Rétrogradation du Numérique au gouvernement : la douche froide de la French Tech

Le déclassement du Numérique en simple secrétariat d'Etat alors qu'il était un ministère délégué, passe mal auprès de l'écosystème tech. Tout comme le choix d'une élue inexpérimentée sur ces sujets, Marina Ferrari.
Sylvain Rolland
La nouvelle secrétaire d'Etat au Numérique, Marina Ferrari.
La nouvelle secrétaire d'Etat au Numérique, Marina Ferrari. (Crédits : Assemblée Nationale)

« Mais c'est qui ??? Quelqu'un la connaît ? » Jeudi 8 février au soir, juste après l'annonce de la nomination de la députée (Modem) Marina Ferrari en tant que secrétaire d'Etat au Numérique, à la place de Jean-Noël Barrot déplacé aux Affaires européennes, les différents groupes WhatsApp regroupant des entrepreneurs et investisseurs de la French Tech sont en surchauffe. « Super, c'est un secrétariat d'Etat, on retourne en 2014 », se désespère sur l'un d'entre eux une figure connue du secteur, dans un message consulté par La Tribune et validé par une nuée de pouces levés. « C'est n'importe quoi, du foutage de gueule », enchaîne un entrepreneur parisien... Toute la soirée, les messages du même ton s'enchaînent.

Un « déclassement » qui passe mal

Si la déception est si forte, c'est parce que l'écosystème du Numérique a le sentiment d'avoir été la dernière roue du carrosse lors des arbitrages politiques du remaniement ministériel.

Le plus grand grief est la rétrogradation du maroquin, passé de ministère délégué depuis 2022 à simple secrétariat d'Etat. Premièrement car ce retour en arrière paraît totalement déconnecté des enjeux du numérique. La quasi-totalité des Français l'utilise au quotidien pour communiquer, travailler et se divertir, et l'ensemble de l'économie se transforme rapidement et à marche forcée sous l'effet du numérique, pierre angulaire de la compétitivité des entreprises et outil majeur dans la transition écologique ou la souveraineté technologique de l'Europe. Et ce d'autant plus à l'heure de l'intelligence artificielle générative, qui a pris de court le monde entier et fait peser des menaces inédites sur l'emploi ou la démocratie.

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Ensuite, car le statut a son importance. Les secrétaires d'État figurent aux derniers rangs de l'ordre protocolaire. Par conséquent, ils n'assistent pas aux réunions interministérielles, c'est-à-dire là où se décident les arbitrages politiques et financiers. Politiquement, le message envoyé est que le numérique est une préoccupation secondaire du gouvernement, alors qu'Emmanuel Macron lui-même, passionné par les technologies, a affirmé de nombreuses fois l'importance du Numérique dans l'avenir de la France et la nécessité de placer ses enjeux au cœur de l'ensemble des politiques publiques.

Dans ce contexte, le fait que le portefeuille reste rattaché au puissant ministère de l'Economie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique, dirigé par l'indéboulonnable Bruno Le Maire, est une maigre consolation. « Quoi qu'on en dise, c'est un net recul et un très mauvais signal envoyé », déplore un député du camp présidentiel. « Cela montre que le Macron de la « startup nation » de 2017 s'est effacé derrière le Macron beaucoup plus réac' et à droite d'aujourd'hui », poursuit-il.

La sénatrice Catherine Morin-Desailly (UDI), spécialiste reconnue du secteur, va plus loin :

« Cette rétrogradation est très préjudiciable. Au regard des enjeux, il faudrait au contraire un ministre de plein exercice avec autorité sur les différents ministères, pour déployer une vraie stratégie industrielle et politique de transformation numérique. Quelle autorité aura une secrétaire d'Etat sur ses propres collègues ? », se demande-t-elle.

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Marina Ferrari, « brillante »... mais novice

Le deuxième facteur de déception de l'écosystème du Numérique réside dans le choix d'une novice du secteur, Marina Ferrari, comme titulaire du poste. « Personne n'a rien à reprocher à Marina Ferrari et elle est sûrement très bien. Mais force est de constater qu'elle n'a aucune expérience du numérique et qu'on va donc repartir de zéro avec elle », regrette une personnalité de la French Tech.

Si la nouvelle secrétaire d'Etat a revendiqué sur X (ex Twitter) que le numérique est un secteur qu'elle « connaît », l'affirmation paraît très exagérée. Marina Ferrari a certes travaillé pendant dix ans dans deux startups... Mais en tant que directrice des ressources humaines. Et ce à temps partiel, en parallèle de ses mandats d'élue locale. Elle faisait notamment partie jusqu'à 2022 de Lunabee Studio, une startup chambérienne de développement d'applications, connue pour son rôle dans la création de StopCovid devenue TousAntiCovid, l'application très polémique de traçage numérique des contacts.

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Pour autant, ceux qui la connaissent décrivent Marina Ferrari comme une personnalité « brillante » et « tout à fait capable de se saisir de n'importe quel sujet ». Très appréciée dans son parti, le Modem, la primo-députée, élue en 2022, n'a néanmoins jamais manifesté, ces 18 derniers mois, le moindre intérêt pour les sujets numériques. Au Palais Bourbon, ses thématiques de prédilection concernaient essentiellement la fiscalité -elle occupait le rôle de secrétaire de la commission des Finances- ainsi que le logement et la décentralisation. Symboliquement, elle n'a rejoint Twitter qu'une fois députée en 2022, et n'a jamais publié un seul message sur les enjeux du secteur.

Retour à la case départ

C'est pourquoi les réactions officielles à sa nomination ont été timides. Numeum, la plus grande association professionnelle du secteur, s'est contenté dans un court communiqué de presse de « saluer » sa nomination et de lister ses futurs domaines de collaboration avec la nouvelle secrétaire d'Etat. France Digitale, qui fédère exclusivement des startups et des investisseurs, s'est montré plus tranchant. Tout en saluant à son tour Marina Ferrari, l'association exprime « sa déception de constater qu'elle n'est pas nommée au rang de ministre comme son prédécesseur » et « s'inquiète d'une possible prise en compte amoindrie des enjeux d'innovation et de numérique pourtant essentiels pour l'emploi et la souveraineté de notre pays »

L'écosystème hésite en fait entre manifester un état d'esprit constructif et bienveillant d'un côté, et afficher sa lassitude de l'autre. « Jean-Noël Barrot non plus ne connaissait rien au secteur lors de sa prise de poste en 2022, finalement il a été très bon », relativise un investisseur auprès de La Tribune, sans cacher sa « déception » sur le profil choisi.

Effectivement, Jean-Noël Barrot était le premier profil 100% politique parachuté au Numérique, à l'inverse de ses prédécesseurs Cédric O, Mounir Mahjoubi, Axelle Lemaire et Fleur Pellerin, tous connaisseurs du secteur. Il avait donc consacré ses six premiers mois en tant que ministre à rencontrer tous les acteurs du secteur, pour maîtriser l'étendue de ses enjeux, des télécommunications (fibre pour tous, 5G...) à la French Tech (financement et développement des startups...), en passant par la régulation des réseaux sociaux, la révolution de l'intelligence artificielle, les Gafam et les sujets de concurrence, ou encore les sujets relatifs à la souveraineté numérique.

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Une période d'apprentissage rapide qualifiée « d'épuisante pour le ministre » par son entourage de l'époque, et que les acteurs du numérique ne sont pas ravis de devoir revivre. « Changer d'interlocuteur à ce moment crucial pour la tech pose un vrai problème au regard des enjeux. On a besoin de stabilité et d'expertise. Or Marina Ferrari va perdre des mois à maîtriser les sujets et comprendre comment manœuvrer dans la machinerie complexe de l'administration, en France et en Europe », regrette un interlocuteur régulier de Bercy.

Le Numérique sacrifié sur l'autel des tractations politiques

En réalité, le Numérique a été une variable d'ajustement lors du remaniement. D'après nos informations, les équilibres politiques au sein de la majorité présidentielle exigeaient quatre postes au sein du gouvernement pour le Modem. Dont un ministre de plein exercice (Marc Fesneau, à l'Agriculture) et deux ministres délégués (Sarah el Haïry, chargée de l'Enfance, de la Jeunesse et des Familles, et Jean-Noël Barrot, ministre délégué à l'Europe). Restait une dernière place pour un secrétariat d'Etat, dirigé par une femme, et si possible dans la moitié sud de la France, afin de respecter les équilibres politiques.

Marina Ferrari, que beaucoup donnaient entrante au gouvernement, coche toutes ces cases. Restait la question du Numérique, et de son périmètre. Bon élève du précédent gouvernement, Jean-Noël Barrot souhaitait, d'après nos informations, conserver le titre de ministre délégué au Numérique, mais étendre son périmètre à l'Industrie, poste occupé par Roland Lescure. Une manière de poursuivre son action tout en obtenant une promotion, dans la lignée du développement des startups industrielles et du rôle important du numérique dans la réindustrialisation.

Mais il n'a pas obtenu gain de cause. Roland Lescure a non seulement conservé son maroquin, mais il a également obtenu l'Energie, liant ainsi les enjeux de réindustrialisation de la France à celui de sa transition énergétique. Le Numérique étant rétrogradé en tant que secrétariat d'Etat, le vice-président du Modem ne pouvait conserver sa position. Fidèle à son héritage familial -son père, Jacques Barrot, s'était illustré à ce même poste-, Jean-Noël Barrot a sauté le pas, laissant Marina Ferrari, un temps considérée pour l'Europe, prendre le Numérique.

Sylvain Rolland

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Commentaires 13
à écrit le 13/02/2024 à 13:11
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Cette dame a t'elle codé un jour, connaît elle les bases de données, les protocoles, HarmonyOS next, ect.. À la limite est elle une commerciale de haut vol pour vendre à l'étranger l'excellence française, comme mistral IA ? Ou sort elle d'une forma...

à écrit le 13/02/2024 à 12:14
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Bof ce n'est pas comme si le numérique et l'AI allaient conditionner l'économie de demain 🤣

à écrit le 13/02/2024 à 10:56
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La dame est un pur produit de l'establishment, jetez un coup d'oeil à sa biographie..... Quant à ce genre d'activité bidon, à part dilapider l'argent pour financer des startups fantasmatiques, cela ne sert à rien. Les amis financent les amis.

à écrit le 13/02/2024 à 10:24
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On a pas besoin d'un ministre du numérique français puisqu'on a Microsoft, Google et Apple ! Et aussi des cabinets de consulting qualifiés ! TVA bien !

à écrit le 13/02/2024 à 10:22
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pourquoi vous pensiez que cela aurait été autrement ? des gens qui ne crée pas de valeurs, qui n'ont pas compris l'avenir et qui se sont mis dans les multinationales sans risques (40% des entreprises du CAC 40 sont des hauts fonctionnaires, vous pens...

à écrit le 13/02/2024 à 9:28
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Un Ministre Numerique, ne sert a rien, est inutile, Tout cela n'est que de cinema, Secretaire d'Etat est bien suffisant, Faisons des economies Bravo Attal,

à écrit le 13/02/2024 à 6:34
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C'est pas grave ... Ils revoteront tous comme un seul homme encore une fois pour Macron, ou plus vraisemblanlement son clone en plus vicieux E.Philippe.

à écrit le 13/02/2024 à 6:05
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je suis agriculteur et je n'ai nul besoin de ministre pour savoir quoi faire ce matin !!!!

à écrit le 12/02/2024 à 22:03
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Essayer de mettre quelqu'un de compétents quelque part ? Ceci ne fait pas partie du programme de Renaissance..... De toute façon, M. MACRON, quand on lui parle de numérique, ne pense qu'au nombre de ses électeurs.... Il est déjà trop occuper au suj...

à écrit le 12/02/2024 à 19:25
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Depuis 2017, des résultats ? Oui. Quelques-uns, à entretenir et consolider ### Des dynamiques lancées ? Aussi. ### Dans les administrations, pour les entreprises et les usagers ? Aussi. ### Sauf que beaucoup ne retiendront que ce qui est déj...

à écrit le 12/02/2024 à 19:12
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start up nation à l'insu de son plein gré.

à écrit le 12/02/2024 à 19:12
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start up nation à l'insu de son plein gré.

à écrit le 12/02/2024 à 17:13
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Ne cherchez plus, la France touche le fond sur tous les domaines🙊🙉🙈

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