Oui, la pauvreté progresse dangereusement en France

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Alexandre Mirlicourtois, directeur de la conjoncture et de la prévision de Xerfi./ DR
La Tribune publie chaque jour des extraits issus des analyses diffusées sur Xerfi Canal. Aujourd'hui, c'est quoi être pauvre ?

C'est quoi être pauvre ? La pauvreté progresse-t-elle ? Pour répondre à ces deux questions, je pars du postulat qu'être pauvre c'est disposer d'un revenu 50% inférieur au niveau de vie atteint ou dépassé par la moitié de la population. Pour mettre des balises monétaires, pour une personne seule c'est un revenu après impôt de 833 euros par mois, pour une famille monoparentale avec un enfant de moins de 14 ans, le seuil est à 1.083 euros. Pour un couple sans enfant, il passe à 1.250 euros et atteint 2.000 euros pour un couple avec trois enfants. Sous de ces différentes limites, vous êtes statistiquement considérés comme pauvre.

A ce seuil de 50% de la médiane, la France métropolitaine comptait un peu plus de 5 millions de pauvres en 2014 selon notre estimation, une hausse de 22,5% depuis le début des années 2000, avec une nette accélération après la grande récession : entre 2007 et 2014, le nombre de personnes pauvres a augmenté de 823.000

Bien entendu, il y a une composante démographique dans ces chiffres car la population française a augmenté sur cette période,. Il faut donc passer au taux de pauvreté pour mieux appréhender la tendance, c'est dire rapporter le nombre de personnes pauvres à la population totale. Et la situation actuelle montre, ô combien, nous sommes en rupture avec la tendance historique. La pauvreté a fortement reculé des années 70 jusqu'au début des années 90. La crise du début des années 90 qui commence avec la guerre du Golfe et dont l'épicentre se situe en 1993 en France marque une première rupture.

 Mais le mouvement reprend sa trajectoire naturelle et le taux de pauvreté descend à son plancher historique en 2002 (6,5%) et reste très bas jusqu'en 2004. Une seconde rupture intervient alors en 2005 et se consolide par la suite avec une nette accélération à partir de 2009. Le taux de pauvreté remonte à 8,2% en 2014. Nous sommes bien là à un tournant de l'histoire sociale de la France. Certes, il y a une composante conjoncturelle dans cette évolution liée à la hausse du nombre de chômeurs avec la crise : depuis décembre 2008, les chômeurs des catégories A, B et C ont explosé de près de 2 millions pour dépasser les 5 millions de personnes. Or parmi la population pauvre, près de 21% sont des chômeurs alors qu'ils représentent un peu moins de 8,5% de la population totale. De même, près de 26% des chômeurs sont pauvres. La faiblesse des indemnités versées aux demandeurs d'emplois, en particulier de ceux arrivés en fin de droits. Mais ce n'est pas l'unique raison.

Réduire la « pauvreté conjoncturelle »

Avec l'enlisement de la crise, le taux de chômage des jeunes, déjà structurellement élevé s'est sensiblement accru et que celui des seniors explose sous l'effet du rallongement de la vie active, notamment parmi les 60-64 ans. Cet allongement des files d'attente pèse in fine sur le chômage de longue durée. L'inversion de la courbe du chômage sera donc primordiale pour réduire la « pauvreté conjoncturelle ». Mais il n'y pas que cela : le plus inquiétant est que l'emploi protège de moins en moins bien de la pauvreté. C'est ce que certains appellent la pauvreté laborieuse, soit les travailleurs pauvres. Le chiffre est en forte progression et s'approcherait de 1,1 million, en hausse de 127 000 depuis 2004. CDD, intérim, en 1990, la France comptait 1,7 millions de postes précaires - soit 7,6% du total - contre 12,6% aujourd'hui. Des emplois précaires qui deviennent de surcroît de plus en plus instables et intermittents. Sans parler du temps partiel ou de l'auto-entreprenariat.

Ces formes d'emplois s'imposent comme les formes dominantes d'emplois, pour une frange de la population. On pourrait dans certains cas ajouter les stagiaires, dont le nombre a flambé ces dernières années. Il faudrait aussi ajouter les effets de structures avec le glissement des emplois industriels vers les emplois de services moins rémunérateurs. Les évolutions sociétales avec l'explosion du nombre de familles monoparentales sont également des facteurs aggravants. La conclusion s'impose d'elle-même : dans un pays comme la France dont la richesse s'élève, la pauvreté gagne du terrain.

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a écrit le 22/05/2016 à 12:39 :
J'en suis et je peux vous dire que vos statistiques ne valent rien si vous ne le vivez pas vous même. Un pauvre cela se mesure non pas a son salaire mais avec plusieurs facteurs : cout de la vie, charges obligatoires, composition du ménage et surtout patrimoine. Un petit revenu avec une maison en propriété donc pas de loyer a payer, vivant avec l'essentiel (désintoxiqué de la société de surconsommation) vis mieux que la moyenne et tranquille. Par contre ma génération, forcé de travailler pour un salaire PRÉCAIRE en CDD pendant plus de 20 ans, LOCATAIRE sur un marché devenus depuis plusieurs années spéculatif avec des loyers chers, ne possédant pas de patrimoine. Rajouter a cela des charges mensuels non compressible qui augmentent tous les ans, des banquiers qui vous poussent dans les bras des revolvings pour combler les découverts = endettement latent et progressive sur plusieurs années, expulsion locative au final. Enfin sachez que toutes les aides sociales ne sont qu'un mensonges électorales car un travailleur pauvre touche un salaire donc l'assistante sociale lui dit : désolé vous n'avez le droit a rien les élus ont mis les plafonds trop bas, au revoir et débrouillez vous. La caf aussi. Le système de protection est un leurre créer par la classe aisé qui n'a jamais testé sur eux même le dispositif mais qui se permet de juger. Le dernier choix suicide ou ghetto mais surtout se détourné de cette société et de ces lois faite que pour les riches.
a écrit le 18/05/2016 à 10:08 :
étonnant cette vidéo.
le taux de pauvreté au sens OCDE est de 8,1%. dans les plus faibles de l'OCDE. USA à près de 18%.
Les données d'Eurostat et autres ne semblent pas aller dans le sens de ce qui est dit par Alexandre.
Notre taux de pauvreté avant transferts sociaux est inférieur à Germanie, Scandinavie, UK et une bonne partie des autres pays européens (Eurostat, année 2014).
Taux de pauvreté après transferts sociaux de 13,3% en 2014, en baisse (Eurostat). Assez inférieur à la moyenne européenne et à Germanie et UK.
L'institut allemand IW Koeln donnait des chiffres similaires dans son étude "inequality perceptions and reality". Et il avançait un taux de plus de 30% pour les USA.
Il y a beaucoup moins de "low wage earners" (travailleurs pauvres) en France que dans les autres grands pays développés : 25% aux US ; 20 à 25% en Germanie, UK ou Canada ; 7% en France (OCDE, Eurostat).
On vient d'apprendre que la classe moyenne a pas mal diminué aux US (et en Germanie) pour atteindre 50% de la population, contre 66% en France (cf. Financial Times, La Tribune, France Stratégie).
Le taux de jeunes Français vivant chez les parents est un des plus faibles (Eurostat, UK ONS, US Census, étude Goldman Sachs de 12/2015). ce sont les jeunes qui étaient le plus satisfaits de l'évolution de leur situation dans le sondage rapporté par La Tribune hier.
Le patrimoine médian des Français est parmi les plus élevés (Crédit Suisse). Plus élevé que US ou Germanie. Equivalent au UK (dont le PIB doit pas mal à l'emballement des prix de l'immo).

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