Mix énergétique : éolien, solaire, nucléaire… Le dilemme français

Face aux besoins impérieux d’accélérer la transition énergétique, l’intermittence des énergies éoliennes et solaires retarde l’objectif d’une production d’énergie qui soit 100 % renouvelable. À moins de ne pas abandonner le nucléaire. Le choix est cornélien. La raison attend encore beaucoup de la science. Décryptage. (Cet article est issu de T La Revue de La Tribune - N°6 Octobre 2021)

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(Crédits : Istock)

En France, la transition énergétique ressemble à un acte manqué. Tout le monde la veut, collectivement ; personne ne la souhaite, personnellement. La France aime l'éolien, mais ne veut pas d'éoliennes au bout de son jardin. Les Français craignent le nucléaire, mais en définitive, ils font avec. En 2021 (chiffres 2019), les moulins à vent nationaux ont assuré environ 8 % de la consommation d'électricité, pour l'essentiel depuis les Hauts-de-France et le Grand-Est. D'ici 2023, selon la Programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE), la puissance installée devra augmenter de 14 %, et de... 100 % à l'horizon 2028. Parce qu'en 2030, la loi a fixé un objectif de 40 % d'énergies renouvelables dans la production nationale d'électricité. Est-ce possible ? Tout à fait. Est-ce souhaitable ? Assurément. En mer, ça l'est plus encore, car le « gisement de vent », comme disent les spécialistes, est énorme. Il est le deuxième d'Europe, derrière la Grande-Bretagne, un pays dont les côtes sont déjà ponctuées, à l'horizon, d'éoliennes immenses et innombrables. Chez nous, on n'en voit toujours pas. Le premier parc est enfin en construction, au large de Saint-Brieuc. On en parlait depuis onze ans, il va voir le jour après de grands retards. Avec les six autres champs programmés par l'État, la capacité de production de l'éolien offshore tricolore devrait atteindre d'ici 2028 un niveau comparable à celui de la centrale nucléaire de Paluel ou celle de Gravelines. À Saint-Brieuc, les 62 ailes commenceront à tourner courant 2023, sur une surface de 75 km2. D'ici-là, peut-être des permis d'exploitation pour des parcs éoliens flottants, c'est-à-dire non fixés au fond de la mer, auront-ils été accordés : plus loin des côtes, portant des mâts plus hauts, exploitant ainsi des vents plus forts et surtout plus constants, les éoliennes flottantes permettraient de doubler, sur le papier, le gisement des vents français. Reste à trouver comment les relier à la côte par des câbles électriques performants, solides et pas trop chers. Ça, c'est encore un mystère.

Mais voilà, en mer ou à la campagne l'éolienne fait tache. Elle fâche. Comme le dit et l'écrit souvent le paysagiste Bertrand Folléa : « Les gens acceptent les lignes à haute tension, parce qu'elles ont apporté un confort inédit, alors que les éoliennes n'apportent rien de plus, de l'électricité, sans valeur ajoutée tangible ».

Modifier durablement le paysage vécu par les gens, leurs ancêtres et leurs descendants, doit faire l'objet d'une compensation. Or, que l'électricité soit verte, qu'il faille sauver la planète importe moins que l'électricité tout court, que l'on a déjà. On a peur aussi que les éoliennes ne déprécient la valeur foncière de la maison, ou, au contraire, augmentent les revenus du voisin par le versement d'indemnités pour l'installation de mâts sur son terrain. Enfin, il y a les éléments objectifs : le bruit. Par endroits, des éoliennes mal implantées génèrent des infrasons qui rendent dingues. Partout, elles découpent oiseaux et chauves-souris, sans pour autant gravement menacer la biodiversité. La loi veille. Et lorsque les élus locaux savent s'y prendre, leurs administrés n'ont plus peur.

L'engagement des élus

Paul Braud est maire de Saint-Jean-Lachalm, en Haute-Loire. « C'est hypercompliqué : sur les éoliennes, l'administratif est devenu extrêmement lent, très contraignant, car il y a beaucoup de commissions des sites, des espaces naturels, etc. Les associations font recours sur recours... » Pourtant, le maire a obtenu une adhésion soviétique à son projet de parc éolien : 100 % des votes de ses administrés. Parce que dès qu'il a eu l'idée, il a loué des bus pour les emmener visiter des champs construits ou en construction. Ensuite, on a discuté. « Au nord, au sud, à l'est, on avait plusieurs possibilités, on a échangé avec les habitants pour qu'ils valident le projet, à partir de photomontages. Un paysagiste nous a aidés. En définitive, on a choisi l'implantation à l'est et on a perdu 13 % de la production potentielle, parce que les gens ont estimé qu'il y aurait une éolienne de trop dans le paysage. » Les 9 mâts ont finalement été hissés sur 600 ha de terrains « sectionnant », un héritage juridique de l'Ancien régime, un bien commun à tous les habitants qui n'avaient plus qu'à voter pour dire ce qu'on allait en faire. Pas de foncier à acheter. Selon le maire, les éoliennes sont aujourd'hui la première chose que les gens regardent lorsqu'ils ouvrent leurs volets. Il faut dire qu'elles sont au levant. « Quelquefois, on m'appelle pour me signaler qu'elles ne tournent pas ! C'est la fierté de la modernité ! » Les nouvelles girouettes.

Opéré par Valeco, le parc éolien de Lachalm rapporte à la commune 48 000 euros par an en location de terres, plus 30 000 euros de contribution fiscale des entreprises (la CFE, l'ex-taxe professionnelle) perçue par la communauté de communes et 20 000 euros de taxes diverses. Avec le recul, le maire se dit qu'il aurait dû aller plus loin : faire en sorte que les habitants récupèrent de l'argent sur le prix de vente de l'électricité qu'ils ne consomment pas.

La communauté de communes des monts du Pilat, dans le département de la Loire, y est parvenue. En 2009, à son initiative, elle a créé l'association Énergies Communes qui a lancé un appel d'offres, emporté par Quadran (Total). En construction, le parc, qui devrait tourner dès l'an prochain, est géré par la SAS Les Ailes de Taillard dont la gouvernance est originale. Collectivités, citoyens et industriel se partagent les voix à hauteur de 25 % pour les premières, 25 % pour les seconds et 50 % pour Quadran. Une répartition qui ne changera jamais, bien que le capital investi l'ait été majoritairement par l'industriel. Le projet reste ainsi aux mains des habitants et de leurs représentants. En 2022, dix éoliennes devraient fournir de quoi alimenter en électricité deux fois plus de consommateurs qu'il n'y a d'administrés dans la communauté de communes. Le surplus sera revendu sur le réseau par Enercoop, et déduit des factures.

Chargée de mission à Auvergne-Rhône-Alpes Énergie Environnement (AURA-EE), l'agence régionale de la transition énergétique, Noémie Zambeaux coordonne les réseaux des agences locales de l'énergie et du climat (les Alec, services publics de conseil pour travaux de rénovation énergétique) et ceux qui aident au développement des projets coopératifs tel que Énergies Citoyennes.

« La région aide beaucoup les projets citoyens en termes d'investissement. C'est l'idée de mobiliser l'épargne locale pour engendrer des retombées économiques locales. » Elle en suit 65, « mais ça change tous les jours, en particulier dans le solaire » et le bois-énergie qui grimpe chaque année. Noémie Zambeaux en est presque émue : « Tous ces collectifs citoyens acquièrent un savoir-faire étonnant, notamment dans le développement de l'épargne locale ! »

L'intermittence du renouvelable

Étrangement, le solaire peine lui aussi à s'étendre. Rustique, peu coûteux et d'installation simple, le panneau photovoltaïque souffre a priori de faibles contraintes. Sauf qu'en ville... il y a plein d'ombres, et qu'en secteur sauvegardé, l'Architecte des bâtiments de France n'aime pas, sans doute à juste titre, le solaire à côté de l'église classée. Le soleil, c'est mieux à la campagne, sur des lotissements et les toits des fermes et des entrepôts. Capter les photons exige beaucoup de place. Avec 10 GW de puissance installée en France, les panneaux photovoltaïques ont la puissance de 10 réacteurs nucléaires, mais n'assurent pourtant moins que 2 % de la consommation électrique annuelle des Français. C'est, entre autres raisons, qu'ils sont affligés d'un « facteur de charge » trop faible : parce que le soleil est efficace entre 12 heures et 16 heures, un panneau est à 100 % de ses capacités 15 % du temps. Pour une éolienne, c'est environ 25 %.

C'est ballot, les énergies renouvelables. Quand il y a un anticyclone, il n'y a plus de vent, et les éoliennes ne tournent pas. Trop de nuages, la nuit, les panneaux ne donnent plus rien. Clément Neyrial a trouvé une solution. Directeur de l'entreprise CN Industrie à Brioude, il approche de l'autonomie électrique depuis qu'il a relié son toit solaire à des accumulateurs. 380 panneaux sur 650 m2, des batteries Tesla d'une puissance équivalente, et l'entreprise assure 80 % de ses besoins, parfois, elle les dépasse. Dans ces moments-là, son distributeur, Planète Oui, lui fait un chèque ! Autofinancée, l'installation a coûté 65 000 euros en panneaux, autant en batteries, plus 20 000 euros de panneaux disposés en ombrières, sur le parking de l'usine. Aucune subvention, tout à crédit, parce que Clément Neyrial ne voulait pas s'embêter avec la bureaucratie. « L'intérêt de faire des énergies renouvelables, c'est de produire soi-même. Il faut une production décentralisée au maximum, avec des tampons locaux sous forme de batteries. Et avec cela, plus on sera nombreux, plus les problèmes de tension sur le réseau seront réduits », car le gestionnaire aura ainsi plus de leviers sur lesquels appuyer pour sa gestion quotidienne de l'intermittence du vent et du soleil. Pas faux, mais difficile à réaliser.

L'intermittence, voilà qui pourrait nuire au spectacle d'une France à 100 % renouvelable. Pour la corriger, il faut, comme le dit Clément Neyrial, stocker et relier. Les deux. Quand un champ d'éoliennes ne tourne plus, un autre tourne toujours. Des nuages pèsent ici sur nos panneaux ? Pas de panique, car là-bas, il fait ciel bleu. Tout est réuni, tout est piloté à la minute, l'offre et la demande sont mises en relation dans le quart d'heure. Les panneaux produisent quand on n'a pas besoin, en milieu de journée ? On stocke pour la nuit ! Mais voilà, les barrages, qui permettent d'emmagasiner de l'électricité lorsqu'ils font remonter l'eau, sont en nombre finis tandis que les batteries, en dépit de leurs progrès, ne sont pas au niveau. Emmagasiner l'électricité reste un mur que la science ne sait toujours pas démolir. Il y a bien sûr le dihydrogène, propre lorsqu'il est généré par électrolyse de l'eau (avec des électrons issus des éoliennes et des panneaux solaires), il est un excellent moyen de stockage. Mais le rendement de sa production est faible et de toute façon, ce sera pour produire des batteries, les piles à combustible. Quant à la connexion de milliers de points de production éoliens et photovoltaïques, elle est encore en dessin. On sait qu'elle sera complexe à réaliser, très difficile à piloter et très coûteuse. Remis au gouvernement le 27 janvier 2021, un rapport rédigé par RTE, le gestionnaire du réseau de transport d'électricité, et l'Agence internationale de l'énergie (AIE) s'est penché sérieusement sur la question. Chacun y a vu midi à sa porte. Les plus rigoureux y ont fait un constat raide comme la rigueur scientifique : le 100 % renouvelable est tout à fait possible si l'on s'astreint à des conditions techniques impératives, notamment cette interconnexion et le stockage, qui sont en pratique impossibles à tenir ensemble.

De la difficulté d'abandonner le nucléaire

À moins que l'on ne conserve des centrales à uranium pour continuer à produire par jour sans vent et la nuit. Leur facteur de charge est de 78 %. Pour assurer les pointes, quand tout le monde veut du jus au même moment, c'est simple et rassurant. Mais la France a fait le choix de les éteindre lentement, alors que leur électricité est produite sans beaucoup d'émissions de gaz à effet de serre. Elle a aussi fait le choix d'arrêter son démonstrateur Astrid, prototype d'une des voies de la quatrième génération des réacteurs nucléaires qui promet d'utiliser les déchets comme mèches et nos réserves d'uranium brut comme combustibles. Alors que les autres grands pays industriels continuent à chercher dans ce domaine. Par-dessus le marché, dans sa nouvelle loi rénovation énergétique 2020 (RE2020), la France a également fait une croix sur le gaz, moyen certes beaucoup plus émetteur de CO2, mais rapide et efficace pour soutenir justement les pointes de consommation.

Il semblerait que la raison et les ordres de grandeur n'obligent à garder encore un moment nos centrales nucléaires, histoire de développer sereinement les énergies renouvelables. Ceinture et bretelles pour ne pas se présenter tout nu face à un avenir de moins en moins prévisible.

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Cet article est extrait de "T" La Revue de La Tribune n°6 - PLANETE MON AMOUR - Réparons les dégâts ! Octobre  2021 - Découvrez la version papier

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