Quand le FMI critique le néolibéralisme...

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La fin du consensus de Washington ?
La fin du consensus de Washington ? (Crédits : © Kim Kyung Hoon / Reuters)
Dans un article signé de trois de ses économistes, le FMI estime que les politiques "néolibérales" ont été "survendues", notamment l'ouverture des marchés de capitaux et les politiques d'austérité. Un tournant ?

Dans les années 1980, le FMI était le bras armé de la révolution libérale qui avait commencé sous l'influence des penseurs monétaristes lors de la décennie précédente. L'institution promouvait partout où elle allait les mêmes politiques : réduction de la taille de l'Etat, excédents budgétaires, déconstructions des politiques sociales, privatisations massives et ouvertures des marchés. Ces politiques ont même été connues sous le nom de « consensus de Washington » en référence au siège du FMI.

Un article qui remet en cause le fondement de la pensée du FMI

Cette tradition vacillerait-elle ? Le FMI serait-il sur le point de prendre conscience de ses erreurs passées ? Alors qu'il lutte actuellement avec l'Eurogroupe pour en finir avec le songe de la « soutenabilité de la dette grecque » grâce à des excédents budgétaires primaires gigantesques et infinis, le Fonds vient de publier ce jeudi 26 mai un article dans son magazine Finance & Development qui remet en cause la toute-puissance des recettes « néolibérales ».

Dans un article titré « Le néolibéralisme est-il survendu ? », les trois auteurs, Jonathan Ostry, Prakash Loungani et Davide Furceri, tous trois économistes à la section de recherche du FMI, soulignent les effets négatifs de deux types de politiques longtemps soutenues par le FMI : l'ouverture du marché des capitaux et les politiques d'austérité et de privatisations. Certes, le texte souligne qu'il existe « beaucoup de raisons de se réjouir à propos de l'agenda néolibéral », citant le développement des économies émergentes, la sortie de la pauvreté de millions de personnes et la meilleure efficacité des services fournis. Mais le texte cherche clairement à corriger l'idée d'une solution miracle et insiste sur les effets néfastes des politiques néolibérales.

Les effets néfastes de l'ouverture aux marchés de capitaux

Sur l'ouverture des marchés de capitaux, l'article souligne combien le lien entre ce phénomène et la croissance est un lien complexe. Si les investissements directs étrangers sont clairement favorables au développement économique, il n'en va pas de même d'autres flux financiers comme les flux bancaires, les flux spéculatifs à court terme (« hot money ») ou les flux purement de portefeuilles. Ces flux financiers alimentent des bulles qui débouchent sur de la volatilité et des crises. « Depuis 1980, indique l'article, il y a eu 150 épisodes de forte hausse des flux entrants de capitaux dans plus de 50 économies émergentes (...) et dans 20 % des cas, ceci s'achève par une crise financière qui, souvent, débouche sur un recul de la production », indique l'article.

Pour les économistes du Fonds, « l'ouverture accrue au marché des capitaux figure en permanence comme un facteur de risque ». Le FMI souligne aussi le biais distributif de ces flux de capitaux qui accroissent les inégalités et donc pèsent sur la croissance, notamment lorsqu'un krach survient. Au final, les économistes jugent même que le contrôle des capitaux, avec le taux de change et la réglementation financière, peut être une « option viable quand la source d'une hausse insoutenable du crédit vient directement de l'étranger ».

Baisser la dette à tout prix ?

Les économistes passent ensuite aux politiques d'austérité. Tout en défendant l'idée d'une nécessaire consolidation budgétaire lorsque le pays est menacé de perdre son accès au marché, ce qui semble justifier les politiques menées en Europe du sud depuis 2010, les auteurs soulignent qu'une dette élevée n'est pas toujours un problème pour la croissance, notamment lorsque le pays dispose d'une bonne réputation et n'est pas menacé de perdre cet accès, la réduction de la dette à tout prix « semble avoir un bénéfice remarquablement faible » en termes d'assurance contre les futures crises budgétaires. Passer d'une dette de 120 % du PIB à 100 % du PIB apporterait bien peu pour les économistes. L'élément le plus intéressant est que le FMI souligne ici que « la mise en garde contre une politique de recette qui vaut pour tous est justifiée ». Or, c'est cette politique qui a été menée en Europe entre 2010 et 2013.

Découverte des effets négatifs de l'austérité

Les auteurs remarquent ensuite que l'intérêt de l'austérité doit prendre en compte son coût. Or, ils insistent sur le fait que ce coût est très élevé. Le texte nie l'existence de la « consolidation budgétaire favorable à la croissance », chère à Jean-Claude Trichet, ancien président de la BCE et nouveau membre du Conseil européen du risque systémique. « En pratique, les épisodes de consolidations budgétaires ont été suivies par un recul plutôt que par une hausse de la production », explique le texte qui quantifie cet effet : toute consolidation de 1 % du PIB conduit à une hausse de 0,6 point du taux de chômage à long terme et à une hausse de 1,5 point du coefficient de Gini qui estime les inégalités. Bref, le FMI découvre les multiplicateurs budgétaires et le manque de sérieux de la théorie de l'équivalence ricardienne.

Malgré les appels à la prudence des auteurs, ce texte semble prouver que le FMI s'interroge sur ses fondements théoriques. Son attitude face à la crise grecque semble le confirmer. Le changement ne se fera sans doute pas en un jour, mais cet aggiornamento semblait in fine nécessaire.

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Commentaires
a écrit le 29/05/2016 à 12:51 :
L'idée que se fait l'oligarchie ultralibérale des citoyens français n'a pas de sens... et aucun avenir.
a écrit le 29/05/2016 à 11:41 :
Je ne crois pas une seconde en ce retournement de conviction : "On m'aurait menti ?". Les méfaits de la libéralisation de la finance étaient connu depuis la crise US de 1929. Associée à la mondialisation, le résultat ne pouvait être que pire. Et c'est exactement ce qui s'est produit, et cela va continuer. Le FMI cherche juste à étouffer l'incendie qui couve dans le monde entier, que ce soit les pays émergents ou les autres.
a écrit le 28/05/2016 à 15:39 :
C'est être peu habitué des subtilités des productions économiques, FMI ou autres, pour s'appuyer sur les affirmations ci-dessus et vouloir refaire un débat. On sait maintenant , du moins on espère que les français l'ont compris avec Hollande, que l'on peut dire quelque chose et faire son contraire exactement. Ce n'est pas nouveau, sans aller trop loin, de Gaulle aura été un fieffé menteur. Le cynisme des grands organismes du global parti bat son plein et il nous appartient de ne pas y croire. Le plus important problème que ne veulent pas régler toutes ces organisations et pour lequel il est nécessaire d'agir est l'évolution vers un plancher monétaire mondial minimum. En effet nombre de devises dans le monde ne sont pas reconnues ou valorisées ce qui affame les populations. Créer un peu plus de justice dans ces évaluations pour déterminer un plancher raisonnable est une disposition de première nécessité.
a écrit le 28/05/2016 à 10:01 :
Toute exagération est forcément mauvaise et il y a en ce moment un fort besoin de rééquilibrage, notamment en matière fiscale, quand on voit que des gens et des entreprises extrêmement riches ne paient pratiquement rien. Il faut quand même dire que dans la majorité des cas, c'est le système qui le leur permet... et c'est anormal. De ce côté là par exemple, une uniformisation des taxes et impôts est nécessaire rapidement. Quant à dire "qu'une dette élevée n'est pas toujours un problème", c'est évident quand il s'agit d'un investissement. Maintenant, si c'est un emprunt pour faire la fête, comme les Grecs, on risque de se réveiller avec la gueule de bois...comme les Grecs :-)
Réponse de le 28/05/2016 à 22:40 :
Patrick pourquoi toujours tout ramener aux grecs? Faut pas croire aveuglément ce que racontent les médias... De toute façon l'état providence est sur le point de mourrir et ce sera bientôt votre tour amis français, l'Allemagne a un plan pour vous ...
Réponse de le 29/05/2016 à 12:51 :
@vassilis: parce que c'est un bon exemple de ce qu'il ne faut pas imiter et un avertissement de ce qui peut arriver si on laisse un pays partir en déliquescence :-) Quand à l'Allemagne, elle a déjà eu 3 plans pour la France en 145 ans, mais n'a encore jamais réussi à vaincre. Et là encore, tu me pousses à citer la Grèce qui voulait reconstituer l'Empire ottoman sous sa houlette, mais que les Turcs ont empêché à la fin de la 1ere guerre mondiale. Personnellement, je pense, et je l'ai souvent dit, que la Grèce fait partie du Moyen Orient, plus que de l'Europe, et que par conséquent ce rapprochement souhaité par les Grecs en 1919-20 était la meilleure solution et nous aurait évité les problèmes actuels. Mais bon, on ne refait pas l'histoire, même si on en subit aujourd'hui les conséquences :-)
a écrit le 28/05/2016 à 0:07 :
Le renversement de balancier de l'histoire des idées économiques risque d'être très, très lent, s'il se produit vraiment.
a écrit le 27/05/2016 à 21:25 :
"le développement des économies émergentes, la sortie de la pauvreté de millions de personnes et la meilleure efficacité des services fournis."Sic!.
Sortir de la pauvreté pour entrer directement dans la précarité ne me semble pas un progrès, la dignité en moins....Quant à la "meilleure efficacité des services fournis", l'efficacité se mesure à l'aune des revenus des actionnaires des sociétés de service, certainement pas dans celle du service rendu à "l'utilisateur".
Réponse de le 28/05/2016 à 2:55 :
D'autant plus que ce sont les investissements dans l'éducation, la santé, la lutte contre la pauvreté qui en sont les fondements.

Bref tout ce qui s'est fait contre l'avis du FMI.

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