L'extrême précarité des "crowdworkers," les ouvriers du clic, inquiète l'ONU

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L'OIT s'inquiète pour les crowdworkers dont les conditions de travail sont très précaires. A titre d'exemple, presque deux tiers des crowdworkers travaillant pour Amazon touchent moins que le salaire minimum de 7,25 dollars par heure : en 2017, un crowdworker gagnait 4,43 dollars de l'heure, en considérant uniquement le travail payé, chiffre l'OIT. Cela tombe à 3,31 dollars par heure en ajoutant les heures non payées.
L'OIT s'inquiète pour les "crowdworkers" dont les conditions de travail sont très précaires. A titre d'exemple, "presque deux tiers des "crowdworkers" travaillant pour Amazon touchent moins que le salaire minimum de 7,25 dollars par heure : en 2017, un "crowdworker" gagnait 4,43 dollars de l'heure, en considérant uniquement le travail payé", chiffre l'OIT. Cela tombe à "3,31 dollars par heure en ajoutant les heures non payées. (Crédits : Reuters)
A l'aube des années 2000, le métier de "crowdworker" a fait son apparition. Méconnu du grand public, ce job façonne Internet en réalisant une multitude de micro-tâches rapides et répétitives, comme de la modération de contenus pour les réseaux sociaux. L'ONU dénonce leurs conditions de travail dans un rapport.

C'est un job de l'ombre. De la modération de contenus à l'identification d'images en passant par la traduction, les "crowdworkers" sont les petites mains qui façonnent Internet. Face à ce phénomène et aux conditions de travail très précaires imposées par les entreprises tech, l'Organisation internationale du travail (OIT), rattachée à l'ONU, vient de consacrer une étude sur le sujet, publiée la semaine dernière(*). Ces "crowdworkers", apparus au cours de la décennie écoulée, travaillent pour ce que l'on appelle des plateformes dites de "microtâches". Leur rôle : réaliser en un temps record un grand nombre de petites prestations, souvent répétitives.

Les tâches sont très diverses : l'OIT a notamment listé "l'identification, la transcription et l'annotation des images, la modération du contenu, la collecte et le traitement de données, la transcription audio et vidéo ou la traduction". Des travaux réalisables n'importe où et à n'importe quelle heure, pourvu qu'il y ait une connexion Internet. Souvent, une rapide inscription à la plateforme suffit. Cela rend difficile l'estimation du nombre de "crowdworkers" dans le monde, explique l'OIT. Si les plateformes peuvent communiquer sur le nombre d'inscrits, cela ne reflète pas forcément le nombre de travailleurs actifs. Les "crowdworkers" sont présents aussi bien dans les pays développés, comme les Etats-Unis ou l'Europe, que dans les pays en voie de développement, comme le Brésil, l'Indonésie, l'Inde, ou encore le Nigéria. Avoir des petites mains à disposition sur des fuseaux horaires différents permet aux plateformes d'avoir accès "à des centaines de travailleurs pouvant traiter de larges bases de données dans un laps de temps court".

Les "crowdworkers" d'Amazon touchent moins que le salaire minimum

Parmi les plateformes ayant recours à ce genre de service, figure Clickworker, CrowdFlower ou encore Amazon Mechanical Turk. Le géant de l'e-commerce, pionnier du genre, a lancé sa plateforme "microtâches" en 2005. "Une multitude de fournisseurs peuvent vendre leurs produits sur la marketplace d'Amazon - chacun rentrant les informations du produit séparément", explique l'étude. Résultat, "le même produit se retrouve dupliqué plusieurs fois dans le catalogue, avec des informations qui diffèrent (nom, photo, description...)". Ce qui peut faire douter le client de la véracité de l'info et donc, constituer un frein à l'achat. Amazon, alors incapable de résoudre le problème de manière informatique et automatisée, décide de recourir à des "crowdworkers". Amazon Mechanical Turk, comme toutes les plateformes du genre, promet l'accès "à une main-d'oeuvre à la demande et flexible"... Et surtout très peu rémunérée. Ces travailleurs reçoivent un paiement de quelques centimes à chaque tâche effectuée.

"En 2017, un "crowdworker" gagnait 4,43 dollars de l'heure, en considérant uniquement le travail payé", chiffre l'OIT [voir méthodologie en bas de l'article]. Cela tombe à "3,31 dollars par heure en ajoutant les heures non payées, qui correspondent à la recherche de tâches ou encore la réalisation de tests de qualification".

A titre d'exemple, "presque deux tiers des "crowdworkers" travaillant pour Amazon touchent moins que le salaire minimum de 7,25 dollars par heure".

Le retour du taylorisme... sans la loyauté ni la sécurité de l'emploi

Le métier de "crowdworker" s'accompagne d'un statut très précaire. Ces internautes se voient imposer le statut d'auto-entrepreneur. Les plateformes ne sont donc pas tenues de payer les arrêts maladie, les congés payés ou encore de garantir un salaire minimum et une protection sociale.

"Seulement 6 "crowdworkers" sur 10 sont couverts par une assurance maladie en 2017, et seulement 35% ont une pension ou un régime de retraite. Et dans la plupart des cas, cette couverture provient d'un poste principal, d'un membre de la famille ou de prestations publiques", regrette l'OIT.

Pour l'OIT, l'apparition de ce job précaire marque un retour en arrière. Du fait de l'accomplissement de micro-tâches répétitives et d'un paiement à la prestation plutôt qu'au temps de travail, ce poste représente "un retour aux procédés industriels déqualifiés associés à Taylor, mais sans la loyauté et la sécurité de l'emploi".

L'un des premiers risques identifiés par l'OIT est celui de ne pas être payé. "Leur travail peut être injustement rejeté et, par conséquent, non rémunéré. Des rejets injustes peuvent survenir à la suite de tâches mal conçues, d'instructions imprécises, d'erreurs techniques ou de malhonnêteté", insiste l'OIT. En effet, le travail est souvent contrôlé de façon automatique par des algorithmes. "Si, sur trois réponses, l'une d'entre elles diffère légèrement tout en restant juste, alors l'algorithme la considérera comme fausse et annulera cette tâche", illustre l'étude.

L'OIT préconise de revenir aux fondamentaux du droit du travail

"Malgré l'exécution d'un travail précieux pour de nombreuses entreprises très performantes, les "crowdworkers" ont souvent un revenu inférieur au salaire minimum, devant gérer de manière imprévisible une rémunération fluctuante (...) et travaillent sans les protections habituelles d'une relation de travail. Aucun de ces résultats négatifs n'est inhérent au concept de "crowdwork" et ou de "microtâches". Au contraire, il serait possible d'améliorer les conditions pour les travailleurs."

Pour y parvenir, l'OIT préconise de revenir aux fondamentaux du droit du travail "en appliquant le salaire minimum en vigueur dans le pays" ou en permettant "une représentation syndicale". Elle enjoint également les entreprises à "couvrir le temps de travail perdu en cas de problème technique" et "d'assurer la possibilité aux travailleurs de décliner des tâches". Au total, dix-huit recommandations ont été formulées par l'ONU.

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(*) Etude publiée le 20 septembre 2018, intitulée "Digital labour plateforms and the future of work : towards decent work in the online world".

(**) Méthodologie : chiffres tirés de deux sondages réalisés entre 2015 et 2017, sur une base de 3.500 travailleurs vivant dans 75 pays différents et travaillant pour 5 plateformes mondiales de « micro-tâches ».

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Commentaires
a écrit le 27/09/2018 à 10:03 :
LE chômage de masse permis par e néolibéralisme et le dumping social imposé par la mondialisation ne peut que mener à l'esclavagisme salarial.

"Cette utopie, en voie de réalisation, d’une exploitation sans limite: L’essence du néolibéralisme" https://www.monde-diplomatique.fr/1998/03/BOURDIEU/3609 (gratuit et indispensable pour comprendre notre économie actuelle et ses failles aux conséquences désastreuses)

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