Culture, pour en finir avec les ravages de l'entre soi

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(Crédits : DR)
L'entre soi fait des ravages, y compris dans le monde culturel, censé être le plus ouvert. Par Jérôme Impellizzieri, président (PS) de la commission pour la permanence artistique de la région Ile de France de 2010 à 2015

« La contingence, comme dans tout événement, a joué sa part. Marx, souvent taxé de déterminisme, faisait également en son temps, comme Cournot, référence aux « hasards » : « Ces hasards eux-mêmes font naturellement partie du cours général de l'évolution et se trouvent compensés par d'autres « hasards », parmi lesquels figure aussi le « hasard » du caractère des gens qui se trouvent d'abord à la tête du mouvement. » C'était reconnaître le rôle des individus dans une situation historique donnée. » Michel Winock.

Quels horizons à la crise ?

Il est indiqué par l'historien que les faits historiques, s'ils sont souvent l'effet de causalités multiples, convergentes, sont aussi induits par une part de hasard, notamment lié au caractère des dirigeants - dirigeants d'État, de mouvements, d'offices.

Dès lors, aujourd'hui où notre situation française parait à la fois figée et fragile, aborder la question : « qui nous dirige ? » revient à essayer d'anticiper une crise dont personne ne connaît l'issue et dont personne ne peut affirmer avec certitude qu'elle engendrera plus de raison, plus de liberté, plus de conscience, et partant, plus de mouvement vers la fraternité et le respect de la vie. Bref, la vision d'un futur émancipateur, joyeux et solidaire relève plus du rêve que de l'utopie clairement définie vers laquelle on tenterait de se diriger.

De quelle sclérose parle-t-on ici ? La reproduction socio-culturelle a rarement été aussi forte qu'aujourd'hui. Les enfants de, les cousins de, les nièces et neveux de.... Les groupes de copains de lycée... forment la plupart du personnel politique, culturel... et même enseignant. Pour caricaturer, on pourrait dire que le monde du travail se divise en deux catégories : ceux qui peuvent être cooptés, et ceux qui sont condamnés à chercher.

Un paysage culturel figé

Prenons la culture. Les organigrammes des lieux de fabrique et/ou de diffusion, particulièrement ceux qui sont labellisés, les organigrammes ministériels, d'office publics, les plateaux des théâtres, les génériques des films, sont remplis de cette endogamie, de cet entre-soi. Le pire, dans tout cela, c'est que bien souvent, il n'y a pas d'injustice si l'on considère le niveau (selon le référencement en vigueur, c'est un débat à avoir) : ce sont, bien souvent, les meilleurs. La question de la formation, et du partage de l'information sur les formations, se pose. Celles des parcours aussi, bien sûr. Tout est figé, quasiment dès la naissance. Pourtant, l'univers de la création artistique devrait être ouvert, flottant, bordélique à souhait, joyeux, et même, structurellement désorganisé. C'est tout l'inverse. Je suis entré dans la profession en 1999. 17 ans plus tard, qui peut affirmer que le paysage humain a bougé, si ce n'est à la marge ou en lien avec la pyramide des âges (et encore !).

Inventer des chemins

Malgré ce constat, je persiste à penser que c'est dans la culture, par la culture, que se trouve certainement la voie vers un horizon plus... humain. Inventer des chemins nouveaux, trouver par la raison et le sensible le moteur du changement en soi et avec les autres, reste une des fonctions sociétales que l'art et la culture portent intrinsèquement. Le Théâtre, lieu irréductible de la liberté... Et qu'est-ce que le théâtre, aujourd'hui, d'ailleurs ? Quelles sont les formes, encore à inventer ou déjà pratiquées, qui nous permettront dès demain matin de trouver la force imaginaire nécessaire à l'élaboration des outils de transition historique vers la société à laquelle une majorité d'hommes et de femmes de paix semblent aspirer au moins ici, à savoir une société où chaque individu aura sa place, dans le respect de l'environnement et des différences, où les frontières seront devenues des zones de contact et de partage ?

 Nouvelle page de l'histoire des Pippinides

La composition des gouvernements a, encore dernièrement, fait un peu polémique, comme par exemple la nomination de notre nouvelle Ministre de la Culture, énarque, conseillère à l'Elysée, jamais élue par le peuple.

Au final, qui est le plus illégitime ? Les fainéants qui, dans l'entre-soi et l'endogamie la plus totale et la plus parisienne s'accordent des fonctions plus ou moins validées par une frange de la population qui, par sens du devoir, va tout de même glisser un bulletin dans l'urne sans grand espoir, ou bien ceux qui, dans la reproduction sociale et l'ethnocentrisme parisien occupent des fonctions et mettent en œuvre ce qu'on leur a appris à l'ENA et dans leurs familles bien nées ?

Cette nouvelle ère des rois fainéants et des pippinides délégitime finalement le peuple. Avoir laissé le pays aux énarques ne fait pas d'eux des salauds. Il ne s'agit là que d'une conséquence des blocages à l'œuvre dans notre organisation sociale. Le personnel politique communique et travaille à sa réélection. L'administration gère les affaires courantes.

Un petit groupe souvent prêt à tout pour conserver le pouvoir

A chaque fois le pouvoir est aux mains d'un tout petit groupe souvent prêt à tout pour le conserver. Les coups bas pleuvent, le grenouillage fait office d'argumentation, les couloirs sont les lieux des grandes opérations, et la bureaucratie triomphe.

Cherchez-y l'humain, cherchez l'humanisme, cherchez la pensée et le sensible, placez la fraternité au centre de vos réflexions pour en faire le guide de vos actions, et vous serez balayés. Lorsque les partis politiques feront émerger une réelle diversité à l'image de la sociologie de nos territoires, lorsque l'école de la République aura les moyens de ne plus reproduire les inégalités, alors nous pourrons contester que des non-élus soient ministres. Sinon, quoi ?

Je préfère encore un spin-doctor qui expose ses choix publiquement, en lieu et place d'un conseiller de l'ombre qui décide dans l'ombre, donc, des alcôves, ce que seront nos vies. Il est plus que temps d'agir pour une réelle mixité sociale, culturelle, dans les organisations politiques, sociales, économiques, éducatives, de notre pays.

Sans quoi, nous serons sans alternatives face à ceux qui, proposant le tirage au sort de tout ou partie des assemblées, préparent la chute de la démocratie. Discuter d'une quote-part et des modalités du tirage au sort, au Sénat par exemple, parmi les citoyens volontaires ayant déjà agi dans un cadre collectif, revient à capituler. L'idée m'avait séduit, quelques heures, un soir de campagne électorale, l'automne dernier.

 Un problème bien d'actualité

De quoi sommes-nous les héritiers, relativement à la laïcité, telle qu'elle est posée aujourd'hui, c'est-à-dire en réalité relativement à la question posée par la religion musulmane au pays des droits de l'homme ?

D'abord, je ne peux m'empêcher de penser que certains ont laissé se répandre à nouveau l'extrémisme religieux chrétien pour faire pendant à l'extrémisme musulman. Quand des catholiques priaient dans les rues du XXème arrondissement, bloquant la circulation, devant un centre d'IVG, nous n'avons pas entendu beaucoup de contestation... Aujourd'hui, le retour de ce que j'appelle volontiers l'ultra-dogme religieux doit être combattu intelligemment. Notre identité, nos identités reliées par la République, forcément, sont réinterrogées.

Nicolas Sarkozy avait donné sa réponse, lors du discours rétrograde de Latran, puis lors de son propos honteux à Dakar : religieuse, paternaliste à peine post-colonial.

Un défaut de travail de mémoire

On dit que l'ontogénèse récapitule la philogénèse. Quand a-t-on fait une différenciation entre « français » et « musulmans » ? En 1930, et en 1958. Algérie. Nous venons de là. La France n'a pas encore fait son travail de mémoire. Aujourd'hui, chacun sait que sous Vichy, il y avait des collabos, et des résistants. Connaitre notre part d'ombre et de lumière nous a grandis. Il s'agirait de faire de même ici et maintenant, quand bien même nous devrions nous affronter à la famille Le Pen, tout en la mettant face à ses prises de positions. Qui soutenait la sédition de Massu contre la République à l'Assemblée Nationale la nuit du 13 au 14 mai 1958 ? Comment avons-nous collectivement évolué depuis ? Il faut être juste : pendant des années, même sans avoir été traités, les problèmes se sont amoindris : la croissance économique, l'école, permettait à la société de bouger, au moins suffisamment pour éviter la constitution éternelle de castes. Force est de constater qu'aujourd'hui nous en sommes loin. Ici se trouve le nœud de notre présent politique, de notre combat.

Il n'y a pas de question d'origine ou de religion entre nous (je parle de nous, les banlieusards, les actifs publics de la marge). Il y a par contre un constat qui nous relie : nous ne faisons pas partie de la catégorie dominante, et les portes se referment régulièrement sur nous. On en revient à la mixité.

J'ai conduit une liste aux dernières élections municipales. J'ai pris des compétences. Puis j'ai regardé l'implantation géographique sur la commune, et enfin j'ai tenté de respecter dans ses proportions la pyramide des âges sur ma ville. Il se trouve que, par coïncidence, nous avions également une bonne représentation, quasi parfaite, des origines familiales visibles (sur plusieurs générations). Cela a choqué. Je ne l'ai su que rétrospectivement, tant cette question n'est pas dans mon logiciel. Je me permets donc de dire que ce qui compte pour nous, ce n'est pas l'origine ou les pratiques religieuses privées de tel ou tel voisin ou ami du coin. Encore moins sa couleur de peau. Par contre, la connaissance de notre différence et du refus qui nous est fait d'accéder aux postes de décision, ne serait-ce que pour participer au débat, est une réalité que nous avons en partage. Les Indigènes de la République surfent là-dessus, et finissent par nous diviser, et, partant, nous affaiblissent.

Nous sommes français. Nous avons la langue française en partage. Nous aimons parler cuisine, philosophie, politique. Nous sommes des gueulards, presque par tradition. Et, dignes héritiers de la Renaissance, nous sommes curieux des savoirs, des savoir-faire, des innovations, des étrangers.

 Et après ?

Quelle solution pour remettre du mouvement dans notre organisation sociale ? Je ne sais pas. Que faire ? Travailler, développer notre imaginaire, prendre le temps, élargir le débat. Pour cela, la culture, son partage, est essentielle.

Artistes, éducateurs, historiens, sociologues, chercheurs, retrouvez-vous ! Retrouvez-nous.

Jérôme Impellizzieri, président de la commission pour la permanence artistique de la région Ile de France de 2010 à 2015, conseiller municipal, membre du Bureau National des Adhésions du PS, secrétaire fédéral du PS77.

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Commentaires
a écrit le 02/04/2016 à 10:58 :
Curieux cette analyse critique qui omet de se référer aux fondamentaux des droits humains,comme si les observations étaient une decouverte. Mais qu'au PS on ose le dire,c'est plein de promesses. Je m'en félicite mais vu les positions des députés PS lors du débat sur la loi CAP,il y a encore beaucoup de travail de lecture et de discussion à faire pour une mise en oeuvre des droits culturels des personnes. ...espérons.
Le reste sur kasimir.bisou sur face book
a écrit le 02/04/2016 à 9:29 :
Boff! C'est surtout en politique, je pense, que se constate l'entre-soi et l'endogamisme. Les partis traditionnels sont tous constitués en grande majorité d'une majorité de sexagénaires ou plus, sortis des mêmes filières (ENA, Sciences Po...), soumis au dogme de l'Europe et sourds aux attentes des citoyens. On pourrait leur appliquer le même CV. En terme de culture, nous sommes plus ouverts. Les musées sont accessibles certaines journées gratuitement, on trouve des concerts gratuits, un choix large de films dans certains cinés, des expos idem, les journées du patrimoine, bref plein de possibilités de s'instruire sur la "culture" des autres quel que soit son budget, faut il encore le vouloir.

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