Difficile de croiser Philippe Croizon, tant il mène une vie à mille à l'heure. Après sa traversée à la nage de la Manche en 2010 et sa participation au Dakar 2017, l'athlète fourmille toujours de projets. Et pourtant, il n'a plus de bras ni de jambes. En 1994, le métallurgiste monte sur le toit de sa maison pour réparer son antenne de télévision puis s'électrise avec une décharge de 20 000 volts. Deux mois de coma, plus de cent heures d'opération et quatre membres en moins. Commence alors une nouvelle vie, celle d'un amputé qui, après dix ans de dépression, finit par accepter sa condition et choisit de rire pour ne plus pleurer.
LA TRIBUNE DIMANCHE - Que se cache-t-il derrière cette joie de vivre ?
PHILIPPE CROIZON - Je suis né optimiste, mais aussi avec une hypersensibilité. Mes amis m'appellent « la chialouse » car je pleure pour tout, même devant La Reine des neiges. Après mon accident, le médecin avait jugé important de me mettre sous antidépresseurs. Mais je n'avais plus aucune larme. J'ai immédiatement arrêté le traitement pour pouvoir pleurer de nouveau.
Quel sentiment éprouve-t-on quand on se réveille avec quatre membres en moins ?
J'en ai d'abord voulu à la mort de m'avoir laissé en vie. Qui peut imaginer une vie sans jambes et sans bras ? Puis ce même jour, on m'annonce que mon fils Grégory vient de naître. Je comprends alors que j'ai eu raison de me battre. Le plus dur, ce n'est pas l'accident, mais le retour à la maison. Les premiers mois, la famille, les amis sont là. Ensuite, tout le monde reprend sa vie. La mienne ne reprend pas. J'en voulais à mon père de s'interdire de pleurer devant moi. Tout le monde jouait un rôle, parler de l'accident était tabou. On me disait : « Tout va bien aller, tu vas être très courageux. » Non, tout ne va pas bien. Non, je ne suis pas courageux, et j'avais envie de hurler. Je suis resté sept ans assis sur mon canapé devant la télé. Et puis j'ai explosé en vol quand mon épouse est partie.
Propos recueillis par Joséphine Simon-Michel