Pascal Canfin, l’architecte du consensus

Le Français Pascal Canfin, élu député européen en 2019 sur la liste de la majorité présidentielle, ex-ministre de l’Écologie de François Hollande, est à la tête de la Commission environnement, santé publique et sécurité alimentaire du Parlement européen. À ce poste stratégique, il fait avancer la cause écologique à coups de consensus, de pédagogie de la complexité et de finesse politique. Nos reporters l’ont suivi pendant une journée. Reportage à Bruxelles. Cet article est issu de T La Revue de La Tribune - N°6 Octobre 2021)

12 mn

Pascal Canfin, à la tête de la Commission environnement, santé publique et sécurité alimentaire du Parlement européen, le 23 juin à Bruxelles.
Pascal Canfin, à la tête de la Commission environnement, santé publique et sécurité alimentaire du Parlement européen, le 23 juin à Bruxelles. (Crédits : Denis Allard/Leextra pour La Tribune)

« Je ne suis pas d'accord avec toi sur ce point. On ne peut pas tout mettre sur la table d'un seul coup. » Neuf heures du matin dans son bureau de président de la Commission environnement, santé publique et sécurité alimentaire du Parlement européen, Pascal Canfin est en pleine visioconférence avec le ministre français de l'Agriculture, Julien Denormandie. Au menu : la préparation du Conseil européen qui viendra clore la présidence portugaise de l'UE au 1er juillet et la volonté d'aboutir à un accord sur la politique agricole commune (PAC) qui serait lié au Green Deal Européen afin de rendre l'agriculture européenne plus verte. Tout au long de l'échange, Pascal Canfin tente de trouver l'équilibre entre la position de la France et celle du Parlement européen qu'il doit défendre en tant que président de la Commission environnement et santé. « Il s'agit de faire un peu ramollir la viande pour pouvoir aller vers un accord », lance-t-il à l'attention du ministre. Les deux hommes conviennent de se rappeler.

Alors que les rendez-vous s'enchaînent, Pascal Canfin confie : « Le rôle de président de la Commission environnement du Parlement européen est celui d'un bâtisseur de consensus entre les différentes logiques qui existent au sein de l'Union européenne, entre États, entre partis et entre institutions. Au sein du Parlement d'abord, où plusieurs majorités politiques sont possibles. La majorité «Von Der Leyen» composée du PPE, du PSE et de Renew Europe, notre groupe centriste. Une majorité dite plus progressiste avec les verts et les socialistes, la GUE et nous, et une majorité que nous refusons, du PPE à l'extrême droite. Mon rôle est de trouver le chemin d'équilibre pour faire avancer la bataille climatique. Sur les textes importants comme la PAC, il faut que ce soit la majorité Von Der Leyen. Pour y parvenir, il convient de connaître les logiques internes à chaque pays mais de ne jamais dévier de la vision politique globale d'une Europe forte que l'on veut impulser à l'Union. »

Et le député européen de poursuivre la tectonique des logiques au sein de l'Union. Celle qu'il pratique au quotidien. Celle qui consiste à convaincre, à écouter et à jouer un rôle de mise en résonance des différents arguments - même les plus opposés - pour espérer une position commune et pour faire en sorte qu'au final cette dernière puisse émerger. Le lendemain de notre visite, il doit justement mettre autour de la table un groupement d'assureurs de pipelines gaziers et la commissaire européenne en charge de ces questions, Mairead McGuinness. Le but ? Contrer la puissance du lobby. Canfin décrypte : « Les assureurs qui seront autour de la table ne peuvent pas publiquement assumer une position qui va à l'encontre de la position globale de leur secteur. Toutefois, ils conviennent que leurs investisseurs doivent maintenant intégrer le risque écologique. Ils peuvent le dire à la commissaire en charge de ces questions. Elle comprendra qu'ils ne s'opposeront pas à une éventuelle disposition en ce sens et prendra ainsi le risque d'y aller. » Un exemple qui montre en creux que ce qui anime le président de la Commission environnement du Parlement européen est « d'imaginer des lois et des dispositions qui soient réellement praticables par l'ensemble des acteurs et pour 500 millions d'Européens ».

Une pédagogie de la complexité

« L'Union est mal connue en France notamment, mais elle est clairement une démocratie vivante, une démocratie en actes. On construit chaque jour la souveraineté européenne contre les nationalismes, pas contre les États nations », affirme Canfin. « Je suis toujours étonné de voir que ni TF1 ni BFM TV n'ont de correspondants permanents ici et traitent ce qui se passe ici comme portion congrue », détaille-t-il encore assurant que le rôle des politiques comme des médias est de « faire une pédagogie de la complexité qui est au cœur même de nos sociétés démocratiques actuelles ».

Alors que cette pédagogie de la complexité est au cœur du propos du député européen, une illustration vient au menu de l'agenda de cette journée de veille de trilogue (la réunion tripartie Conseil, Commission, Parlement, ndlr) qui doit mettre un terme à la négociation sur la PAC. Son collaborateur parlementaire, Karl Pincherelle, avise Pascal Canfin d'une tension autour des mots. Ainsi, le conseil des ministres de l'Agriculture souhaite que l'accord sur la politique agricole commune soit - certes - lié à la loi Climat européenne, mais pas complètement. Ainsi, le conseil propose que l'approbation soit soumise au fait que les plans agricoles nationaux « contribuent » à l'objectif climatique global de l'UE. Ce mot ne convient pas au Parlement européen dans son ensemble et au président de la Commission environnement en particulier. « Contribue à cela ne veut rien dire. Le Parlement avait proposé un mot plus fort qui était «alignement» des plans agricoles nationaux sur les objectifs climatiques de l'UE. Le conseil est réticent à cela. Nous allons donc devoir chercher une autre expression pour trouver un accord », détaille Pascal Canfin. Entre « contribue à » et « aligné avec », la ligne de crête est étroite. Recherche de l'équilibre. Toujours. Dans la discussion de l'eurodéputé avec son conseiller et d'autres interlocuteurs, une solution semble se dessiner autour de l'expression « en cohérence avec ». Avant d'en faire la proposition concrète au nom de la Commission environnement, l'équipe du député a décidé de se rapprocher de l'ONG ClientEarth qui pourra donner des avis juridiques sur les conséquences concrètes de l'emploi de tel ou tel vocable et ainsi affiner les propositions.

Au final, lors du trilogue qui viendra conclure la PAC sous présidence portugaise c'est bien l'expression « en cohérence avec » qui sera adoptée.  « L'accord final assure cette exigence de cohérence en deux temps : d'une part, lors de l'approbation des plans stratégiques nationaux par la Commission, où celle-ci aura l'obligation d'évaluer leur cohérence avec la législation climat et environnement et avec les objectifs des stratégies de la ferme à la fourchette et biodiversité (où sont inscrits nos objectifs d'augmentation du bio et de réduction des pesticides) et d'autre part, l'accord prévoit un processus pour mettre à jour les législations auxquelles les plans stratégiques de chaque État membre devront répondre. Par exemple, si les législateurs européens décident de traduire dans la loi l'objectif de réduction de pesticides de 50 % en 2030, les plans stratégiques nationaux devront être cohérents avec cet objectif, et la Commission européenne pourra retoquer un plan stratégique qui ne le sera pas. Ce processus est inédit et fait la différence. Jamais la PAC n'avait été connectée de façon contraignante à nos objectifs climat et environnementaux. Ce fut le cœur de mon engagement dans cette négociation », détaillera Canfin quelques jours plus tard.

Être à l'écoute de tous les interlocuteurs

Une façon de travailler, en écoute, qui donne donc aussi une place à des ONG dans la bataille de Bruxelles. Celle où les lobbys ont une place réelle et installée, et où parfois les eurodéputés peuvent être dépassés au niveau des compétences sur des sujets de haute technicité. C'est notamment lors de sa première expérience de député européen avec Europe Écologie les Verts entre 2009 et 2012 où la question des finances fut omniprésente que l'eurodéputé a lancé la création de l'ONG Finance Watch pour qu'elle puisse donner des arguments objectifs aux députés qui ont à traiter de ces questions et leur donner ainsi accès à une connaissance plus approfondie des enjeux. Lobbys, ONG, presse, des acteurs importants avec lesquels Pascal Canfin échange régulièrement, voire quotidiennement, et qui permettent aussi d'affiner les positions, de tester des messages, de faire avancer l'idéal européen défendu par le député et par son groupe Renew Europe. C'est ainsi qu'il passe d'un briefing avec les journalistes français à un briefing avec les journalistes internationaux pour ensuite se rendre, au centre névralgique du Parlement européen, sorte de salle des quatre colonnes, pour un webinaire avec des influenceurs et des ONG, notamment WWF qu'il présida entre 2016 et 2019. Au menu de la discussion : la loi Climat européenne qui sera votée le lendemain par le Parlement européen et qui prévoit un nouvel élan dans la prise en compte des enjeux climatiques avec notamment les treize dispositions législatives de juillet qui prévoient de nombreux changements concrets dans la politique verte de l'Union. 600 milliards de dollars sont prévus pour faire de l'Europe le premier continent neutre au niveau climatique. De quoi donner toujours plus l'envie de convaincre. « Cette loi Climat change clairement la donne. Nous changeons l'ordre des priorités en Europe, il faut le dire et le faire savoir », juge Canfin.

D'ailleurs, à la veille du vote solennel de cette loi Climat par le Parlement européen, il a rendez-vous avec le vice-président de la Commission européenne, Margaritis Schinas. Relationner avec la Commission et ses membres, c'est aussi l'une des logiques de Bruxelles. Pour les eurodéputés. Mais aussi forcément pour un président de Commission. Au menu de l'entrevue : comment créer un meilleur sentiment de fierté européenne autour de la gestion plutôt réussie de la vaccination et de l'achat des doses par l'UE, mais aussi comment expliquer concrètement le pass vaccinal européen. Ce jour-là, Pascal Canfin et Margaritis Schinas évoqueront même la possibilité de déplacer la finale de l'Euro de Football de Londres à Munich ou Rome puisque l'UE était alors moins touchée par le variant Delta que l'Angleterre de Boris Johnson.

Alors que le rendez-vous se termine, les deux hommes marchent dans le couloir, un peu à l'écart des conseillers. Ils se parlent. En complicité. Sur le chemin vers le Parlement, une fois l'aparté avec Schinas terminé, Canfin explique : « Dans le paquet de juillet et parmi les treize textes législatifs sur le climat, le Conseil et la Commission ont prévu de faire peser une partie de la réforme du marché du carbone sur les chauffages individuels et les factures de carburant des ménages et des camions. J'ai prévenu Schinas que cela n'était pas possible pour nous et que le message politique serait désastreux. Il en a convenu et va faire remonter cette voix. »

Convaincre et faire bouger les lignes

Faire de la politique, donc. Aussi. Le lendemain lors du vote solennel de la loi Climat, alors qu'il est heureux du vote et de l'avancée, Canfin profitera de ses deux minutes de parole pour prendre position publiquement sur ce point. Ne faites pas l'erreur de créer des Gilets Jaunes au niveau européen, alors que l'UE est en train de réaliser une avancée majeure sur le climat, lancera-t-il en substance.

Alors que l'après-midi est bien entamée, Pascal Canfin n'a pas encore déjeuné. « Le secret c'est les microsiestes et les sucres lents », s'amuse-t-il en ingurgitant - rapidement - une salade de pâtes. Les autres atouts pour être député européen : parler anglais et travailler « en profondeur » les dossiers. Cela pour pouvoir « convaincre », « sonder », « faire bouger les lignes ». Toujours. À peine la salade terminée, qu'une visioconférence avec la présidente d'une grande entreprise énergétique française démarre. Les échanges sont riches. Tant sur les mouvements stratégiques de l'entreprise vers une production plus durable que sur les discussions en cours à Bruxelles et sur la possibilité pour cette entreprise d'apporter des éléments d'informations sur la possibilité de mise en place de telle ou telle mesure.

Forcément, une interrogation naît. L'écologie est-elle soluble avec le libéralisme économique ? « Ce n'est pas la bonne façon de poser la question », conteste le député. Et il détaille : « Le changement de mentalités et de comportements repose sur un triangle dont les trois pôles sont les attentes culturelles de la société, la façon dont nous utilisons les technologies, et les règles du jeu que nous nous fixons. Aussi, la question n'est plus de savoir, comme au xxe siècle, qui possède les moyens de production, mais plutôt de savoir ce que chacun produit et comment ».

Il conclut : « Nous sommes dans une écologie du marathon. Il nous faut parcourir les 42 kilomètres en commençant quelque part, sans perdre de temps et à une bonne allure. C'est une course de fond ».

Alors que nous le quittons, le marathon de sa journée continue. Il a rendez-vous avec des négociateurs néo-zélandais pour établir la façon dont des règles écologiques peuvent être intégrées dans des contrats commerciaux. « L'idée est d'en faire des modèles pour tous les contrats dans le futur », lance-t-il avec conviction. Architecte, toujours.

__________________________________________________

Cet article est extrait de "T" La Revue de La Tribune n°6 - PLANETE MON AMOUR - Réparons les dégâts ! Octobre  2021 - Découvrez la version papier

T la revue

12 mn

Sujets les + lus

|

Sujets les + commentés

Commentaires 3
à écrit le 21/12/2021 à 11:59
Signaler
S'il est vraiment "fin" dans ce cas il ne fait pas parler de lui. Je veux bien croire que des gens éclairés et bien intentionnés agissent dans l'ombre pour sauver l'humanité mais d'une part ils n'ont pas foutu grand chose jusqu'à présent vu le bilan ...

à écrit le 21/12/2021 à 10:24
Signaler
Erratum : Pascal Canfin n'a jamais été "ministre de l'Ecologie" (poste qui n'existe pas, d'ailleurs), il était ministre délégué chargé du développement

à écrit le 21/12/2021 à 8:51
Signaler
Le consensus n'est que l'éternelle remise en question pour la moindre peccadille, sans aucune base stable! C'est digne d'une politique de l'offre où personne n'est jamais satisfait d'une situation sans avenir précis et sans planification possible!

Votre email ne sera pas affiché publiquement.
Tous les champs sont obligatoires.

-

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.