« Il faut donner plusieurs vies à l’eau », Philippe Sébérac (Veolia)

Entre la surindustrialisation des temps modernes et la crise climatique, l’eau pourrait venir à manquer, bien plus tôt qu’on ne le pense. Comment préserver cette ressource indispensable à la vie ? Comment en garantir son accès dans toutes les régions du monde ? Comment éviter sa pollution extrême ? Autant de questions que notre journaliste a posées à Philippe Sébérac, directeur technique et scientifique du numéro 1 mondial de la gestion de l’eau, Veolia. (Cet article est issu de T La Revue de La Tribune - N°6 Octobre 2021)

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Philippe Sébérac, directeur technique et scientifique de Veolia
Philippe Sébérac, directeur technique et scientifique de Veolia (Crédits : © Médiathèque Veolia / Christophe Majani d’Inguimbert)

Pourquoi est-ce important de garantir l'accès à l'eau pour tous ?

Philippe Sébérac L'eau est un bien commun : elle est vitale aussi bien pour l'agriculture - les pénuries d'eau diminuent les rendements agricoles - que pour l'industrie et la vie de tous les jours. En général, ce sont d'ailleurs les États et les collectivités locales qui administrent l'eau. L'enjeu aujourd'hui est d'en garantir l'accès à tous. La pression, dans ce domaine, ne cesse de croître. Selon les Nations unies, en 2020, plus de 2 milliards de personnes n'avaient pas accès à de l'eau potable. En outre, dans un rapport de 2015, l'ONU prédisait que la demande mondiale d'eau allait augmenter de 55 % d'ici 2050, alors que les réserves diminuent. Si les usages ne changent pas, 40 % des habitants de la planète n'auront pas de ressources suffisantes en eau dès 2030. À cela s'ajoute la crise climatique : ce sont quelque 700 millions de personnes qui pourraient être déplacées en raison de la sécheresse et de la pénurie d'eau d'ici 2030...

Pour garantir cet accès, il faut utiliser l'eau avec parcimonie et la recycler... C'est cela ?

P.S. Absolument. Entre le fait que les pays se développent et que le changement climatique s'installe, l'une des solutions majeures est effectivement de ne pas gaspiller l'eau et de la recycler, ce qui a commencé dans les activités industrielles. Il faut donner plusieurs vies à l'eau. Bien sûr, le recyclage nécessite des techniques permettant de filtrer l'eau et de la désinfecter. De même, dans les pays développés, les infrastructures vieillissent. Il faut certes limiter les fuites, en réparant les installations, mais aussi limiter les usages y compris la consommation d'énergie qui va avec.

Que fait Veolia en matière de recyclage de l'eau ?

P.S. Aujourd'hui, le groupe recycle 350 millions de mètres cubes d'eau par an, soit 350 milliards de litres d'eau, au profit des collectivités locales et des industriels avec lesquels nous travaillons. Mais nous faisons plus que cela. Nous voulons être également l'entreprise de référence pour la transformation écologique. Pour ce faire, nous développons des techniques de frugalité énergétique et chimique pour réduire notre empreinte carbone. Dès 2023, nous aurons réussi à la faire baisser de 10 % par rapport à 2020. Nous valorisons également l'énergie des eaux usées sous forme d'énergie verte. Notre objectif est d'atteindre 30 % d'énergie verte dans nos activités d'ici 2023. Pour l'heure, nous avons déjà évité 100 000 tonnes d'émissions de CO2 de cette façon entre 2020 et 2023.

Que faites-vous pour les pays en développement ?

P.S. L'eau est effectivement centrale pour le développement. Le niveau de vie des habitants des pays en développement ne peut pas augmenter s'il n'y a pas assez d'eau. Dans ce contexte, les infrastructures jouent un rôle considérable. L'urbanisation, même si elle s'accroît, y est encore faible, comparée aux pays industrialisés. Or, c'est la plus grande densité de population qui facilite la mise en place d'infrastructures pour transporter et donner accès à l'eau potable. Nous avons donc des programmes d'approvisionnement en eau sans infrastructure, comme à Guayaquil, en Équateur, où nous avons un contrat depuis 2001 avec la municipalité. Nous assurons, à travers notre filiale Interagua, l'exploitation et la maintenance des réseaux d'eau potable et d'assainissement, de même que la distribution, par camions, de l'eau dans les quartiers informels et précaires. Nous sécurisons ainsi l'accès à l'eau, qui se fait à la demande. En outre, depuis 2018, nous utilisons un système de maintenance prédictive, préventive et corrective du réseau d'eau potable et nous surveillons les stations de pompage. Dans d'autres pays, par exemple au Maroc, nous nous occupons du recyclage des déchets. Les décharges « sauvages » préoccupent en effet nombre de pays en développement, du fait des dangers de contamination des ressources en eau qu'elles impliquent et qui finissent par polluer les rivières et les océans. Il s'agit donc de mettre en place une économie formelle autour du recyclage pour protéger l'eau et l'environnement. Enfin, nous travaillons aussi sur le recyclage des plastiques, très important dans les pays en développement, ne serait-ce qu'en raison de leur dépendance aux matières premières. Nous contribuons à limiter les pollutions, notamment par les plastiques, en développant avec notre R&D des filières de recyclage capables de produire des plastiques de synthèse, à base de matière première recyclée. Et nous soutenons plusieurs start-ups qui s'occupent de l'amélioration de l'environnement dans ces domaines.

Vos actions visent-elles aussi à conscientiser vos clients un peu partout dans le monde ?

P.S. Oui, nous faisons beaucoup de pédagogie pour les écogestes, partout où nous opérons. Ainsi, nous mettons en place une plus grande conscientisation des citoyens en matière d'économie d'énergie dans les bâtiments. Nous avons lancé un service, Hubgrade Awareness pour calculer l'empreinte personnelle, à chaque fois que l'on ouvre une fenêtre ou que l'on allume la lumière. Une appli, « Veolia et Moi » sensibilise aux bonnes pratiques en matière de consommation d'eau. Ces outils peuvent être déclinés localement. Il s'agit de sensibiliser au fait que chacun, à son niveau, peut faire quelque chose pour la planète. Cette sensibilisation passe par un accès à de l'information de qualité. C'est dans cet esprit, par exemple, que nous mettons actuellement au point un système de laboratoire en conteneur pour suivre la qualité de l'eau ou analyser des déchets dangereux. Notre première opération pilote se situe sur un site minier au Ghana. Elle offre un suivi de haut niveau de la qualité des eaux et de leur traitement, ce qui permet de prendre conscience des problèmes et d'agir. Dans tous les cas, nous cherchons à développer des solutions offrant aux usagers la possibilité d'être autonomes et éclairés dans leurs choix. Il nous paraît important d'apporter ces solutions, faciles d'accès, plutôt que de les culpabiliser.

Les entreprises ont-elles pris la mesure de la crise climatique et de celle de l'eau ? Ou bien y a-t-il encore du chemin à faire ?

P.S. Il reste effectivement du chemin à faire, même si les entreprises commencent à prendre le virage, notamment parce qu'elles sont très sensibles à l'aspect énergétique de leurs activités, et elles le font assez vite. Elles sont très demandeuses de solutions. Cela dit, il manque encore des maillons à la chaîne, entre États, collectivités locales et entreprises. Qui s'occupe de la maîtrise d'ouvrage sur un fleuve, par exemple, d'autant plus s'il traverse plusieurs pays et plusieurs régions ? Difficile d'en planifier les infrastructures et les usages... Toutefois, il y a de plus en plus de réflexion pour, notamment, protéger les habitants contre la sécheresse et les inondations. À cet égard, je rappelle que les inondations polluent souvent, ce qui implique au bout du compte un risque de pénurie d'eau potable, en plus du drame que peuvent constituer ces phénomènes climatiques extrêmes.

Faut-il un marché mondial de l'eau avec quelques grands acteurs ou est-ce dangereux au contraire de créer des quasi-monopoles ?

P.S. C'est une illusion de croire qu'il y a un marché de l'eau unique, que ce soit localement ou mondialement. Et il n'y a pas davantage de monopoles sur les services à l'environnement. La récente fusion entre Veolia et Suez a créé un groupe qui, bien que premier acteur mondial du secteur, pèsera 5 % du marché mondial de ces services à l'environnement. Il est toutefois important d'avoir des acteurs de poids, capables d'accompagner des clients de grande taille, géants industriels et mégapoles, mais aussi pour faire vivre l'écosystème autour d'eux et agréger la R&D entre start-ups et grands groupes, notamment. Les collectivités, les États, ont besoin d'un tel écosystème. Et les citoyens aussi...

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Cet article est extrait de "T" La Revue de La Tribune n°6 - PLANETE MON AMOUR - Réparons les dégâts ! Octobre  2021 - Découvrez la version papier

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Commentaire 1
à écrit le 23/12/2021 à 16:02
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J'avais lu 10% d'usage de l'eau par les particuliers, 20% par l'industrie et 70% par l'agriculture & l'élevage. J'en consomme 10-12m3/an vu que l'eau c'est précieux (pour une personne seule c'est 40m3 environ), il y a des arbitrages à faire sur les u...

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