donne politique héritée de l'indépendance et structurée autour de la tension entre pro-russes et pro-européens. Il avait une dimension anti-russe et anti-Poutine.

Deux aspects : 1. Avant 2013-14 il est plutôt faux de parler de la tension entre pro-russes et pro-européens. Il y a une tension entre ceux qui voulaient une politique de l’ukrainisation (très minoritaires à l’Est et au Sud) se cachant derrière le discours pro-européen et ceux qui ne voulaient pas cette ukrainization à la sauce d’Ouest d’Ukraine, ne voulaient pas refuser les aspects positifs de l’histoire commune avec la Russie, glorifier les collaborateurs des nazis et d’autres personnages nullissimes faisant partie de Panthéon des nationalistes ukrainiens etc. Même certains nationalistes radicaux ukrainiens considéraient telle politique stupide et trop clivante. La majorité absolue des soi-disant pro-russes ne voulaient pas le rattachement à la Russie avant la victoire de Maidan.
Pour ce qui concerne l’Union douanière avec la Russie et d’autres pays d’ex-URSS, en réalité, ce n’est pas un clivage civilisationnel. Il y avait des forts arguments économiques de la part des acteurs de l’Est et du Sud de l’Ukraine (surtout, industriels). Les arguments contre existaient, mais la discussion est vite devenue orientée politiquement. Depuis 2014, on observe le déclin rapide de l’industrie ukrainienne à plus ou moins forte valeur ajoutée, et ce n’est pas uniquement à cause de la guerre. En résumé, il est grave de ne pas comprendre cela.
2. Pour ce qui concerne la dimension anti-Poutine, ce sujet a été totalement instrumentalisé par les « pro-Maidans » (tout comme les « oranges » en 2004) qui racontaient tout et n’importe quoi jusqu’aux colonnes des chars russes marchant à Kiev pour écraser le soulèvement (je l’ai entendu par mes propres oreilles même en 2004). Avec toute ma méprise envers les dirigeants russes, c’était dégoutant, sans parler du fait que c’était Poutine qui avait insisté sur l’abandon des plans de Ianoukovitch pour écraser Maidan en février 2014 (certes, c’est peu connu).

> Il n'a pas participé aux luttes qui ont marqué l'émergence d'une Ukraine détachée de la Russie.

Pour une grosse partie des électeurs, ce n’est pas un défaut, mais un gros avantage. Il suffit de voir les scores de Zelenski à l’Est et au Sud. Donc, il y a une incompréhension, voir ce que j’ai écrit ci-dessus. Certes, pour une part des nationalistes, c’est un défaut, mais d’autre côté il a soutenu les troupes ukrainiens envoyées à l’Est.

> L'héritage de Maïdan risque d'être fragilisé…

Est-ce qu’il y a beaucoup de bonnes choses dans cet héritage ? Pour ce qui concerne la normalisation des relations avec la Russie, c’est presque impossible.
a écrit le 24/04/2019 à 8:35 :
"sans programme, sans équipe et sans idéologie"

Du coup la meilleur stratégie pour lui est de diriger son pays vers une autogestion, seul programme qui serait en accord avec son discours. Aucune chance bien entendu car nous allons tous nous rendre compte qu'il appartient à tel réseau en fait car pour devenir président d'un pays déchiré sans avoir été assassiné et sans soutien cela semble particulièrement difficile en oligarchie.

"Et ils sont remplacés par des formations disruptives - LREM, Podemos, le M5S, etc"

Alors là, une telle bêtise affirmée ne peut que faire plonger l'intérêt de votre papier, j'arrête là, il y en à marre de ces messes stupides et aliénantes qu'il faut se coltiner pour avoir accès à un minimum d'information qui par ailleurs donne une impression de compromission particulièrement désagréable, dommage.

Allier LREM à podemos et au m5s démontre que soit vous êtes nul soit vous êtes compromis.

C'est bien à science po que l'on apprend aux élèves à parler pour ne rien dire non ?

Au secours.

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