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La qualité de vie au travail, ce "levier de compétitivité négligé" en France

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Les salariés apprécient d'être autonomes mais de pouvoir se référer à un supérieur en cas de problème.
Les salariés apprécient d'être autonomes mais de pouvoir se référer à un supérieur en cas de problème. (Crédits : Flickr/little birth. CC License by.)
Les entreprises françaises ne considèrent pas assez la qualité de vie au travail comme un pilier de compétitivité, selon un rapport de Terra Nova. Appliquer certaines recettes managériales comme accorder davantage d'autonomie à des employés a pourtant des effets positifs sur les résultats.

Des salariés moins autonomes, qui répètent les mêmes tâches à longueur de journée ----ces fameux "jobs à la con" ou boring jobs en anglais- et doivent produire toujours plus. Indéniablement, la qualité de vie au travail -un concept qui englobe entre autres le travail lui-même, son organisation, le système hiérarchique, le pouvoir d'agir des individus- s'est dégradée en France au cours des dernières décennies. Le pays et ses entreprises pourraient pourtant gagner à s'intéresser davantage à cette problématique, "levier négligé de compétitivité", selon un rapport réalisé par le think tank Terra Nova, la Fabrique de l'industrie et l'Aract Île-de-France ( Agence régionale pour l'amélioration des conditions de travail et publié mardi 11 octobre.

"La France a des marges de progression en matière de qualité du travail et des conditions de travail. L'autonomie ressentie y a récemment régressé, la distance hiérarchique est exceptionnellement forte, la confiance trop limitée et le contrôle par la hiérarchie pesant", déplore le rapport.

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Régression

"Il y a 15 ans, les débats portait sur la souffrance au travail. Il y a 10 ans, on se préoccupait de la prévention des risques psychosociaux" à l'époque où une vague de suicides frappait les plus grandes entreprises français (France Télécoms et Renault, notamment, ndlr), a rappelé lors de la conférence de presse de présentation mardi 11 octobre Martin Richer, responsable du pôle "Affaires sociales" de Terra Nova et co-auteur du rapport.

"Aujourd'hui, on parle de la qualité de vie parce que la réponse est dans l'entreprise, dans l'organisation du travail."

"Après des progrès enregistrés dans les années 1970, avec un gros développement dans l'autonomie du travail, [...] une inflexion a été enregistrée à compter du milieu des années 1980, époque à partir de laquelle les entreprises ont été mises sous le contrôle d'objectifs de rentabilité", explique Martin Richer. À tel point que la France se retrouve aujourd'hui dans une "phase de régression de l'autonomie, atypique de l'après-guerre" (voir graphique). Et d'ajouter :

"Les managers ne savent plus comment se fait le travail" et s'arment de "reportings et chiffres pour se rassurer". "Il n'y a que les résultats qui comptent, plus les moyens de les atteindre."

D'après une analyse des enquêtes de la Dares (l'organisme chargé des études statistiques rattaché au ministère du Travail) sur les conditions de travail entre 1998 et 2013, un nombre croissant de salariés (+5,1 point à 19,3%) ont déclaré que leurs supérieurs leurs disaient comment faire leur travail. Les enquêtes montrent en outre une forte augmentation du rythme de travail imposé (+10,8 points à 35,3% sur l'ensemble) depuis 2005, année où cette statistique a été mise en place.

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Pas étonnant alors qu'au sein de l'Union européenne, les salariés français s'affichent comme les moins engagés au travail (9% contre 15% pour l'Allemagne et 21% pour le Danemark, premier), selon une étude réalisée en 2013 par l'Institut Gallup. Les Français se disent par ailleurs en nette majorité (62%, selon un baromètre Ipsos de 2012) stressés par leur travail. Un stress qui a un coût économique annuel estimé au minimum entre 2 et 3 milliards d'euros (chiffres 2007) mais qui pourrait facilement être réduit. Pour chaque euro investit dans la prévention des risques psychosociaux (RPS), les économies de coût vont jusqu'à 13,62 euros, selon le projet européen "Matrix" qui a suivi pendant un an plusieurs entreprises dans différents pays, cité dans l'étude Calcul des coûts du stress lié au travail et des risques psychosociaux, réalisée en 2014 par l'Agence européenne pour la sécurité au travail (EU-Osha).

Un concept négligé ou mal appliqué

D'après le rapport, l'autonomie au travail repose sur trois dimensions : les tâches à exécuter, la coopération et la gouvernance. Les trois organisations "modernes" de l'organisation du travail se concentrant chacune sur une dimension donnée, respectivement :

  • le "lean management" (respectueux des ressources qui produit avec le moins de ressources humaines et naturelles possibles)
  • l'entreprise "libérée" (allègement des contrôles, suppression des variables et primes comme source de motivation, importance accordée à l'écoute)
  • l'entreprise "responsable" (optimise ses impacts positifs sur la société et l'environnement, veille à la qualité des relations avec les parties prenantes).

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Ces axes de travail ne sont pas ignorés par les entreprises françaises -les 11 entreprises interrogées dans l'étude (dont BlablaCar, Airbus et Booking) pratiquent une forme ou une autre de gestion progressiste- mais elles ne le considèrent pas par réflexe comme un "pilier stratégique", reconnaît Emilie Bourdu, co-auteure du rapport et membre de la Fabrique de l'industrie. Ce genre de pratique est pourtant courant dans les entreprises de secteurs porteurs, comme les nouvelles technologies. Les entreprises de la Silicon Valley doivent ainsi rivaliser d'ingéniosité pour attirer les ingénieurs, qui disposent d'un large éventail de choix.

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En France, on a pu observer un "gouffre abyssal entre théorie et mise en œuvre", ce qui a notamment entraîné d'importantes suppressions de postes, regrette Max Richer, citant l'exemple d'Auchan qui a lancé en 2014 un plan de modernisation entraînant la réduction d'un quart de son nombre total de cadres. Par ailleurs, selon le rapport :

"Le développement de l'autonomie se heurte à un autre point faible de la relation de travail en France : sa très forte imprégnation de distance hiérarchique."

Celui-ci souligne que l'Hexagone s'est ainsi vu attribuer par le psychologue et sociologue néerlandais Geert Hofstede un indice synthétique de distance hiérarchique nettement supérieur à la moyenne mondiale (68 contre 57, le score maximum étant 100), loin devant ses compétiteurs internationaux comme l'Italie (50), les États-Unis (40), la Grande-Bretagne (35) ou l'Allemagne (35 aussi).

"Forcément perdante dans la spirale descendante compétitivité/coût du travail", la France doit miser un maximum sur l'autonomie, estime Max Richer. "Il ne faut pas considérer le travail comme un coût mais comme une ressource", appuie Marie-Madeleine Pérétié, co-auteure du rapport et appartenant à l'Aract Île-de-France, qui souligne toutefois que "ce n'est pas l'autonomie mais la manière dont on y parvient qui compte".

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Commentaires
a écrit le 04/01/2017 à 11:01 :
Qualité de vie au travail, il est temps d'ouvrir le dialogue au sein des organisations ! Comment ? en sensibilisant avec un outil participatif et ludique comme le théâtre forum. Retour d'expérience avec l'INP à Grenoble : http://www.3ph.fr/actualites/qualite-de-vie-au-travail-inp/
a écrit le 15/12/2016 à 10:57 :
Principe de dilbert, principe de dilbert partout surtout en France.
Le harcélement au travail c'est devenu la norme et ne parlons de la pression, aujourd'hui on vous considèrent comme des machines, avec la mémoire d'un ordinateur et capable de travailler à cadence constante, que vous soyez enrhumé, en deuil, surbooké, ...
Moi je sais faire des miracles, mais en faire tous les jours ce n'est pas possible, heureusement que j'ai fini mon contrat, j'aurais du me méfier en voyant un smiley sur le calendrier de la personne que j'ai remplacé, placé sur la journée de son départ.
a écrit le 12/10/2016 à 12:47 :
Loi de Murphy (trouvée dans un livre de Werber) : "Rien n'est impossible ... pour celui qui n'a pas à le faire lui-même" !!
a écrit le 12/10/2016 à 10:15 :
Hâtons-nous lentement.

incivilités au travail ? connais pas
a écrit le 12/10/2016 à 10:08 :
Quelques observations personnelles:
-De nombreux salariés ont un temps de trajet dans la semaine équivalent à une journée de travail soit 7 ou 8 heures pour travailler devant un écran ce qu'ils pourraient faire de chez eux et je pense que dans quelques années ( 10 ou 12 ans) cela apparaîtra comme un scandale comparable à celui de l'amiante .
-Aujourd'hui les entreprises font une obsession de la QUALITE CLIENT ce qui a pour conséquence d'enfermer les salariés dans des standards rigides sans plus aucune latitude avec leurs inévitables audit ..... et primes qualité qui en découlent.
-Les chefs de service ( managers ) sont apeurés à l'idée de s'adresser à leurs collaborateurs de vive voix devant un café ou au self et ne communiquent plus que par mail , sms ou conférences téléphoniques !!!
Voilà un petit aperçu de la vie au travail .
Réponse de le 12/10/2016 à 11:38 :
"Aujourd'hui les entreprises font une obsession de la QUALITE CLIENT"

AH c'est donc ça qui fait que quand vous allez dans une boutique orange, par exemple, toutes les deux minutes vous avez un salarié souriant qui vient s'excuser qu'on ne soit pas servi tout de suite ?

Ils sont très sympa et du coup c'est encore plus gênant pour un client comme moi qui ai dit à un "mais vous savez je comprends bien qu'il faille attendre vous n'avez pas vous à venir vous excuser, au pire si on avait des responsables ou mieux des actionnaires ça pourrait se comprendre mais vous autres simples salariés n'êtes pour rien là dedans" me répondant qu'ils sont obligés de le faire.

Il y a quelque chose d'indécent dans cette démarche on impose aux salariés de s'excuser en permanence, de se rabaisser en quelque sorte, de se dévaloriser pour rien, pour l'image d'une personne morale qui n'a aucun état d'âme pourtant. Ça fait un peu penser au métier de "bouc émissaire" dans Au Bonheur des Ogres.
Réponse de le 12/10/2016 à 13:29 :
"devant un écran ce qu'ils pourraient faire de chez eux "

Bien résumé, malheureusement ,les américains reviennent sur le télétravail en ce moment comme la patronne de yahoo ( pourtant jeune, comme quoi) qui a peine arrivée à voulu que les salariés soient de nouveau dans les bureaux avec des temps de transport affolant et comme on sait qu'en france on suit ce genre de mesure ,c'est pas gagné.Certaines boites mettent des espace de proximité" pour attenuer le transport du salarié et donc la perte de temps mais cela reste rare.Et n'oublions pas que la mobilité des salariés reste aussi une variable d'ajustement pour les licencier ensuite en cas de refus.
a écrit le 12/10/2016 à 9:43 :
Merci pour cet article qui ne fait que rappeler une évidence plus le travail est effectué dans des conditions difficiles et plus il est difficile. Ce genre de concept qui va de soi doit être rabâché sans cesse en néolibéralisme, l'économie des crétins.

Votre tableau est très intéressant car on voit nettement que là où ça commence à devenir un véritable problème c'est dans le numérique, ce qui veut dire que la hiérarchie au lieu de se servir du numérique afin de faciliter les tâches pour les employés s'en sert de contrainte vis à vis d'eux, d'un moyen de pression.

Les conséquences d'un tel manque de clairvoyance en matière managériale sont énormes puisque non seulement les gens tombent malades ou pire se blessent et c'est une fois encore le contribuable qui paie pour la mauvaise gestion des privés.
a écrit le 12/10/2016 à 8:50 :
Comment augmenter l'autonomie au poste alors que le manager incompétent délègue déjà tous les problèmes techniques à ses subordonnés ? La nuisance du manager réside dans l'élaboration de planning absurdes, de décisions unilatérales sur les projets, et d’environnements de travail inadaptés à l'activité. Par exemple, comment un informaticien peut-il faire de l'analyse de qualité dans un bureau openspace d'une cinquantaine de personnes ?

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