Remaniement : pourquoi « l'inconnu » Jean-Noël Barrot a été nommé ministre délégué à la Transition numérique et aux télécoms

Pour la première fois en dix ans, le numérique et les télécoms sont représentés au gouvernement par un ministre délégué et non plus par un secrétaire d'Etat. Une vraie promotion pour le secteur. En revanche, le choix de Jean-Noël Barrot, député Modem proche de François Bayrou, étonne l'écosystème du numérique français, qui s'attendait à la nomination d'un expert, dans la lignée des trois derniers titulaires du poste.
Sylvain Rolland
Jean-Noël Barrot est le premier ministre délégué au numérique depuis Fleur Pellerin en 2012.
Jean-Noël Barrot est le premier ministre délégué au numérique depuis Fleur Pellerin en 2012. (Crédits : DR)

Déception pour Philippe Englebert et Eric Bothorel, les deux favoris qui y auront cru jusqu'au bout. Et double surprise pour les observateurs du numérique. Dans le cadre du remaniement ministériel du 4 juillet, post-élections législatives, le chef de l'Etat, Emmanuel Macron, et la Première ministre, Elisabeth Borne, ont finalement choisi un profil qui n'était dans aucun radar. Le nouveau ministre délégué à la Transition numérique et aux Télécommunications est donc Jean-Noël Barrot, économiste, député des Yvelines, secrétaire général du Modem, et inconnu au bataillon pour une grande partie de l'écosystème français du numérique, qui aborde sa nomination avec étonnement et une curiosité mêlée d'appréhensions.

Profil politique plutôt qu'expert, périmètre élargi

C'est un choix étonnant à deux titres. La première rupture d'Emmanuel Macron est le choix du titulaire, Jean-Noël Barrot. Il faut remonter à Fleur Pellerin, de mai 2012 à avril 2014, pour retrouver un vrai politique en charge du numérique au gouvernement. Cette proche de François Hollande et membre du Club XXIè siècle, qui a fourni une légion de cerveaux au président socialiste, n'était pas une spécialiste du sujet mais a durablement marqué l'écosystème en créant la Mission French Tech. De son côté, Jean-Noël Barrot est un proche de François Bayrou. Il est d'ailleurs le secrétaire général du Modem. Il vient de passer cinq ans à l'Assemblée nationale en tant que député à traiter de sujets concernant les entreprises en général et plus particulièrement les PME. Son entrée au gouvernement semble n'avoir été qu'une formalité tant son nom circulait avec insistance pour un maroquin ministériel depuis plusieurs mois.

Fleur Pellerin partage avec Jean-Noël Barrot un autre point commun : leur statut de ministre délégué, et non pas de secrétaire d'Etat. C'est la deuxième rupture d'Emmanuel Macron : tous les successeurs de Fleur Pellerin entre 2014 et 2022 -Axelle Lemaire, Mounir Mahjoubi, Cédric O-, étaient de « simples » secrétaires d'Etat. Ils avaient donc moins de pouvoir, étant donné que les secrétaires d'Etat figurent aux derniers rangs de l'ordre protocolaire et n'assistent pas aux réunions interministérielles où se décident les arbitrages politiques et financiers. Hasard ou pas, Axelle Lemaire, Mounir Mahjoubi et Cédric O étaient aussi tous les trois des « technos », des spécialistes du secteur. Le retour du numérique dans un ministère délégué coïncide donc avec le retour d'une personnalité politique pour l'incarner, plutôt qu'un expert.

Le choix de Jean-Noël Barrot est donc avant tout stratégique pour un président en quête de nouveaux équilibres dans la majorité présidentielle depuis les élections législatives. « Emmanuel Macron a dû donner des postes à ses alliés, notamment le Modem de François Bayrou et Horizons d'Edouard Philippe. Nommer Jean-Noël Barrot au Numérique est un choix purement politique. Son expérience des sujets numériques n'était pas un critère de sélection », nous explique une source proche d'Emmanuel Macron.

Une autre source de l'appareil gouvernemental confirme : « Bayrou le voulait au gouvernement, il était certain qu'il aurait un poste à Bercy depuis plusieurs semaines. Personnellement je le voyais plutôt aux PME puisqu'il avait travaillé sur le sujet, mais il fallait également trouver une place à Olivia Gregoire [qui a quitté le porte-parolat pour ce poste, Ndlr]. Finalement, le jeu des chaises musicales lui a attribué le Numérique ».

Difficile aussi de ne pas interpréter le choix d'un député Modem comme un tacle envoyé à Philippe Latombe, autre député Modem, très connu -et apprécié- des acteurs du numérique, et qui s'est imposé pendant le premier mandat d'Emmanuel Macron comme son principal opposant, critiquant de manière très ouverte la stratégie cloud de confiance, le Health Data Hub ou encore la loi Avia, entre autres. « Nommer Barrot est sûrement une manière de faire rentrer dans le rang le Modem, et donc Latombe », estiment plusieurs observateurs. Il y a en effet peu de risques de voir Jean-Noël Barrot adopter les positions très critiques de son collègue. Réputé pour sa « loyauté » à la Macronie -en témoignent ses multiples interventions ces derniers mois dans les médias pour défendre le président et son action à l'Assemblée jusqu'à présent-, Barrot est décrit par plusieurs députés qui l'ont côtoyé comme « très intelligent » voire « brillant », « fidèle » mais aussi très lisse et « bon soldat ». « Il peut avaler des couleuvres dans tous les sens », persifle l'un d'entre eux.

Les acteurs du numérique mitigés

Âgé de 39 ans et député des Yvelines depuis 2017, Jean-Noël Barrot ne s'est mobilisé sur aucun sujet lié au numérique à l'Assemblée nationale. ll ne faisait logiquement pas partie des députés experts recensés par La Tribune. Cet économiste libéral, passé par Sciences Po et HEC et ancien professeur de finances à la Sloan School of Management du prestigieux Massachusetts Institute of Technology (MIT), ne connaît donc pas la tambouille interne du secteur et ses enjeux micro-économiques.

En revanche, il connaît très bien le monde des entreprises, et notamment les PME et TPE. Au Palais Bourbon, l'ancien vice-président de la commission des Finances a été chargé par le gouvernement de travailler sur la loi Pacte en 2018-2019, puis, depuis 2020, sur la relance des entreprises post-Covid. Il a écrit à cette fin un rapport proposant un "pack Rebond" de 27 mesures pour les entreprises. Lors de la campagne présidentielle, il était également en charge des relations du candidat Macron avec les entreprises. Autrement dit, si le numérique n'apparaît pas comme un de ses sujets d'intérêt majeur, l'économiste n'est pas novice avec la transformation numérique des entreprises, ce qui semble correspondre au nouveau périmètre du poste. Passer d'un secrétariat d'Etat à un ministère délégué implique un élargissement des sujets traités qui justifie le fait de confier le poste à un profil plus politique qu'expert.

L'écosystème du numérique, qui s'attendait à la continuité -c'est-à-dire traiter avec un fin connaisseur tel que Philippe Englebert, Eric Bothorel voire une surprise comme Marie Ekeland-, est donc globalement tombé de sa chaise. Toutefois, les réactions des principaux syndicats professionnels sont positives, à l'image de celle de Maya Noël, la directrice générale de France Digitale, le principal lobby des startups et des investisseurs. « Jean-Noël Barrot est un habitué des négociations politiques, il connaît les rouages de l'Assemblée nationale et maîtrise les sujets de l'économie et du financement du numérique. Il a un bon profil pour accompagner la montée en puissance des entreprises technologiques françaises », estime-t-elle auprès de La Tribune.

De son côté, Numeum, la principale fédération professionnelle des entreprises du numérique, se montre carrément enthousiaste par le choix inattendu d'Emmanuel Macron :

« Nous ne connaissons pas Jean-Noël Barrot, personne ne l'avait identifié, mais on a compris qu'il maîtrise bien le monde de l'entreprise et des PME. C'est une bonne chose car on a davantage besoin de quelqu'un qui comprend bien les besoins des différents acteurs que d'un spécialiste des startups et des investisseurs », relève Pierre-Marie Lehucher, le coprésident de l'association, interrogé par La Tribune. Avant de se rassurer : « Un économiste ne peut pas ignorer l'importance du numérique pour l'économie, donc cela ne nous inquiète pas du tout ».

D'autres acteurs du numérique consultés par La Tribune relativisent aussi le manque d'intérêt de Jean-Noël Barrot pour le secteur. « Le numérique a besoin d'être porté politiquement, de prendre de l'ampleur au-delà de la French Tech, et d'avoir une place importante au gouvernement, ce qui semble désormais être le cas », se réjouit Sébastien Garnault, le président de la CyberTaskForce et de la Paris Cyber Week. De son côté, Asma Mhallah, professeure à Science Po et spécialiste de l'économie numérique, se félicite sur Twitter de voir « l'un des meilleurs jeunes économistes français » occuper le poste et y apporter sa « vision systémique », en tandem avec Bruno Le Maire avec lequel il faudra s'accorder.

« Ce ne sera plus l'open bar »

Si les acteurs du numérique attendent de voir comment Jean-Noël Barrot prendra en main les sujets, sa nomination apparaît toutefois comme la volonté de changer de cap. Autrement dit : diluer la French Tech. Le premier mandat d'Emmanuel Macron a été marqué par la mise en avant systématique de la « startup nation » et la course aux licornes. Cédric O était même surnommé par ses détracteurs le « VRP des startups » car son action consistait principalement à relayer et à répondre aux problématiques des pépites de la French Tech et de leurs investisseurs.

Logiquement, la nomination de Jean-Noël Barrot fait donc l'effet d'une petite douche froide dans le capital-risque français. « L'Etat a fixé de nouveaux objectifs politiques autour des startups, donc Barrot va devoir s'y coller. Mais ce ne sera plus l'open bar comme avant. Le périmètre du poste s'élargit ce qui est très bien, mais on sort un peu de son centre, on risque de perdre en influence. Il faudra surveiller qui sera nommé dans son cabinet », craint un investisseur consulté par La Tribune. Comme lui, de nombreux autres acteurs de la French Tech souhaitaient la nomination de Philippe Englebert, ancien conseiller à l'Elysée pendant cinq ans, qui aurait incarné la continuité avec Cédric O. Ou, à défaut, du député LREM Eric Bothorel, également proche de Cédric O et qui fait récemment beaucoup d'efforts pour se rapprocher de cet écosystème.

« L'approche VivaTech où l'on fête l'innovation dans tous les sens, c'est terminé et c'est très bien", affirme Sébastien Garnault. De toute façon, pas sûr qu'Emmanuel Macron ait vraiment eu le choix que de repenser le périmètre du poste. Depuis le début de l'année, la tech mondiale est en crise sous l'effet de la remontée des taux d'intérêt, de l'inflation, de la pénurie des composants, de la guerre en Ukraine et des tensions géopolitiques. Les valorisations des licornes et des géants du secteur fondent jusqu'à -70% pour des leaders comme Netflix et des licornes comme la fintech suédoise Klarna. Les levées de fonds sont plus difficiles pour les startups, et les investisseurs regardent davantage les revenus et la soutenabilité du modèle économique des pépites, plutôt que leur hyper-croissance débridée. Autrement dit : la tech mondiale va moins être une source de bonnes nouvelles pour le gouvernement dans les prochains mois voire années, car elle traverse une crise après des années d'euphorie. En revanche, de vrais enjeux de développement dans les secteurs encore sous-numérisés comme l'industrie ou l'agriculture, ou dans les TPE et PME.

C'est pourquoi tout le monde se réjouit de l'importance inédite du numérique dans le gouvernement. Relégué depuis 2014 à un simple secrétariat d'Etat sous la tutelle de Bercy, le Numérique, assorti des Télécommunications depuis 2020, a enfin obtenu un titre à la hauteur de ses enjeux, comme nous l'évoquions dès le mois de mars.

Mieux encore : ce numérique est doublement soutenu. Par ce maroquin bien sûr, mais aussi par le ministre de l'Economie et des Finances lui-même. Son patron, Bruno Le Maire, numéro deux du gouvernement, s'est aussi vu confier dans sa fiche de poste « la souveraineté industrielle et numérique ». Avec ce geste fort, Emmanuel Macron a donné un cap clair à la politique qui sera menée dans le domaine du numérique, à savoir devenir un levier de souveraineté nationale et d'indépendance technologique dans un monde chamboulé par les crises économiques et géopolitiques.

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Sylvain Rolland

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Commentaires 6
à écrit le 09/08/2022 à 22:09
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Clémenceau a dit que la guerre était une chose trop sérieuse pour la confier aux militaires. Il faut croire que Philippe ENGLEBERT était trop compétent pour avoir le poste. Enfin sans majorité absolu, il fallait bien faire plaisir au "béarnais". Je...

à écrit le 05/07/2022 à 16:45
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"pourquoi « l'inconnu » Jean-Noël Barrot a été nommé ministre délégué à la Transition numérique et aux télécoms" La réponse est dans l'article : Jean-Noël Barrot est un proche de François Bayrou. Il est d'ailleurs le secrétaire général du Modem...

à écrit le 05/07/2022 à 9:11
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Je suis certainement le seul mais je n'en peut plus de cette religion qu'est le numérique..

le 05/07/2022 à 14:17
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Partisan de la marine à voile et de la lampe à huile à n'en pas douter ? ...... sauf que vous postez votre message sur internet qui appartient au monde numérique !!!

le 05/07/2022 à 18:45
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Cher Idx... Presque, pour travailler plutôt du nucléaire mais pour le loisir Nicholson est incomparable.

à écrit le 05/07/2022 à 8:19
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On veut mettre en avant une technologie aliènante et non résiliente parce que dite moderne! Un effet de mode qui n'améliora pas notre environnement et notre climat! Le seul point positif: améliorera notre compréhension!

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