Savoir-faire industriel : la filière nucléaire doit s'inspirer de l'aéronautique
Jérémie Aboiron

Chantier de Flamanville.
Reuters
Jérémie Aboiron

Chantier de Flamanville.
Reuters
Dans son rapport au vitriol remis au gouvernement, l
'ancien PDG de PSA Jean-Martin Folz est revenu sur les déboires autour de la construction du réacteur de troisi
ème génération à Flamanville, dans la Manche. Préparé à la demande du ministre de l'Économie Bruno Le Maire, le document dresse un constat sans appel :
«
La construction de l
'
EPR aura accumulé tant de surcoûts et de délai qu
'
elle ne peut ê
tre consid
érée que comme un échec pour EDF
».
'audit égr
ène les nombreuses faiblesses et les carences qui se sont accumulées tout au long du chantier : mauvaises relations et communication entre EDF et ses partenaires, mauvaise gouvernance du chantier et, surtout, une perte de compétences
« généralisée
».
Une carence en savoir-faire qui touche l
'ensemble de la chaîne de production, des bureaux d'études
«
coupés des réalités du monde industriel en émettant des spécifications irréalisables » à la mauvaise exécution de certaines tâches sur le chantier, comme les soudures. Les industriels fabricants de composants et les organismes chargés du contrôle des travaux ne sont pas non plus épargnés par le rapport Folz.Cette situation est largement due à
la raréfaction des grands projets nucléaires ces derni
ères années, un avis partagé par le président de l
'ASN Bernard Doroszczuk. De fait, le dernier réacteur mis sur le réseau en France est celui de Civaux en 2000, dont la construction avait été dé
cidée en 1991, soit 16 ans avant le début du chantier de l
'EPR de Flamanville.
Une perte d
'
expé
rience accentuée par le renouvellement des effectifs et le dé
part à la retraite de salarié
s expé
rimentés, notamment dans la maintenance et l
'exploitation des centrales.
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Rendu public, le rapport a aussitôt été
assorti d
'une demande du gouvernement d
'obtenir un
«
plan d
'
action
» d
'EDF d
'ici un mois pour remettre la fili
ère nucléaire aux
«
meilleurs niveaux d
'
exigence
». Une déclaration politique qui met l
'opérateur au pied du mur, mais qui permet aussi d
'apporter une meilleure visibilité à toute la fili
ère : l'État, actionnaire à 84 % d
'EDF, rappelle ainsi publiquement qu
'il attend beaucoup de cette industrie stratégique dans les années à venir.
D
'ailleurs, ces derni
ères anné
es, EDF a adopté plusieurs mesures pour conserver et améliorer son savoir-faire et son expé
rience. La division
« production nucléaire
» du groupe investit chaque année entre 12 % et 13 % de sa masse salariale dans la formation, soit le double de la moyenne des entreprises françaises.
Ailleurs dans la fili
ère, plusieurs métiers souffrant d
'un manque de professionnels qualifiés ont fait l
'objet de plans d
'action
ad hoc. A titre d'exemple, deux centres d
'entrainement et de maintien des compétences ont été créés pour former et entrainer des soudeurs aux exigences de haute qualité requises sur l
'EPR de Flamanville.
Car c
'est bien toute la fili
ère, et pas uniquement EDF, qui est concernée par le sujet. Une fili
ère nucléaire qui ne se coordonne pas suffisamment sur le sujet de la formation, et qui pâtit aussi du manque de perspective et de visibilité. Une responsabilité partagée donc, qui s'étend aussi à la classe politique.
Sur de nombreux points, la fili
è
re aéronautique française pourrait à ce titre représenter une forme de
« mod
èle
». Face au renouvellement de pr
è
s de 40 % de ses effectifs d
'ici 2027, l
'entreprise Airbus a multiplié les outils informatiques afin de fluidifier les évolutions de carri
ère en interne et de permettre aux salariés d'ê
tre formés pour de nouveaux savoir-faire, selon les besoins du groupe.
Pour répondre aux besoins de recrutements, c
'est toute la fili
ère (et pas uniquement Airbus) qui s
'est rapprochée du syst
ème éducatif. C
'est par exemple le cas du centre de formation
« CampusFab
» mis en place dans l
'Essonne par le conseil régional en coopération avec le GIFAS (Groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales), Dassault, Fives et Safran. Même si le secteur est toujours confronté à des difficultés pour assurer un nombre de recrutements suffisant, la fili
è
re aéronautique a le mérite de
« voler en escadrille
» sur ce dossier, là o
ù les acteurs du nucléaire sont peut-être encore trop isolés, laissant EDF assurer l
'essentiel de l
'
effort.
Enfin et surtout, la fili
è
re aéronautique dispose d
'une visibilité à long terme et d
'un véritable soutien politique, que ce soit dans le domaine civil ou militaire. Un élément essentiel pour assurer l
'
attractivité d
'une fili
ère car le nucléaire français peine à attirer des jeunes diplômés dans son secteur o
ù les perspectives d
'avenir demeurent trop floues.
C
'est finalement là que se trouve le nœud gordien qui concentre les difficulté
s de la fili
ère atomique franç
aise. Industrie considérée comme vieillissante et manquant de dynamisme et de perspectives aux yeux des jeunes générations, le nucléaire ne les fait plus rêver professionnellement. Si elle veut se relancer, la fili
ère nucléaire doit, comme à ses débuts dans les années 1960, redevenir une voie d
'excellence et d
'avenir pour toute une génération, du soudeur à l
'
ingénieur. De facto, le soutien affiché de l'État ces derniers mois pour faire du nucléaire un secteur d
'avenir, notamment pour la transition énergétique, est une premi
ère étape. Mais les retards du chantier de Flamanville rappellent à quel point la route sera longue pour cette fili
ère fragilisé
e.
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(*) Jérémie Aboiron est également diplômé en marketing de la Harvard Business School et en management des organisations de l'Université Panthéon Assas. Il est aussi Auditeur en intelligence économique et stratégique de l'Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale.
Jérémie Aboiron
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