En France, 260.000 micro-travailleurs précaires nourrissent les IA en données

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Selon un rapport du DiPLab, 260.000 français effectueraient occasionnellement du micro-travail, ces tâches répétitives essentielles aux intelligences artificielles.
Selon un rapport du DiPLab, 260.000 français effectueraient occasionnellement du micro-travail, ces tâches répétitives essentielles aux intelligences artificielles. (Crédits : Unsplash/Juliette Leufke)
L'équipe du projet Digital Platform Labor (DiPLab), mené par Télécom ParisTech et le CNRS a livré son premier état du micro-travail en France. Environ 260.000 travailleurs effectuent des tâches qui vont de l'étiquetage d'image à la vérification de résultats produits par des algorithmes d'intelligence artificielle. Ces micro-travailleurs précaires sont aujourd'hui oubliés du droit.

260.000 micro-travailleurs occasionnels en France, voilà un des chiffres produits par l'équipe de chercheuses et chercheurs du DiPLab (Télécom ParisTech et CNRS), publié dans le rapport "le micro-travail en France". Cette forme de travail, de plus en plus utilisé avec la popularisation de l'intelligence artificielle, consiste a réaliser des tâches simplistes. Le tout pour une faible rémunération à la pièce et sans forme de contrat conventionnel.

Pour les commanditaires, le micro-travail permet de générer les bases de données qui nourrissent les algorithmes, ou bien d'en vérifier les résultats. L'apprentissage machine, destiné à automatiser et débarrasser les humains de tâches répétitives, se construit donc souvent à partir... d'un travail répétitif effectué par des humains. Le rapport dirigé par Antonio A. Cassily (Télécom ParisTech) et Paola Tubaro (CNRS) est le premier du genre en France, alors que l'Organisation Internationale du Travail avait publié son rapport sur le sujet l'été dernier. Il fait un état de cette population particulière et pointe de nouvelles problématiques à adresser. Mal rémunéré, effectué par des populations précaires, le micro-travail n'a pas de cadre juridique en France.

Des humains précaires au service des machines

Plus un algorithme d'apprentissage machine est nourri en données, plus ses résultats seront pertinents. Si certains grands groupes peuvent générer des bases de données avec celles qu'ils récoltent grâce à leurs produits ou services, elles sont plus difficilement accessibles aux structures de taille plus modestes. Ces dernières s'appuient donc sur les micro-travailleurs (ou crowdworkers en anglais) pour créer ces bases.

Les tâches commandées pour quelques centaines d'euros à des plateformes spécialisées ne requièrent aucune formation dans la majorité des cas, et sont très répétitives : trier des données, étiqueter des images, prononcer des mots. Dans d'autres cas, les humains interviennent pour confirmer ou infirmer le résultat produit par l'IA. L'équipe du DiPLab a identifié 23 plateformes, parmi lesquelles Amazon Mechanical Turk, lancée en 2005 par le géant de l'e-commerce, ou le leader français Foule Factory (2014) et sa filiale dédié à l'IA Wirk.io.

Lire aussi : L'extrême précarité des "crowdworkers," les ouvriers du clic, inquiète l'ONU

22% des utilisateurs réguliers de la plateforme Foule Factory interrogés par le DiPLab, ont un niveau de vie en dessous du seuil de pauvreté (défini comme la moitié du salaire médian). 36% d'entre eux étaient inactifs au moment de leur entretien. Mais ce n'est pas le micro-travail qui pourrait les sortir de cette situation : d'après un rapport de 2017 remis à la Direction générale des politiques internes du Parlement européen, les micro-travailleurs français ne sont payés que 54,1% du salaire minimum.

« À l'instar de T., entre 50 et 60 ans, plusieurs micro-travailleurs vivent en-dessous du seuil de pauvreté. (...) Inscrite sur trois plateformes américaines similaires à Foule Factory (Microworkers, Clickworker et Clixsense), elle commence ses journées à 14h et les termine à 2h du matin, pour un complément de revenu qui varie entre 130 et 170 euros par mois : "de quoi m'acheter mes cigarettes (75€ par mois)" » rapportent les chercheurs.

Travailleurs invisibles et sans statut

« Quasiment aucune plateforme ne nomme ses prestataires des « travailleurs » : cela impliquerait de choisir des statuts définis par la législation sur l'emploi salarié. Au lieu de quoi, les micro-travailleurs sont qualifiés de « vendeurs » (de données), de « prestataires », voire même de « freelancer » " observent les auteurs du rapport. Les "contrats" consistent le plus souvent en une simple acceptation des conditions du site sur une page web. Le travail se situe ainsi dans une "zone grise" de la légalité.

Isolés, les micro-travailleurs effectuent leur travail sur leur temps libre, le plus souvent depuis chez eux. Si leurs interactions avec les autres micro-travailleurs se limitent au mieux aux forums, elles sont encore plus réduites avec les commanditaires. Le rapport souligne que dans la majorité des cas, les travailleurs ne connaissent pas l'objectif final de leur travail. Résultat, leur travail est parfois refusé par le client, dans plus de la moitié des cas sans justification.

Cette opacité des rapports sert dans certains cas à cacher le travail humain sous un habillage IA. Les tâches effectuées par les micro-travailleurs peuvent parfois compenser des lacunes de technologies "intelligentes" déjà sur le marché. Le PDG d'une entreprise spécialisée dans les logiciels comptables témoigne dans le rapport, en prenant comme exemple les IA destinées à la prise de rendez-vous : « C'est human-based [effectué par des humains, ndlr]. (...) Ils [les entreprises, ndlr] doivent créer la data des rendez-vous pour ensuite faire du machine learning et avoir l'espoir, un jour, que le process soit automatisé. » Le fantasme de l'intelligence artificielle qui se passe des humains est encore bien loin.

Pour plus d'informations, n'hésitez pas à consulter le rapport complet, disponible gratuitement en pdf.

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Commentaires
a écrit le 27/05/2019 à 4:28 :
Germinal, le retour. La France de demain.
Pour les curieux et amoureux de belles lignes. Relisez "la nuit sera calme" de R.Gary, nous sommes dans les annees 70 aux debut, RG est Ambassadeur a LA, deja il dessine en filigrane notre epoque actuelle, la mort de l'esprit francais, son savoir-faire seculaire.
a écrit le 25/05/2019 à 12:11 :
Ah elle a belle mine notre "start up nation" !
a écrit le 25/05/2019 à 11:28 :
Je trouve l’article très orienté...
On fait passer ces plateformes pour un marché aux esclaves qui crée de la précarité alors qu’à l’inverse on pourrait les voir comme une possibilité pour des gens sans emplois de gagner un peu d’argent.
Pour être utilisateur de foulefactory, je trouve certains éléments de langage pour le mieux orientés, pour le pire aguicheurs/malhonnêtes: le taux horaire est entre 9 et 10€ (smic horaire a 10€... loin de la précarité annoncée à mon sens), et mon travail sur cette plateforme a toujours été rémunéré (qui contraste avec le « le travail est bien souvent refusé par le client »).
En réalité, je ne sais pas qui vous défendez... Personne n’est forcé d’aller sur ces sites, aucune contraintes / engagement de l’utilisateur, si les gens y vont c’est qu’ils y trouvent leur compte...
Je trouve que vous avez beau jeu de brandir de grands concepts, de défendre les « plus faibles » (qui ne demandent rien, pas votre pitié, pas votre condescendance), sur des bases bancales (on dit que x% des utilisateurs sont en situation de précarité, en laissant entendre que cela est de la faute des plateformes alors que ces dernières offrent une alternative à ces gens qui n’en ont aucune autre... révoltant!).
Bref je trouve que vous vous faites du bien (on peut parler de masturbation morale à ce niveau) et je considère que c’est le genre de choses qui se fait en privé, pas sur un site sérieux comme La Tribune.
Le pire étant que ce type d’articles crée un sentiment de révolte pour les gens ne connaissant pas le sujet et pourrait à terme mener à leur fermeture, tout ça pour satisfaire certains en mal de combat...
Un peu dommage non?
Réponse de le 25/05/2019 à 11:53 :
" le taux horaire est entre 9 et 10€"
Je connais le principe de ces boites, elles ont juste à estimer qu'une tâche qui met 2 H à être exécutée se fait en 1H.
"alors qu’à l’inverse on pourrait les voir comme une possibilité pour des gens sans emplois de gagner un peu d’argent"
Ou comment justifier l'exploitation....
Réponse de le 25/05/2019 à 17:09 :
Ainsi que l'a montré un reportage de France 2 en 2017, le salaire horaire est plutôt autour de 2,50 Euros. Dans l'idée, mieux vaudrait 2,50 de l'heure que rien du tout.
La vraie façon de lutter contre la précarité est de donner une vraie formation dans des métiers qui recrutent pas d'enfoncer les gens en les maintenant dans la misère avec des boulots qui leur prennent tout leur temps et les empêchent de réfléchir et de se bouger.
Réponse de le 27/05/2019 à 12:45 :
@ LionelB

Si vous trouvez que 9 € de l'heure à temps partiel c'est suffisant pour vivre: faites le test.

"Un morceau de pain c'est beaucoup pour ce travail. Qu'ils s'éstiment heureux" aurait-on dit à une autre époque.
Réponse de le 27/05/2019 à 14:11 :
Vous êtes aussi très catégorique...
La rémunération ne se compte pas uniquement au montant net reçu : les impôts payés sur ce montant permettent de financer la retraite, la secu, ... De plus, le fait de ne pas avoir de contrat limite les travailleurs pour certaines démarche comme le crédit immobiliers, la carrière, ou simplement se projeter dans l'avenir.
Vous argumentez néanmoins, avec justesse, qu'il est difficile de se projeter dans l'avenir, lorsqu'il est déjà difficile de vivre au présent; et que les plateformes offrent une manière de boucler les fin de mois, avec la dignité de celui qui travail pour son revenu. C'est aussi un point important qui bouscule l'image trop répandu et injuste "du précaire ou/et chômeur qui ne souhaite pas travailler". Et c'est très bien de casser ce préjugé.
Mais dans une économie de marché, cela tire les salaires vers le bas et l'impact se ressent depuis 20 - 30 ans sur la stagnation des salaires et le déclassement maintenant chronique. Les plateformes sont peut-être une solution personnelle, mais pas un solution à l’échelle de la société. C'est, je crois, le sens de cet article.
a écrit le 25/05/2019 à 11:28 :
et on ne parle pas de la sous population encore plus exploitée dans les pays émergents......
et ensuite on va nous répéter en boucle que la tech et l IA sont les nouveaux jobs du siècle a venir...
plus on avance plus on génère un monstre global....
l IA c 'est en fait des algorithmes et des petites mains cachées...

le pire est qu on est tous peu ou prou complices, à l insu de notre plein grès si l on peut dire......

on va peut être commencer à voir les limites du fameux modèle progressiste....... une flopée d esclaves au service exclusif de quelques génies.......

et pour les psécialistes du codage.....les multinationales forment à tour de bras en bulgarie des codeurs qui seront payés 1 000 euros par mois, une fortune la bas car salaire minimum a 258 euros/mois.... en lieu et place des codeurs en europe de l ouest payés environ 2 500 euros....même chose que pour les services comptables délocalisés en roumanie....et la production informatique en Inde

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