TikTok  : le triple aveu de faiblesse

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Même si les big techs se concurrencent de plus en plus entre elles, les forces du marché ne suffiront pas à réguler leur oligopole technologique et informationnel.
Même si les big techs se concurrencent de plus en plus entre elles, les forces du marché ne suffiront pas à réguler leur oligopole technologique et informationnel. (Crédits : Aly Song)
OPINION. Après le bannissement de Huawei, l'interdiction de TikTok et de WeChat aux États-Unis résonne comme un aveu de faiblesse de la part de l'Etat américain et des démocraties en général. Il souligne la nécessité de construire rapidement une nouvelle gouvernance de l'espace numérique. (*) Par Guillaume Tissier, Président CEIS, co-organisateur du Forum International de la Cybersécurité.

Le monde sort-il grandi du bannissement de Huawei, de l'interdiction de TikTok et de celle de WeChat aux Etats-Unis ? Non, c'est un triple aveu de faiblesse. D'abord celui des États-Unis face à la puissance économique chinoise. Ces mesures protectionnistes, habillées de considérations sécuritaires, ont pour objectif premier de protéger la suprématie américaine dans un monde multipolaire qui la conteste de plus en plus. Certes, le poids des big techs américaines (900 milliards de dollars de CA cumulé en 2019 pour Google, Apple, Facebook et Amazon) est largement supérieur à celui des BATAB -Baidu, Alibaba, Tencent, ANT Group, ByteDance.- chinois (132 milliards de dollars). Mais la progression de ces derniers est rapide. Et surtout, certaines technologies clés comme la 5G échappent désormais largement aux États-Unis.

Echec des États et des démocraties

Ensuite celui des États qui cherchent à affirmer, de façon plus ou moins brutale, leur souveraineté westphalienne sur leur portion d'espace numérique face à la mondialisation galopante et à des big techs toutes puissantes. Ces entreprises, qui ont « droit de police » sur le nouvel espace public que sont les réseaux sociaux, s'arrogent ou se voient attribuer, parfois à leur corps défendant, des prérogatives jusque-là dévolues aux États : contrôle des contenus haineux, émission de monnaies, accueil d'ambassadeurs, conventions internationales...

Enfin celui des démocraties qui, après avoir longtemps considéré le cyberespace comme un environnement technique, global et ouvert, cherchent aujourd'hui à protéger leurs populations des ingérences externes. Il ne s'agit pas de renvoyer dos à dos le programme anti-fake news « clean network » de Mike Pompeo et la censure généralisée chinoise, ni de comparer le « micro-targeting » cher aux big techs à la « guerre informationnelle » russe, mais il y a clairement là les prémices d'une crise existentielle des démocraties occidentales dans leur rapport au numérique.

Une nouvelle gouvernance de l'espace numérique est indispensable

Ce triple aveu de faiblesse souligne la nécessité de construire rapidement une nouvelle gouvernance de l'espace numérique. D'abord pour promouvoir une « économie du bien commun » (Jean Tirole) et assurer une gouvernance qui ne soit pas seulement technicienne ou financière. Ensuite pour préserver la stabilité et la sécurité du réseau dans un monde multipolaire, sans règles communes, où l'espace numérique est devenu le terrain privilégié des affrontements entre États. Enfin, pour mieux réguler le marché.

Même si les big techs se concurrencent de plus en plus entre elles, les forces du marché ne suffiront pas à réguler leur oligopole technologique et informationnel. Et ce n'est pas l'enquête anti-trust que le congrès américain vient d'ouvrir qui changera la donne : le démantèlement des GAFA est totalement improbable compte tenu du rôle stratégique de ces entreprises dans la confrontation sino-américaine.

Des mesures contraignantes sont en revanche indispensables : taxe sur les données, interdiction des acquisitions « tueuses », non-discrimination des produits, portabilité des données, interopérabilité des solutions, ouverture de certaines données à des acteurs externes, obligations de localisation des données etc. C'est à ce prix que nous verrons émerger de nouveaux acteurs « post-digitaux » dans un mouvement croisé : de l'économie numérique vers le réel, mais aussi du monde réel vers le numérique grâce à des business-modèles hybrides.

Une opportunité pour l'Europe

L'Europe a de ce point de vue une opportunité... et une exigence. Après les révélations Snowden, l'affaire Cambridge Analytica, le Cloud Act, la naïveté et la passivité sont coupables. C'est un nouveau rapport de force politique, diplomatique, juridique, technologique et industriel qu'il faut établir dans la durée. Bien sûr, le vieux continent n'est pas doté de façon égale sur tous ces points, mais il dispose d'atouts certains. Et surtout, rien ne serait plus préjudiciable qu'une guerre froide numérique sino-américaine dont l'Europe sera l'un des champs de bataille.

Même si la séparation des plaques technologiques américaines et chinoises fera sans doute plus de mal à la Chine à court terme, les conséquences seront également lourdes pour les États-Unis et leurs big techs. « L'économie n'est pas un jeu à sommes nulles » (Joseph Stiglitz). A fortiori dans un monde multipolaire.

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Commentaires
a écrit le 08/10/2020 à 8:48 :
"une nouvelle gouvernance de l'espace numérique"

Avec des emplois fictifs oligarchiques à la pelle pour au final finir avec une énième institution qui nous coûte beaucoup et ne nous rapporte rien. Non c'est bon merci on n'a déjà beaucoup trop donné !
a écrit le 07/10/2020 à 19:00 :
Une guerre froide technologique sino-americaine ne serait pas forcément une mauvaise chose pour l'Europe qui pourrait jouer un rôle d'arbitre dont les arbitrages pourraient être soumis à des contreparties...
Réponse de le 08/10/2020 à 11:49 :
L'Europe ça n'existe plus, c'est la raison de la route de la soie via l'Italie, pour faire simple "se vendre" aux Chinois. Avec la fin de la France programmé et habillée du Covid (qui ne sert qu'à ça) il y aura des affaires extraordinaires, comme une OPA sur Airbus. La volonté de tout casser est flagrante sauf que la reconstruction ne ressemble pas à ce qu'on pourrait espérer ! Dommage pour nous mais le prochain "proprio" sera Chinois.
a écrit le 07/10/2020 à 18:30 :
L'auteur ne manque pas de culot : faudrait se coucher en souriant devant la Chine pour qu'elle nous marche dessus ! C'est un vrai plaidoyer antidémocratique et pro-ultraliberal : "l'interdiction résonne comme un aveu faiblesse de la part des démocraties en général" ; "echec des états et des démocraties" ; "ce n'est pas l'enquête antitrust qui changera la donne" ; etc...

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