Une solution à la crise : la double monnaie

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DR (Crédits : Project Syndicate)
La meilleure façon de vaincre la spéculation contre la zone euro, aujourd'hui, serait le maintien de la monnaie européenne, assorti de la possibilité pour chaque État de recréer leur monnaie nationale. Cette dualité monétaire, qui a déjà existé au XIXème siècle, permettrait à des pays comme la Grèce de regagner en compétitivité.

Les alternatives à la monnaie européenne, l'euro, se limitent de plus en plus au choix entre une tentative désespérée pour sortir de la crise et un effondrement chaotique. Pourtant il existe une approche plus audacieuse et plus efficace fondée sur la coexistence de plusieurs monnaies - un système qui s'est révélé efficace dans le passé.

Les Européens devraient examiner les solutions innovantes issues des crises dans le passé. La crise du Système monétaire européen (SME) entre septembre 1992 et juillet 1993 semblait menacer l'intégration européenne. Elle a mis en danger la Grande-Bretagne, l'Espagne, le Portugal et, enfin, en juillet 1993, la France. Tout comme aujourd'hui, l'avenir de l'Europe était menacé.

Initialement, la solution adoptée à l'issue d'une nuit de négociations frénétiques à Bruxelles paraissait contre-productive. L'élargissement brutal à 15% de la marge de fluctuation des monnaies européennes de part et d'autre d'une valeur pivot semblait rejeter aux calendes grecques l'adoption d'une monnaie unique. Mais cela a permis de déjouer les attaques spéculatives contre les devises les plus vulnérables, supprimant ainsi la cause fondamentale de l'instabilité. L'équivalent actuel de l'élargissement de la marge de fluctuation serait le maintien dans la zone euro de tous les pays membres, tout en autorisant ceux qui le jugeraient nécessaire à émettre une monnaie nationale. Ceux qui feraient ce choix verraient sans doute leur nouvelle devise se négocier à un taux très faible. Le succès des mesures de stabilisation se traduirait alors dans le taux de change de la nouvelle monnaie. Elle s'appréciera si elle permet de revenir à la stabilité budgétaire et de relancer la croissance. De la même manière, après 1993, le franc est tombé en dessous de la marge de fluctuation fixée, mais il y est revenu grâce à une politique judicieuse.

Cette approche présente un avantage important : elle n'exige pas une redénomination des actifs et des passifs bancaires. Elle évite donc les multiples problèmes juridiques liés à une solution plus radicale. Il est possible que les deux monnaies ne convergent pas et soient amenées à coexister durant une longue période. Ce n'est pas une idée nouvelle. Lors des discussions sur l'union monétaire au début des années 1990, on avait envisagé que la monnaie commune ne soit pas une monnaie unique. Il y a vingt ans, cette éventualité ne constituait pas une construction théorique limitée à des discussions marginales. C'était une véritable alternative historique.

Aussi surprenant que cela peut être, deux monnaies différentes ont déjà coexisté sans problème durant une longue période. Avant que l'étalon or ne soit adopté dans les années 1870, l'Europe a eu deux types de monnaie, l'une reposant sur l'or et l'autre sur l'argent. Ce régime a connu un grand succès, notamment parce que chaque type de monnaie était utilisé dans un contexte donné. Les pièces d'or de valeur élevée servaient de référence lors de transactions importantes et au niveau international. Les pièces d'argent de moindre valeur servaient aux transactions quotidiennes, ainsi que pour régler les petits salaires et les locations. Shakespeare qualifiait l'argent de "pâle et vulgaire intermédiaire - entre l'homme et l'homme".

Dans ce système, une dépréciation de l'argent par rapport à l'or se traduirait par une diminution des salaires réels et améliorerait la compétitivité. Ainsi les premiers travailleurs de l'industrie textile moderne en Italie ont-ils vu leur salaire en argent diminuer, tandis que les produits qu'ils fabriquaient étaient facturés en or sur le marché international des produits de luxe. C'est l'une des raisons pour lesquelles Milton Friedman considérait le bimétallisme intrinsèquement plus stable que le monométallisme (basé sur l'or). L'équivalent actuel du mécanisme d'ajustement monétaire de l'époque du bimétallisme consisterait, par exemple, en une baisse des salaires grecs qui seraient payés dans la monnaie nationale de faible valeur par rapport à l'euro. Ce serait l'équivalent de la monnaie en argent. L'euro jouerait le rôle de l'étalon or. Sa stabilité serait assurée par les institutions existantes, la Banque centrale européenne et celles des banques centrales nationales qui n'auraient d'autre alternative. En ce sens, le cours de la zone euro serait l'équivalent de la Grande-Bretagne du XVIIIe et du début du XIXe siècle qui ne connaissait que le régime de l'étalon or.

Offrir la possibilité d'utiliser deux monnaies, l'une à usage interne et l'autre à usage externe, paraît étrange et contre-intuitif. Mais c'est réalisable et cela a déjà été fait. Cela peut être un moyen remarquablement efficace pour répondre à l'exigence de stabilité.

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Commentaires
a écrit le 22/11/2014 à 23:18 :
Tout d'abord, cette idée de double monnaie a été proposée par un professeur d'histoire et d'affaires internationales de Princeton dont il m'aurait étonné qu'il puisse rester en place en proposant des solutions qui soient contraires au capitalisme.
Mais après étude du document (voir les surlignages de ma part dans la pièce jointe), je me dis que la solution proposée correspond très bien à celle que je redoutais :
- "regagner en compétitivité" : on ne sort pas du paradigme de concurrence commerciale entre les peuples, qui reste une véritable guerre qui ne dit pas son nom
- "diminution des salaires réels" pour les Grecs, par exemple ; cela reviendrait à les payer avec une monnaie dévaluée à l'international, donc une monnaie de singe en quelque sort, puisqu'on leur rira au nez lorsqu'ils voudront acheter un bien venu de l'étranger avec leur monnaie, ou devront payer le prix fort. C'est une solution qui arrangera les Allemands ou Anglais venus faire du tourisme en Grèce, mais pas les Grecs eux-mêmes dans un autre contexte qui celui du tourisme...
a écrit le 10/10/2012 à 14:07 :
Il faut définir et imposer un prix fixe (éventuellement révisable) de l'or en argent. Cela a tué le bimétallisme, quand l'or s'est dévalué à cause des découvertes de Californie et d'ailleurs. Les possesseurs d'or cherchaient à s'en débarrasser, provoquant la déflation des prix en argent et dopant la compétitivité des pays ne se référant qu'à l'or (cf. l'Allemagne rigoureuse actuelle). Cela n'a pas de sens aujourd'hui avec des monnaies papier. Les gens stockeraient des francs suisses et des marks.
a écrit le 06/11/2011 à 8:45 :
Bref le retour à l'Ecu qui suffisait bien.
a écrit le 05/11/2011 à 11:33 :
L'Humanité n'a-t-elle pas aujourd'hui les moyens d'avoir une monnaie commune universelle? N'est-il pas temps de réfléchir aux rapports entre cette monnaie et l'Euro? Ce monsieur a plutôt l'air de préférer cogiter en vue de redorer le blason du dollar. Fait-il semblant d'oublier que la monnaie de son pays est, avec raison, de plus en plus universellement perçue comme une monnaie de singe?
a écrit le 05/11/2011 à 9:50 :
l'idée est intéressante, mais à l'époque la monnaie était métallique. Entre le XIXè et aujourd'hui les agents économiques se sont "bancarisé" et la monnaie est aujourd'hui principalement fiduciaire. Comment concrètement gérer une double monnaie dans ces conditions?
a écrit le 05/11/2011 à 6:18 :
Cette proposition est "la" réponse à la crise structurelle de l'Euro. je n'en veux pour argument principal que la conservation des langues nationales au sein de chaque nation. En l'absence d'un gouvernement économique européen ,unique;en présence d'une multitude de parlements nationaux, cacophoniques, une Europe des Etats garantit une efficience certaine, dans des cercles d'acceptation de règles communes.
a écrit le 04/11/2011 à 10:47 :
Je vairais bien une europe a 3 vitesse
1ere une zone a monnaie forte l'euro pour les exportateur
la 2eme une monnaie commune pour les economies basées sur la consommation
et une 3eme la zone dans les pays a faible cout pour implanté les usines pour contré la chine avec des subventions pour les ste qui s'installe par contre toutes ste etrangeres a l'europe ne peu pas etre + de 50% proprietaire

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