La Tribune

Pilotage de l'intelligence économique : la pudeur n'est plus opportune

Bernard Carayon, ancien député du Tarn, Copyright Reuters
Bernard Carayon, ancien député du Tarn, Copyright Reuters (Crédits : ISABELLE SIMON/SIPA)
Bernard Carayon, ancien député  |   -  869  mots
Ancien député du Tarn (UMP) et auteur de "Patriotisme économique", Bernard Carayon, aujourd'hui avocat et président de la Fondation Prometheus, défend la création d'un poste de ministre directement rattaché au Premier ministre pour chapeauter la politique publique d'intelligence économique en France.

Lors d'un récent colloque à l'Assemblée Nationale, tenu à l'initiative du président de la commission des Lois, il a été préconisé de créer un Haut Commissariat à l'Intelligence Economique et à la prospective. Proposition « pudique » qui souligne la nécessité d'élever le niveau de traitement de cette politique publique, sans pour autant suggérer l'insertion de celle-ci dans l'appareil gouvernemental.

C'est la proposition que j'avais faite, inspiré par le même sentiment, il y a presque 10 ans, dans un rapport au Premier ministre (1).

La "pudeur", à l'époque, pouvait être de mise, s'agissant d'une nouvelle politique publique assortie de 38 propositions destinées à protéger nos entreprises stratégiques, à les accompagner dans la conquête de marchés mondiaux, à peser sur les normes techniques et les règles juridiques élaborées dans les organisations internationales et pesant sur leur compétitivité, à former étudiants et cadres des secteurs public et privé. Cette politique faisait litière d'un certain nombre de tabous : celui de la "guerre économique", quand on ne parlait que de "mondialisation heureuse", chère à Alain Minc ; celui de l'intervention de l'Etat dans l'économie, alors qu'il était de bon ton d'occulter les politiques publiques mises en place depuis longtemps par nos concurrents les plus libéraux. Tabou encore de rappeler qu'il y avait des entreprises et des métiers stratégiques où se jouaient nos indépendances quand la mode était au "tout marché" et aux aberrations consenties de la politique de la concurrence européenne. Tabou du primat de l'industrie quand il n'était encore question que de promouvoir les activités délicates des "cols blancs". Tabou d'imaginer que notre pays pouvait rechercher sa puissance en résorbant ses dépendances quand il faisait moderne de ne parler que de "compétitivité". Tabou de promouvoir la réciprocité dans les échanges commerciaux et de vouloir lutter à "armes égales" (2) avec des concurrents mobilisant, non seulement toutes les ressources de leurs administrations, y compris les plus clandestines, mais aussi des ONG, des fondations, des syndicats, des think tanks, à l'action méticuleusement coordonnée. Tabou de parler de "patriotisme économique" auquel se rallient les détracteurs d'hier.

Mais les tabous ont sauté, les mots jusque là interdits sont entrés dans le langage commun, les yeux s'ouvrent peu à peu sur les formidables basculements de forces et les conséquences tragiques qu'ils augurent pour notre pays comme pour l'Europe. La "pudeur" n'est plus opportune.

La politique publique d'intelligence économique s'est incarnée depuis 9 ans dans une structure administrative interministérielle, à l'autorité souvent discutée, aux moyens modestes, au positionnement inadapté (hier le Secrétariat Général de la Défense Nationale, aujourd'hui Bercy).

Mais chacun, dans l'Etat et les entreprises, a bien compris depuis longtemps que l'impulsion devait être donnée du sommet de l'Etat et que la politique de compétitivité et de sécurité économique devait s'inscrire dans un cadre désormais politique et donc gouvernemental: définir le "périmètre stratégique" de l'économie française sur la base d'un cahier des charges défini par le Premier ministre, chaque ministère établissant dans son champ de compétences, de manière prospective et concertée avec ses partenaires naturels, la liste des secteurs d'activité, des technologies, des entreprises, des organisations internationales, des territoires clefs, pour la promotion économique de la France, la résorption de ses dépendances et la garantie de ses souverainetés ; engager avec les pays européens de tradition industrielle une réflexion sur les entreprises clés de l'énergie, de la défense, de l'aéronautique et du spatial, de la santé, des technologies de l'information et de la communication, de la recherche agroalimentaire, destinée à faciliter des stratégies communes, à défaut de concentrations, pour l'instant interdites stupidement par Bruxelles, faisant de notre continent le seul au monde qui soit ouvert et offert aux appétits du monde entier ; regrouper la production des institutions administratives chargées d'anticipation et de prospective ; alerter le gouvernement sur des thèmes critiques comme les ruptures technologiques, la cartographie des thèmes de recherche fondamentale et appliquée dans le monde, les enjeux sociétaux de la cybersécurité ; former massivement nos étudiants, nos cadres, nos chercheurs, nos PME à une approche « post-libérale » de la mondialisation : tout cela ne peut être confié qu'à un ministre placé auprès du Premier ministre, doté de l'essentiel des compétences du ministère de l'Industrie, et d'une double commande avec le ministre de l'économie sur la direction du Trésor et la Banque Publique d'investissement.

Que la droite ne se soit pas engagée dans cette voie alors qu'elle avait conçu et développé tous les outils de cette politique sans leur donner de cohérence et de puissance politiques, n'exonère pas la gauche de ses responsabilités, alors qu'elle n'a en ce domaine, comme en matière de politique industrielle, produit aucune idée originale. Il reste à espérer qu'un président de la République "normal" prenne une décision, qu'en d'autres temps, on aurait jugée "anormale".
 

1: Intelligence économique, compétitivité et cohésion sociale, la Documentation française, 2003, p. 27
2: A armes égales, la Documentation française, 2005

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Commentaires

Ger555  a écrit le 19/12/2012 à 19:00 :

La formule même "d'intelligence économique" devrait de faire rire, pour ne pas dire plus. Depuis François Guizot, cela fait 150 ans environ que l'économie est taboue en France. L'argent, c'est sale, comme disait un autre Président. Pas un mot d'économie à l'école. Heureusement, dans un certain sens car, avec des professeurs presque tous au parti socialiste, quelles sottises n'enseigneraient-ils pas à nos enfants?
Alors parler d'économie de façon intelligente en France, c'est la quadrature du cercle.

Xav  a écrit le 19/12/2012 à 18:01 :

Aujourd'hui le drame de la France c'est qu'un opposant à l'UMP-PS qui parle de patriotisme économique est automatiquement taxé de nationaliste et on lui explique gentiment qu'on ne peut pas vivre en autarcie et se refermer sur nous-même. Les antiennes des européistes mondialistes apatrides sont des ritournelles qui mènent la France à la faillite.

François  a répondu le 21/12/2012 à 14:55:

@Xav
pour info, Bernard Carayon est le principal promoteur du Patriotisme économique (bien avant que Montebourg ou Le pen en reprennent les termes). C'est faux de dire qu'à l'UMP et au PS il n'y a que des "européistes mondialistes apatrides". C'est un cliché - même si c'est évidemment frustrant de voir que les lignes bougent lentement à l'intérieur des appareils.