Le patrimoine culturel au service de la ville intelligente

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Les deux, trois et quatre roues envahissent désormais la totalité des espaces publics.
Les deux, trois et quatre roues envahissent désormais la totalité des espaces publics. (Crédits : Reuters)
Le Pr. Carlos Moreno a participé au séminaire « Ville, patrimoine, climat et innovation » de l’Association Internationale des Maires Francophones (AIMF) qui s’est tenu à Hué, au Vietnam, du 21 au 23 mai 2015. Il revient, à quelques mois de la COP21, sur les grands enjeux qui lient changement climatique, patrimoine urbain et développement durable.

« Ville, patrimoine, climat et innovation », tel était le thème d'un séminaire d'échanges et d'identification des besoins porté par l'AIMF, en partenariat avec le Conservatoire National des Arts et métiers (CNAM), auquel j'ai eu le grand plaisir de participer les 21 et 23 mai derniers. Organisé dans le cadre de l'Initiative « Patrimoine urbain et développement durable » en faveur des villes d'Asie du sud-est, il a réuni des représentants des villes de la sous-région et de villes asiatiques déjà actives dans le domaine du patrimoine urbain, ainsi que de nombreux experts européens. Cette rencontre avait pour objectif, outre le partage de points de vue sur ces thématiques, la présentation d'un état de l'art et des axes d'amélioration possibles.

L'événement s'est tenu à Hué, l'ancienne capitale impériale du Vietnam, dotée d'un patrimoine architectural et culturel considérable. Exemple de résilience collective, la ville a traversé nombre de périodes sombres, qui se sont soldées par des destructions très importantes de son patrimoine. La Cité impériale, notamment, fut bombardée par les Américains lors de l'offensive du Têt en 1968. Deux tiers des 41 lacs et 1200 bâtiments historiques que comptait autrefois la ville ont été détruits lors de ces événements tragiques, qui sont encore dans toutes les mémoires.

Le Vietnam est par ailleurs l'un des 15 pays du monde les plus touchés par le changement climatique, sur ses zones côtières mais également sur l'intérieur du territoire. Le pays a connu récemment une succession de phénomènes météorologiques de plus en plus violents (typhons, tempêtes, pluies) qui ont des conséquences sévères (glissements de terrain notamment). Au Vietnam, l'apparition de nouvelles maladies ou les mutations de la production alimentaire dues au changement climatique sont déjà une réalité.

Villes, espaces publics et patrimoine historique

Les riches échanges auxquels j'ai pu assister montrent bien qu'à l'heure actuelle, la notion d'espace public est au cœur de la réflexion sur les paysages urbains. Réfléchir sur l'espace public, c'est s'interroger sur la manière dont les habitants partagent l'espace matériel et immatériel d'une ville. Dans les espaces publics, nous pouvons sentir le pouls, le rythme, l'âme de la ville ; c'est là que se font les brassages, que s'incarne la mixité, que se vivent les rencontres. Dans les villes patrimoniales comme celles qui se sont donné rendez-vous à Hué, il faut y ajouter une dimension émotionnelle : le patrimoine urbain historique fait appel à la mémoire collective. À travers lui, les habitants éprouvent leur inscription dans leur territoire à travers le temps. L'identité du citoyen devient intimement liée à celle de son espace, ce qui permet de le mobiliser aisément pour participer aux transformations de sa ville.

Les espaces publics, comme le patrimoine urbain, sont des éléments constitutifs de la ville que les habitants partagent. Ils sont source de diversité et de cohésion sociale ; ils suscitent, via le recours actuel aux nouvelles technologies, l'innovation et la créativité citoyenne et sont dès lors un bon levier pour se projeter dans un renouvellement urbain. La consolidation du patrimoine urbain donne ainsi une continuité historique à la ville tout en lui assurant une meilleure durabilité.

Le patrimoine urbain historique constitue dès lors un élément pivot dans l'approche systémique de la ville que je revendique et qui articule la notion de qualité de vie urbaine à cinq axes indissociables (économique, social, culturel, écologique et de résilience). Cette vision rejoint la démarche qui a été entérinée lors de la Conférence générale de l'Unesco du 10 novembre 2011, préconisant une approche holistique pour la conservation des patrimoines urbains historiques et associant le développement économique au développement culturel et social. Catherine Savourey, Professeur associée de l'Université François Rabelais de Tours, a également fait part lors du séminaire d'un basculement du paradigme en matière de gestion de patrimoine urbain : nous sommes passés d'une vision monumentale à une vision sociétale.

Des patrimoines à la vulnérabilité croissante

Ce séminaire a également fait ressortir à quel point les espaces publics urbains, ainsi que le patrimoine culturel et l'intelligence émotionnelle qu'ils portent, sont aujourd'hui de plus en plus menacés par l'activité humaine. Par la néo-urbanisation d'une part, qui, favorisant une approche fonctionnelle dans de nombreuses villes du monde, met bien souvent à mal la cohérence entre espaces publics et espaces urbains et l'équilibre entre ville et nature. Par la problématique de la mobilité, d'autre part, notamment en Asie et en Amérique Latine, où les deux, trois et quatre roues envahissent désormais la totalité des espaces publics, éliminant de facto leur qualité culturelle. Les espaces qui étaient autrefois des lieux de détente, de discussion, de rencontre sont désormais utilisés comme parkings, amputant les villes d'une part de leur âme. Par l'exploitation commerciale massive, enfin, qui est désormais faite des espaces publics urbains, amenant une double pollution, à la fois visuelle et culturelle. Les images éphémères du dernier parfum ou gadget à la mode remplacent ainsi les manifestations d'une culture, d'un esprit, d'une histoire.

Le changement climatique, par ailleurs, touche aujourd'hui de façon sensible de nombreuses villes du monde, sur les zones côtières mais également intérieures. Le péril vient non seulement des déchaînements du monde naturel, mais aussi du déséquilibre qui se crée du fait de la course à l'urbanisation et au profit. La destruction récente de Katmandou suite au violent tremblement de terre qui a emporté irréversiblement non seulement un patrimoine historique précieux mais aussi des nombreuses constructions néo urbaines mal adaptées n'est qu'un exemple parmi d'autres de cette récente évolution.

Vers des espaces publics attractifs

À l'heure où la plupart des villes du monde cherchent à renforcer leur attractivité économique et à attirer des visiteurs, il convient de ne pas séparer la notion d'espace public de celle d'identité sociale et citoyenne. Pour être attractive, la ville  doit être ouverte à l'autre dans sa diversité et mettre en avant ses valeurs culturelles et sociales.

Espaces publics, patrimoine urbain, infrastructures urbaines, ressources naturelles, topographie des lieux, diversité sociale : il ressort de ce séminaire la nécessité de travailler à renforcer, à travers tous ces éléments et avec l'innovation au coeur comme démarche transverse, le sentiment d'appartenance du citoyen à son territoire. Les nouvelles technologies ont un rôle essentiel à jouer dans ce processus. Elles permettront de développer de nouvelles pratiques, au fondement de cette économie circulaire, plus en accord avec les enjeux sociaux et environnementaux de notre futur, qui est apparue, au fil des diverses présentations, comme le concept clé de ce séminaire.

Des décisions concrètes ont été prises pour développer dans cette sous région, - qui est concernée avec l'ensemble de l'Asie étant la zone de plus grande concentration démographique et urbaine -, des actions de coordination et de développement des projets communs, source d'inspiration et de développement des initiatives urbaines, socio - inclusives avec l'intégration des nouvelles technologies comme levier.

L'implication citoyenne, s'appuyant sur les outils technologique du 21ème siècle, devrait ainsi permettre d'accepter et d'accompagner les grandes mutations urbaines indispensables pour demain, que ce soit en termes de mobilité, d'accessibilité, d'extension des zones vertes, de développement des plans d'eau, d'amélioration de la qualité de l'air, etc.

Notre travail de diffusion, explication, projection vers un avenir plus durable, plus humain et plus empreint de vitalité urbaine est à approfondir du nord au sud et de l'est à l'ouest de la planète, tellement les défis de la ville vivante sont nombreux et de taille pour tous.

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