Tzvetan Todorov, adieu au penseur humaniste

Carlos Moreno

Carlos Moreno
Sa vie, son parcours, son œuvre, sa démarche «d'observateur engagé», d'homme libre, de penseur de la liberté, son regard sur lui-même et sur les autres, son ouverture vers le monde, sa défense intransigeante de la force des idées pour faire face aux totalitarismes, à la médiocrité, sa croyance profonde dans la qualité de l'humain pour résister face aux obscurantismes, aux extrémismes... tout cela a fait de lui un homme qui a profondément marqué la pensée humaniste.
Lui rendre hommage, c'est aussi faire référence à sa pensée face aux enjeux d'aujourd'hui. En 2012, dans son texte «Les ennemis intimes de la démocratie», il nous rappelait - avec une telle actualité aujourd'hui- que nos sociétés ont engendré ces menaces comme l'ultra-libéralisme et le populisme, qui mettent en danger, de l'intérieur, nos sociétés.
En 2015, dans son ouvrage «Les insoumis» -et hasard du calendrier, réédité ce mois-ci en collection de poche-, il rend hommage à ce à quoi il croyait profondément, à savoir l'incarnation des idées portée par des hommes et des femmes qui ont décidé de résister face aux totalitarismes, à la dictature, à la manipulation des esprits, à la négation du genre humain et au manichéisme : Etty Hillesum, Germaine Tillion, Malcolm X, Nelson Mandela, Boris Pasternak, Alexandre Soljenitsyne, Edward Snowden.
Né en Bulgarie en 1939, il a vécu de l'intérieur le totalitarisme communiste avant d'émigrer en France à l'âge de 24 ans. Naturalisé français en 1973, docteur en psychologie, théoricien de la littérature -fantastique, en particulier-, sémiologue, il a consacré ses travaux à l'humanisme, à l'altérité (son ouvrage "Nous et les autres : la réflexion française sur la diversité"), à la défense de la démocratie et à la diversité des cultures et des idées.
Le recueil de ses essais écrits entre 1983 et 2008, publiés sous le titre «La signature humaine», explicite cette pensée qui s'est construite en analysant le regard des autres, évidemment colorée par son itinéraire personnel fortement marqué par l'altruisme :
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Dans ce portrait de la pensée humaniste, face à l'inquiétude et aux menaces de tout ordre au travers l'histoire, il nous montre que la condition humaine, la construction de soi, est faite de rencontres, de croisements, qui permettent de forger une œuvre :
Tzvetan Todorov a forgé le concept de «travail de mémoire» qu'il préférait à celui du «devoir de mémoire» :
Entre sacralisation et banalisation, le souvenir du passé doit être avant tout la capacité à garder une mémoire vivante pour s'autoriser à agir dans le temps présent, non pas par un esprit de vengeance mais pour continuer à construire une identité collective :
La pensée de Tzvetan Todorov - qui a échappé aux étiquettes - est de toute actualité dans un moment charnière de notre histoire où autoritarismes, populismes, démagogies, menacent de partout avec leur lot d'exclusion, de réflexes identitaires, de rejet de l'autre, de repli sur soi, et aussi de violences de toutes sortes. Il nous mettait en garde contre la montée des extrémismes, et sur l'incapacité des démocraties à trouver une expression humaniste au service d'une identité collective, respectueuse du multiculturalisme et de la diversité. Il nous rappelait l'importance pour notre démocratie de s'être forgée une identité, en Europe, au contact de deux totalitarismes qui l'ont traversée, le communisme et le nazisme, et la nécessité d'un profond renouvellement démocratique face à ce qui est en jeu dans la situation présente des inégalités croissantes :
Tzvetan Todorov fut ainsi un lanceur d'alerte d'une démocratie qui se dénature quand elle n'est plus en capacité de garantir le pluralisme des pouvoirs, la diversité des cultures et des idées lorsqu'apparaissent et se multiplient des espaces de vie de la société où la présence démocratique se dilue ou n'existe plus. Lanceur d'alerte aussi, concernant l'usage du terme liberté, dont il signale l'abus, par exemple depuis 2011 quand il devient l'étendard des partis xénophobes européens, et dont il considère qu'ils sont un danger pour la démocratie :
La pensée profondément humaniste de Tzvetan Todorov est un rempart contre les desseins isolationnistes, protectionnistes et identitaires, qui font de l'immigration et de l'étranger les bouc-émissaires de changements sociétaux et de situation de crises que nous traversons :
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Totalement convaincu que l'altruisme et le regard de l'autre qui anime chacun sont la clé pour comprendre et transformer le monde, terminons cet hommage avec ces mots que Tzvetan Todorov nous lègue pour continuer à faire rayonner une pensée humaniste :
Carlos Moreno