French Tech : "Il y aura un avant et un après l'arrivée de SoftBank en France" (Michel Combes, président de SoftBank Group International)

ENTRETIEN EXCLUSIF. En investissant plus d'un demi-milliard de dollars dans Sorare (680 millions), mais aussi dans ContentSquare (500 millions), Vestiaire Collective (210 millions) et Swile (200 millions), le géant japonais SoftBank a été l'investisseur de l'année 2021 dans la French Tech. Cet attrait récent du premier investisseur tech au monde pour la France est intimement lié à un homme : Michel Combes. L'emblématique patron du secteur des télécoms (de France Télécom à Sprint aux Etats-Unis, en passant par Alcatel-Lucent et Altice -SFR-) a pris la direction en avril 2020 de la branche International du groupe SoftBank. En dix-huit mois, il a organisé la fusion entre Sprint et T-Mobile, lancé un fonds d'investissement tech de 8 milliards de dollars en Amérique latine, sauvé WeWork de la banqueroute et jeté son dévolu sur les startups françaises. Pour La Tribune, l'ingénieur de formation revient sur l'arrivée fracassante de SoftBank en France et détaille ses ambitions sur le Vieux Continent. "Le risque ne nous fait pas peur et nous avons beaucoup d'argent à investir", prévient-il, tout en annonçant de nombreux autres investissements en Europe dans les prochains mois.
Sylvain Rolland

11 mn

Michel Combes.
Michel Combes. (Crédits : © Philippe Wojazer / Reuters)

LA TRIBUNE - ContentSquare, Sorare, Vestiaire Collective, Swile... Cette année, SoftBank a effectué une entrée fracassante au capital de certaines des plus belles pépites tricolores, ce qui a permis à la French Tech de battre des records de levées de fonds. Cet intérêt nouveau de SoftBank pour la France est-il une conséquence de votre arrivée dans le groupe en avril 2020 ?

MICHEL COMBES - Je suis incontestablement un ambassadeur de la French Tech auprès de SoftBank. Je suis par ailleurs entré au conseil d'administration de la majorité de ces startups pour les conseiller et être leur relais auprès de SoftBank. Mais il faut préciser que ces investissements se font dans le cadre du Vision Fund [un méga-fonds de 100 milliards de dollars lancé en 2017, Ndlr]. Or, en tant que président de SoftBank Group International, mon périmètre recouvre l'ensemble des activités de SoftBank à l'exception du Japon et du Vision Fund. Depuis mon entrée en fonction, mes actions les plus emblématiques ont été, en partenariat avec Marcelo Claure, [le numéro 2 du groupe, Ndlr], la fusion de Spring et de T-Mobile aux Etats-Unis, la reprise en main de WeWork jusqu'au succès de son entrée en Bourse fin octobre, et le lancement puis le déploiement d'un nouveau fonds de 8 milliards de dollars dédié à la technologie en Amérique latine.

Ceci dit, ma position au sein de SoftBank et ma connaissance du marché français me font intervenir dans les décisions d'investissement en France. Je suis même très impliqué dans les actifs sur un plan opérationnel, pour les aider à se développer en utilisant la puissance globale de SoftBank, qui est le premier investisseur dans la tech au monde.

Concernant la France, le groupe n'y était pas présent jusqu'à l'an dernier et j'ai trouvé cela anormal. J'ai donc porté le sujet auprès du fondateur et CEO, Masayoshi Son. Il fallait effectuer un changement de perception des deux côtés, car non seulement SoftBank connaissait mal la France, mais les entrepreneurs français connaissaient mal SoftBank également. Nous avons donc, avec Marcelo, rencontré beaucoup de pépites de la French Tech pour leur présenter ce que nous faisons. Certaines de ces rencontres ont débouché sur des deals, d'autres sont en cours. Et je peux vous dire que ce n'est pas fini, loin de là.

Comment SoftBank investit-il dans les startups ?

SoftBank est avant tout un "visionary investor", un investisseur visionnaire et de long terme. Les investissements de court terme ne nous intéressent pas. Nous faisons des paris stratégiques, nous voulons financer des innovations qui changent les paradigmes. Dit autrement, le risque ne nous fait pas peur et nous pouvons mettre beaucoup d'argent sur la table.

SoftBank intervient au moment du "growth", c'est-à-dire le passage à l'échelle, le moment où des startups déjà bien établies ont besoin de s'internationaliser et de beaucoup grossir pour devenir des géants. Nos tickets vont de quelques dizaines de millions à quelques centaines de millions de dollars, selon les besoins.

Pour les entreprises de qualité, l'argent n'est jamais un problème. Jellysmack, ContentSquare, Sorare et Swile auraient-elles pu lever sans nous ? Absolument. Pourquoi nous ont-elles choisi ? Parce qu'on amène non seulement l'argent, mais aussi le réseau, la force à l'international et l'accompagnement stratégique sur le long terme. Regardez Alibaba : nous sommes entrés au capital au début des années 2000 et SoftBank est toujours le principal actionnaire. Nous sommes restés même dans les moments difficiles.

Quelquefois, les paris sont perdants, à l'image du champion du coworking WeWork, qui a été survalorisé avant de s'effondrer en 2019 et a fait perdre plusieurs milliards de dollars à SoftBank... Comment éviter pareille débâcle à l'avenir ?

WeWork est un cas très intéressant. L'entreprise s'était engagée dans une croissance sans doute trop rapide qui s'est révélée intenable, et en octobre 2019 l'entrée en Bourse n'a pas pu avoir lieu, ce qui a engendré une crise profonde. En tant qu'investisseur principal, forcément SoftBank y a laissé quelques plumes. A ce moment-là, nous aurions pu faire ce que beaucoup auraient fait, c'est-à-dire quitter le navire. Mais à la place nous nous sommes posés autour d'une table, nous avons réfléchi et nous avons remis de l'argent pour restructurer l'entreprise du sol au plafond.

L'unique question à se poser était : pensions-nous que le modèle économique de WeWork et son innovation d'usage restaient pertinents ? La réponse était oui, mais il fallait remettre l'entreprise sur de bons rails. On a donc redéfini une stratégie, restructuré l'entreprise sur le plan managérial, et 18 mois plus tard, fin octobre 2021, elle a réussi son introduction en Bourse à Wall Street avec une valorisation de 9 milliards de dollars. Il faut se rappeler que WeWork perdait 1,8 milliard de dollars en 2019. Or, l'entreprise sera rentable dès 2022. C'est un beau parcours. Le cas WeWork montre que SoftBank n'a pas hésité à remettre de l'argent quand l'entreprise était en difficulté, car nous croyons en nos investissements et nous tenons bon dans la tempête.

D'après vous, pourquoi les ContentSquare, Sorare ou Swile ont-elles choisi SoftBank alors que ces pépites de la French Tech sont courtisées par tous les fonds ?

Notre force, c'est que l'ADN de SoftBank repose sur un tryptique investisseur-entrepreneur-opérateur. C'est le point commun entre Masayoshi Son, Marcelo et moi-même, nous avons cette triple expérience et cette triple vision qui nous permet de comprendre ce qu'est l'entrepreneuriat, de savoir investir et de savoir déployer au niveau industriel et international. C'est d'ailleurs l'une des raisons pour lesquelles j'ai rejoint cette entreprise. Notre ambition, notre goût du risque, notre expérience, notre réseau et notre volonté d'être un acteur de long terme plaisent aux entrepreneurs. SoftBank a 350 entreprises en portefeuille, partout sur la planète. Nous pouvons aider les startups à atteindre et dépasser leurs ambitions.

Dans le détail, qu'allez-vous leur apporter ?

Jonathan Cherki, le fondateur de ContentSquare, est un entrepreneur exceptionnel donc pour lui, trouver de l'argent n'est pas une difficulté. Mais il veut faire de ContentSquare un leader mondial du logiciel et doit pour cela accélérer son déploiement aux Etats-Unis et conquérir l'Asie. En plus de notre expérience dans l'hyper-croissance, SoftBank est présent sur ces deux marchés et peut le connecter à des futurs clients et partenaires.

Sorare a également besoin de s'implanter à l'international car son marché, à la confluence du football et de la technologie NFT, est mondial. L'entreprise vise particulièrement les Etats-Unis, l'Amérique latine et l'Allemagne, des marchés sur lesquels nous sommes très forts. En Amérique latine, SoftBank est un investisseur de référence dans le premier acteur médias avec Televisa et Univision, et nous sommes aussi devenus le deuxième actionnaire de référence de Deutsche Telekom en Allemagne, ce qui nous permettra de promouvoir Sorare sur ces gros marchés. Notre investissement dans Swile, qui est une plateforme offrant des avantages aux salariés, répond au même besoin de pénétrer le marché latino-américain. Or, SoftBank est l'acteur le plus important au Brésil et au Mexique en terme d'investissement technologique, nous connaissons très bien leur écosystème.

La France a longtemps été perçue par le reste du monde comme un nain technologique. Son image a-t-elle changé à l'international, et notamment aux yeux de SoftBank ?

Oui, l'image de la French Tech a changé. C'est le cas aussi pour l'Europe en général. Jusqu'à présent SoftBank était plutôt focalisé sur les Etats-Unis et l'Asie car ce sont des marchés matures. Mais aujourd'hui il y a un très fort dynamisme dans la tech européenne. La France en particulier a énormément évolué ces dernières années, au point de devenir l'un des écosystèmes d'innovation les plus dynamiques en Europe et un pays que des fonds internationaux regardent avec de plus en plus d'intérêt.

Il est vrai que pendant longtemps, la France a été en retard, à la fois vis-à-vis des Etats-Unis, mais aussi vis-à-vis de ses voisins européens et notamment le Royaume-Uni et l'Allemagne. Elle souffrait d'un manque flagrant de capitaux et d'un environnement réglementaire et politique rigide, qui poussaient de nombreux entrepreneurs de talent à partir à l'étranger. La qualité des Français est reconnue dans le monde entier, ce qui se traduit pas le fait que 120.000 des meilleurs Français travaillent dans la Silicon Valley.

Heureusement, depuis dix ans, les pouvoirs publics ont pris conscience de ces freins et ont fait évoluer le contexte réglementaire et financier. Bpifrance a investi beaucoup d'argent dans le financement d'amorçage puis le venture capital, les investisseurs privés sont arrivés, le nombre de startups a explosé... Aujourd'hui, des licornes [startup non cotée et valorisée au moins un milliard de dollars, Ndlr] naissent tous les mois et c'est la conséquence de cet énorme travail de fond pour créer un environnement favorable à l'innovation, ce qui permet enfin de valoriser l'incroyable qualité des ingénieurs et des entrepreneurs français.

Je dirais donc que jusqu'à présent, ce n'était pas logique pour SoftBank d'être en France car ce n'était pas un pays mature dans la tech. Mais maintenant que l'écosystème est développé et qu'il y a des startups avec un potentiel mondial, c'est le moment pour nous et pour d'autres investisseurs internationaux spécialisés dans le financement de late-stage et l'internationalisation, d'arriver en France.

Sorare (680 millions de dollars) et ContentSquare (500 millions de dollars) ont pulvérisé, de loin, les records de fonds levés en France. Gagnez-vous ces startups en partie car SoftBank a les poches plus profondes que les autres ?

Il ne s'agit pas de mettre le plus gros ticket mais de pouvoir mettre l'argent qu'il faut au bon moment, et savoir répondre aux problématiques de croissance des startups. En Allemagne et au Royaume-Uni, des levées d'un demi-milliard de dollars ou davantage ont lieu tous les ans, ce n'était pas encore le cas pour la France avant notre arrivée. Je pense donc que SoftBank va avoir un effet déclencheur : il y aura un avant et un après SoftBank en France.

Et je pense que c'est une très bonne chose car la France a besoin de liquidités pour financer le "growth". Plus il y a de fonds prêts à investir en France, mieux c'est pour l'écosystème et c'est le message que nous recevons de la part des investisseurs français et même de l'Etat. Notre arrivée dans le pays a permis de réaliser des levées de fonds d'une ampleur inédite et je pense que cela va à la fois débloquer d'autres investissements et attirer d'autres fonds internationaux en France. Il manque encore un Nasdaq européen pour faire de l'Europe une place tech vraiment attractive, mais j'ai confiance dans la capacité d'accélération de l'Europe.

Y a-t-il d'autres investissements prévus en France et en Europe dans les prochains mois ?

Le groupe SoftBank a identifié des entreprises en France et en Europe, nous allons annoncer d'autres investissements dans les mois qui viennent. On voit émerger des boîtes de très grande qualité qui pourront peut-être valoir 100 milliards de dollars dans les années qui viennent, à l'image de la fintech britannique Klarna dans laquelle nous avons investi en juin dernier. Il n'y en a pas encore en Europe mais SoftBank veut contribuer à les faire émerger.

SoftBank n'a pas de bureaux en France. Est-ce prévu ?

Je souhaite qu'on s'implante physiquement dans les gros pays dans lesquels nous investissons. Ma recommandation pour le Vision Fund serait donc de déployer davantage de ressources en France, j'ai la forte conviction que c'est nécessaire. En tout cas soyez-en sûrs : ce n'est que le début de la présence de SoftBank en France et en Europe.

Propos recueillis par Sylvain Rolland

Sylvain Rolland

11 mn

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Commentaires 5
à écrit le 02/12/2021 à 16:58
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Cette personne est un mercenaire qui se prend des golden hello des paquets d'actions des tonnes de fric et qui détruit tout le tissu industriel sur son passage La brebis ne fait pas confiance au loup qui lui sourit....

à écrit le 02/12/2021 à 14:05
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Un fond japonais (aussi actionnaire du chinois Alibaba, ~ 30% courant 2021) qui opérerait pour le bien commun français? "ambassadeur de la French Tech auprès de SoftBank" Vendre la French Tech à SoftBank, pour que le fond revendre nos pépites à l'i...

à écrit le 02/12/2021 à 13:31
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En effet, c'est une bonne nouvelle, on peut compter sur les japonais en ce qui concerne la technologie de pointe et ce pays dont la pyramide démographique est inversée a intérêt à enchaîner les partenariats étrangers également, tandis que nous ne pou...

le 04/12/2021 à 13:55
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on voit que vous connaissez rien au secteur..

le 04/12/2021 à 18:42
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Pourquoi les allemands sont meilleurs tzchnologiquement que les japonais ? Ça m'étonnerait.

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