Quelle Europe de la culture après la crise Covid ?

OPINION. A six mois de la présidence française de la Communauté Européenne, il est temps de prendre enfin des initiatives fortes en direction de la culture et du patrimoine européens. (*) Par Stéphane Bern, journaliste animateur.

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(Crédits : Laurent Menec)

Existe-t-il vraiment une conscience européenne parmi les citoyens du vieux continent ? Par-delà les directives qui émanent des institutions de Bruxelles, Strasbourg ou Luxembourg, édictées dans l'indifférence quasi générale, il est utile de souligner les moments où l'Europe se rassemble dans sa diversité et communie dans un même élan fédérateur où la politique n'a pas vraiment sa part.

On pourrait ainsi citer les événements sportifs comme la coupe d'Europe de foot et les championnats d'athlétisme, ou les moments festifs comme l'Eurovision, le concours européen de la chanson qui a fêté son 65ème anniversaire le week-end dernier à Rotterdam. Pas moins d'un Européen sur deux a suivi en direct sur les chaînes de télévision de l'UER - Union européenne de radio-télévision, qui réunit les chaînes publiques - les prestations scéniques des rockeurs italiens (vainqueurs) et finlandais, des chanteuses serbes, albanaise, moldave ou bulgare, des groupes portugais ou islandais, au total vingt-six artistes en finale parmi les trente-neuf en lice, sans oublier la chanteuse Barbara Pravi qui se taille une deuxième place avec « Voilà », meilleur score depuis trente ans pour la France.

Certes, nous autres Français, en regardant le spectacle de l'Eurovision, nous aimons nous moquer des tenues de scènes et des modes singulières venues d'ailleurs, mais tous les artistes participant nous offrent une magnifique carte postale culturelle de leur pays, laissant s'installer en chacun de nous une idée forte : ce qui nous unit est plus fort que ce qui nous divise. Au-delà de l'aspect folklorique d'une telle manifestation, qui pourrait paraître anecdotique en comparaison avec la politique agricole commune, cet engouement populaire qui réunit deux cents millions de téléspectateurs européens - dont plus de 5,5 millions en France - atteste d'un véritable sentiment d'appartenance européenne, certes diffus, mais bien réel.

Cette Europe existe en vérité depuis des siècles, c'est l'Europe de la culture, celle qui permet à un citoyen français de se sentir presque chez lui, du moins en famille, des îles du Dodécanèse jusqu'aux fjords de Norvège, de la pointe du Raz aux forêts des Carpates. Cette Europe de la culture se moque des frontières, elle circule librement, infuse les esprits, se traduit dans toutes les langues et offre en patrimoine commun des monuments de la littérature comme les œuvres de Dante, Shakespeare, Cervantès, Molière... qui feraient, avouons-le, meilleure figure sur les billets d'euro où des esprits bureaucratiques hors sol ont imaginé des ponts qui ne relient rien ni personne !

Et que dire des monuments de pierres à dimension universelle : la place Saint-Marc de Venise, le palais d'hiver de Saint-Pétersbourg, le pont Charles à Prague, la Tour de Bélem, les châteaux fous du roi de Bavière, Notre-Dame de Paris, Sans-Souci à Potsdam, la Grand-Place de Bruxelles, Gamla Stan à Stockholm, et je m'en voudrais de ne pas ajouter à ces quelques lieux mythiques de notre vieux continent la forteresse millénaire de Luxembourg, au cœur de l'Europe, au carrefour des civilisations latines et saxonnes...

« Quand les langues se taisent, les pierres parlent encore »

Combien de merveilles, partout en Europe nous rappellent notre identité commune ? Les styles architecturaux n'ont-ils pas profondément marqué notre espace commun ? L'art roman, le gothique, le baroque, le rococo, le néo-classique, l'art nouveau... partout ils se sont répandus en s'adaptant à leur terre d'adoption, mais formant un seul ensemble qui nous paraît si familier. « Quand les langues se taisent, les pierres parlent encore » m'avait dit un jour l'archiduc Otto de Habsbourg, Européen convaincu, et pas seulement parce que sa dynastie avait régné sur un empire où le soleil ne se couchait jamais ! A y bien réfléchir, culture et patrimoine forment le seul vrai ciment de l'Europe, le noyau autour duquel s'est développé ce sentiment d'appartenance tandis que les intérêts particuliers lui assénaient des coups de boutoir répétés.

A six mois de la présidence française de la Communauté Européenne, ne faudrait-il pas que nous prenions enfin des initiatives fortes en direction de la culture et du patrimoine européens ? A côté du cycle d'études Erasmus qui permet à des jeunes de poursuivre leurs études dans un pays européen, ne pourrait-on pas permettre, par exemple, à toute une génération curieuse d'échanges et de découvertes d'effectuer ce que les intellectuels appelaient au XIXème siècle « le grand tour » ? D'un pass-culture, allons vers un passeport européen de la culture qui leur permettrait de voyager en train à la rencontre des autres Européens de leur génération. Ces échanges peuvent permettre de développer l'esprit européen et le sentiment d'appartenance à un espace commun.

Un autre véritable enjeu dans la reconquête d'un souffle européen, c'est le défi immense que représente le patrimoine bâti ou naturel. A côté d'organisations comme Europa Nostra qui s'efforce d'accompagner la sauvegarde de l'héritage culturel européen, il est grand temps que l'Europe mette sur pied un plan de protection de ses sites naturels remarquables, et une véritable politique de défense du patrimoine architectural bâti. Ne nous y trompons pas, c'est un enjeu de civilisation. Ce patrimoine européen, souvent religieux, est porteur de notre identité, de nos racines judéo-chrétiennes, de nos traditions historiques. Abandonner à l'outrage du temps ces joyaux hérités du fond des âges constituerait une terrible menace pour notre avenir commun, car cela reviendrait à faire du passé table rase et à renier ce que nous sommes.

Un peuple qui ne sait pas d'où il vient, ne peut pas savoir où il va, il avance dans la brume, ayant largué ses amarres. Ces trésors du patrimoine européen nous racontent non seulement une Histoire, notre Histoire, mais ils témoignent mieux que des règlements administratifs ce qui fait la substance même de l'Europe, son identité culturelle, et nous rappellent pourquoi nous devons défendre ce bien commun. D'ailleurs, n'est-ce pas cela que les touristes du monde entier viennent chercher en Europe ? De l'art, de la culture, du patrimoine, un art de vivre, des traditions, tout ce que les autres nous envient... et que nous-mêmes semblons aujourd'hui mépriser. D'urgence nous devons nous réapproprier cette culture européenne, l'assumer pleinement, l'approfondir y compris dans ce qu'elle a d'aspects plus sombres ou moins glorieux, pour redessiner tous ensemble un avenir commun. Une culture européenne d'autant plus forte dans sa renaissance qu'elle s'appuiera naturellement sur la fierté de chaque pays et le génie singulier de chaque peuple à incarner ces valeurs.


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Commentaires 2
à écrit le 29/05/2021 à 20:03
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Un regard optimiste et romantique de l’Europe. L’Europe d’aujourd’hui me fait penser à un concert de casseroles discordantes. Le décor y est , certes , mais c’est tout.

à écrit le 28/05/2021 à 19:33
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Disons que c'est par notre singulière culture, d'une richesse sans commune mesure dans le monde du fait justement de ces guerres incessantes et ces échanges permanents qui leurs sont liés que nous aurions du commencer le principe européen tout serait...

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