French Tech : pourquoi l'objectif de 100 licornes en 2030 d'Emmanuel Macron est modéré

En visite au salon Viva Technology, le président de la République a fixé l'objectif à la French Tech de générer 100 licornes d'ici à 2030. Ce nouveau cap s'ajoute à celui lancé par Bruno Le Maire mardi de 10 décacornes en 2030, et à celui d'Emmanuel Macron lui-même en septembre 2021 de 10 super géants européens valorisés 100 milliards d'euros en 2030. Explications.
Sylvain Rolland

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Les objectifs de 100 licornes et de 10 décacornes paraissent aujourd'hui ambitieux, mais ils sont en réalité modérés.
Les objectifs de 100 licornes et de 10 décacornes paraissent aujourd'hui ambitieux, mais ils sont en réalité modérés. (Crédits : SARAH MEYSSONNIER)

Le gouvernement n'en finit plus de fixer des objectifs à la French Tech. De passage au salon Viva Technology ce vendredi 17 juin, le président de la République, Emmanuel Macron, a lancé l'objectif d'atteindre "au moins 100 licornes françaises à l'horizon 2030", c'est-à-dire 100 startups non cotées et valorisées au moins 1 milliard de dollars. Sauf que mardi, Bruno Le Maire avait communiqué un autre objectif : insistant sur la nécessité de créer des géants mondiaux de la tech, le ministre de l'Economie se mettait au défi d'engendrer 10 décacornes d'ici à 2030, dont 5 en 2025, soit 10 startups non cotées et valorisées au moins 10 milliards de dollars.

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Macron mise sur un rythme au final peu ambitieux de 9 licornes par an

Les deux objectifs ne sont pas contradictoires : plus la France créera de licornes, plus ses chances de générer des décacornes seront importantes. C'est logique : la valorisation des startups se calcule au moment des levées de fonds : plus une entreprise tech lève d'argent, plus sa valorisation grimpe. Et il faut réaliser plusieurs très grosses levées de fonds, de plusieurs centaines de millions de dollars, pour atteindre le statut de licorne, et encore plus pour être une décacorne.

Pour atteindre 100 licornes à la fin de l'année 2030, Emmanuel Macron mise donc sur un rythme de 9 ou 10 licornes par an. Car la French Tech compte aujourd'hui 24 licornes -27 d'après la communication gouvernementale. Il reste donc 8 ans et demi pour créer 76 nouvelles licornes, soit une nouvelle licorne toutes les cinq semaines d'ici à fin 2030.

L'objectif est au final assez réaliste, voire peu ambitieux : en 2021, la French Tech a généré 11 nouvelles licornes, soit davantage que le rythme prévu par le président pour les huit prochaines années. En 2022, alors que le premier semestre n'est pas encore terminé, le compte est déjà à 6. Sachant que les levées de fonds ont explosé ces deux dernières années, le pipeline de startups qui vont avoir besoin de relever de grosses sommes d'argent pour grandir est important.

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L'objectif de 10 super-géants européens valorisés 100 milliards d'euros est maintenu

En plus des deux nouveaux objectifs de 100 licornes et 10 décacornes en 2030, Emmanuel Macron a également maintenu celui qu'il avait lancé en septembre 2021 : 10 super géants européens de la tech d'ici à 2030, chacun valorisés au moins 100 milliards d'euros, avec si possible quelques Français dans le lot.

Si l'objectif des licornes paraît atteignable facilement -il y a déjà plus de 1.000 licornes dans le monde actuellement-, celui des décacornes est plus difficile, bien que tenable également : le monde compte aujourd'hui 51 décacornes, dont 17 en Europe mais aucune en France.

Pour créer 10 géants valorisés 100 milliards d'euros d'ici à 2030, la marche est donc très haute, pour plusieurs raisons. La première est qu'il n'y a que 2 startups non cotées dans le monde qui ont atteint ce niveau d'après le dernier rapport de la banque d'affaires GP Bullhound : il s'agit des chinois Bytedance (Tik Tok) et Ant Group. La deuxième est qu'aucune startup européenne n'a atteint aujourd'hui ne serait-ce que le palier de 50 milliards d'euros de valorisation : la fintech néerlandaise Adyen pèse 47 milliards de dollars, suivie par la fintech suédoise Klarna à 45 milliards de dollars, puis les britanniques Checkout.com (40 milliards) et Revolut (33 milliards). Le géant de streaming musical Spotify est loin derrière avec 19,5 milliards, et la fintech susse Unity ferme la marche avec une 10,7 milliards de dollars. Voici pour les décacornes européennes actuelles, et aucune ne s'approche même de loin des 100 milliards d'euros de valorisation.

Surtout, l'incertitude sur l'environnement économique des prochaines années rend cet objectif d'Emmanuel Macron très spéculatif. Les valorisations de la tech ont déjà fortement chuté depuis le début de l'année 2022, car la remontée durable des taux d'intérêts -et avec eux la fin de l'argent dit "gratuit'- rend l'investissement dans la tech moins attractif et plus risqué, d'autant plus dans un contexte macroéconomique global très tendue avec le retour de l'inflation, la crise mondiale de l'approvisionnement, la guerre en Ukraine et la crise climatique qui devrait réorienter quelque peu les investissements vers la transition écologique et énergétique.

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Des objectifs purement politiques

Surtout, quel est le sens de fixer de tels objectifs ? Pour le chef de l'Etat et Bruno Le Maire, l'enjeu est surtout politique : il s'agit d'affirmer haut et fort le soutien de l'Etat à l'écosystème tech et d'encourager les investissements dans ce secteur. Car le gouvernement mise beaucoup sur la technologie pour contribuer à résoudre les grands défis économiques de la décennie, à savoir la transition écologique et la réindustrialisation de la France.

C'est aussi une tactique de communication : la révolution numérique étant inéluctable et encore à ses débuts, le secteur de la tech est mécaniquement amené à grossir. Il double d'ailleurs de taille tous les trois ans d'après EY. Fixer des objectifs spectaculaires et y parvenir -à l'image de celui des 25 licornes en 2025, fixé en 2017 et déjà atteint- revient à s'approprier politiquement les succès des entreprises du numérique, et relève d'un calcul assez prévisible au regard des chiffres de croissance de l'écosystème. Ainsi, les objectifs de 100 licornes et de 10 décacornes paraissent aujourd'hui ambitieux, mais ils sont en réalité modérés. Seul celui des 10 géants européens valorisés 100 milliards d'euros en 2030 peut vraiment être considéré comme ambitieux. Mais sa réalisation ne dépend pas, loin de là, du seul volontarisme politique de la France.

Sylvain Rolland

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