Le début de la fin pour le logiciel propriétaire ?

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La semaine dernière, un amendement de Delphine Batho à la loi numérique a été adopté pour "encourager" l'usage des logiciels libres dans l'administration. D'autres amendements veulent désormais le rendre obligatoire.
La semaine dernière, un amendement de Delphine Batho à la loi numérique a été adopté pour "encourager" l'usage des logiciels libres dans l'administration. D'autres amendements veulent désormais le rendre obligatoire. (Crédits : Reuters)
Alors que le débat sur la loi numérique d’Axelle Lemaire s’ouvre à l’Assemblée nationale, les partisans du logiciel libre en open source, soutenus par une poignée de députés de la majorité, tentent d’imposer son usage dans l’administration. Plus souple, plus sûr face aux intrusions malveillantes, et moins cher, il présente de nombreux avantages. Mais les professionnels du secteur du logiciel craignent un impact massif sur leur secteur.

Les partisans du logiciel libre sont-ils sur le point de gagner leur combat ? Bien qu'il soit encore trop tôt pour le dire, ils ont en tout cas réussi à replacer le sujet au cœur des débats sur le projet de loi numérique d'Axelle Lemaire, examiné par l'Assemblée nationale à partir de ce mardi.

Contrairement aux logiciels dits propriétaires comme la suite Office de Microsoft ou le Mac OS d'Apple, le code source des logiciels libres est ouvert (on parle d'open source). Ce qui permet à chacun de s'en emparer pour l'examiner dans le détail et l'améliorer en permanence. Cette transparence le protège aussi des intrusions malveillantes.

Même si la promotion du logiciel libre faisait partie de la stratégie numérique du gouvernement dévoilée l'été dernier, la loi numérique d'Axelle Lemaire n'était pas censée légiférer sur le sujet. En cause : l'opposition farouche des éditeurs de logiciels, qui refusent catégoriquement que l'Etat favorise dans la loi un type de solution plutôt qu'un autre.

Ainsi, la première version de la loi numérique d'Axelle Lemaire n'abordait pas du tout le sujet. Les partisans du « libre » s'étaient alors mobilisés lors de la consultation citoyenne. Ils réclamaient que le gouvernement impose aux administrations le recours obligatoire aux logiciels libres. Avec un grand soutien populaire à la clé... mais une fin de non-recevoir de la part du gouvernement. La raison ? Le "risque constitutionnel" d'une telle préférence, selon les mots d'Axelle Lemaire.

L'offensive de Delphine Batho

Clap de fin ? Pas du tout. La semaine dernière, en Commission des Lois, Delphine Batho et une vingtaine de députés socialistes sont revenus à la charge. Avec une offensive en deux temps. D'abord, faire adopter l'amendement CL 393, qui stipule que les services de l'Etat doivent "encourager" l'utilisation des logiciels libres et des formats ouverts par les administrations.

L'amendement, qui a bénéficié du soutien d'Axelle Lemaire, la secrétaire d'Etat au numérique, a été adopté.

La deuxième étape se joue cette semaine, lors de l'examen du texte en séance. Forte de son premier succès, Delphine Batho, toujours elle, a déposé un nouvel amendement (583). L'objectif ? « Améliorer la rédaction » de son précédent amendement en remplaçant l'encouragement par la notion de priorité. "Les formats ouverts sont utilisés en priorité lors du développement, de l'achat ou de l'utilisation d'un système informatique", écrit-elle. Sa proposition est appuyée par trois autres amendements. Le premier vient de son collègue socialiste Christian Paul et les deux autres des groupes communiste et écologiste, représentés par André Chassaigne et Isabelle Attard.

Enjeu de souveraineté

Reste désormais à savoir si les parlementaires vont voter ces amendements ou se contenter, du moins dans un premier temps, d'un simple encouragement au logiciel libre. Pour le député PS Christian Paul, le "libre" est un enjeu de souveraineté numérique pour la France :

"Le logiciel libre est intrinsèquement transparent. Alors que les scandales d'écoutes et d'interception de données se multiplient, il semble essentiel que l'Etat, les administrations, les établissements publics et les entreprises du secteur public privilégient des outils dont elles peuvent acquérir la pleine maîtrise", explique-t-il.

Pour l'Etat, l'usage du logiciel libre présente aussi l'avantage d'être beaucoup moins coûteux que les solutions propriétaires. D'où son implantation progressive dans ses services, notamment depuis 2012. Comme le soulignait la circulaire Ayrault de mai 2012, le logiciel libre "permet de garantir la liberté d'exécuter le programme pour tous les usages, d'étudier son fonctionnement et de l'adapter à ses besoins, de garantir la liberté de redistribuer des copies et de l'améliorer". L'ex-Premier ministre encourageait les administrations à basculer d'un modèle "coût de licence/coût de maintenance" (celui des logiciels propriétaires) vers un modèle "coût de service" pour adapter le logiciel "aux besoins réels de l'entité utilisatrice".

Ainsi, de nombreux experts du numérique estiment que la montée en puissance des logiciels libres est un mouvement inéluctable. Depuis 2012, leur usage se démocratise, y compris pour les entreprises. Selon une étude réalisée pour le Conseil national du logiciel libre (CNLL), le secteur pèse 4,1 milliards d'euros de chiffre d'affaires (CA) en 2015, emploie 50.000 salariés et crée entre 3.000 et 4.000 postes par an. L'augmentation des revenus est impressionnante: +33% par rapport à 2012. Et les perspectives sont radieuses: le secteur devrait engendrer 6 milliards d'euros de CA en 2020 et représenter 13% du marché total des logiciels et services, contre 5% en 2012. Il reste toutefois très minoritaire : le marché du logiciel propriétaire est estimé à 50 milliards d'euros en 2015.

Les professionnels du logiciel en alerte rouge

La tentative des députés PS d'accélérer cette transformation en rendant l'open source obligatoire se heurte en outre à de nombreux obstacles. L'Association française des éditeurs de logiciels (AFDEL), qui représente l'essentiel des entreprises commercialisant des solutions propriétaires, estime que cela représenterait "un écart au principe de neutralité technologique de l'Etat". Et porterait un coup de massue au secteur du logiciel, qui se constitue "à 90%" d'éditeurs qui ont fait le choix du modèle propriétaire, et qui « seraient de facto exclus de la commande publique », pourtant cruciale.

Le Syndicat de l'Industrie des technologies de l'information (SFIB), le Syntec Numérique et 25 dirigeants d'éditeurs, dont Cegid ou Oodrive, ont co-signé l'appel. Le marché du logiciel propriétaire pèse 50 milliards d'euros en France en 2015 et pâtirait certainement d'être exclu de la commande publique.

De plus, obliger l'Etat à recourir à l'open source pourrait nécessiter de modifier aussi le code des marchés publics, qui impose la neutralité technologique de l'Etat. Le Conseil Constitutionnel pourrait donc retoquer l'initiative socialiste.

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>>> Voir l'intervention liminaire d'Axelle Lemaire à l'Assemblée nationale - Loi sur la République numérique (19 janvier 2016)

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Commentaires
a écrit le 23/01/2016 à 17:08 :
Encourager le libre, oui.
Vouloir le rendre obligatoire dans les administrations est un non-sens: tout le monde est libre (ben oui c'est le principe non?) de choisir entre le propriétaire et l'open-source.
Le libre doit convaincre, pas être imposé.
Réponse de le 24/01/2016 à 15:10 :
Dans ces conditions, si tout le monde est libre, pourquoi ne peux t'on pas choisir par exemple, lors de l'achat d'un nouvel ordinateur, son système d'exploitation ? Le logiciel propriétaire n'est-il pas lui-même bien souvent imposé, sans même une "mise en concurrence" avec le libre (il n'y a qu'à voir comment cela s'est passé au ministère de la Défense ou même à l'Education Nationale il n'y a pas si longtemps). Dans ces conditions, comment le libre pourrait convaincre par ses seules qualités puisqu'il est le plus souvent étouffé de manière autoritaire par les tenants du logiciel propriétaire ?
a écrit le 21/01/2016 à 16:42 :
Les douanes ont migré vers Open Office dès 2003. Le ministère de l'intérieur et la gendarmerie ont migré vers Open Office en 2005, ils ont adopté Firefox et Thunderbird en 2006 et sont logiquement passés sous Ubuntu en 2010.
Les milieux de l'éducation et universitaires ont migré depuis longtemps (question de manque de moyen, et aussi du manque de programmes pratiques sous Word pour écrire des équations mathématiques)...

Les économies réalisés sont énormes. Migrer d'un système à l'autre est à la portée d'un utilisateur moyen et Open/Libre Office sont très largement customisables, et c'est gratuit ! (pas besoin de logiciels supplémentaires.
Avec ce que les administrations ont pu économiser en licences j'espère qu'elles ont investi dans les quelques informaticiens utiles pour développer les réseaux et es applications.

Si la généralisation du libre devait se faire, il ne resterait qu'à former des ingénieurs qui connaissent autre chose que ce que Microsoft veut bien leur laisser voir, à savoir Unix/Linux/Ubuntu et autres avatars, mais aussi basic, python, C++ pour le développement d'applications sous Libre office.
a écrit le 21/01/2016 à 15:32 :
Cela fait 5 ans que je navigue sur linux(libre) après avoir eu de gros ennui avec window et ses virus ,depuis plus de souci de virus ,les mises à jour automatiques sont très fréquentes et la suite bureautique open office me convient parfaitement, et c'est gratuit .Pourquoi ne pas en faire profiter les contribuables?
a écrit le 21/01/2016 à 14:44 :
Il appartient à chacun de juger de ses besoins. Pour les particuliers les logiciels libres sont gratuits mais limités en technicité pour les personnes voulant retrouver chez eux l'équivalent à bon niveau d'un tableur Microsoft. Ils sont ainsi confrontés à 2 apprentissages même si certains processus sont semblables, ce qui est perturbant. Il serait bon que l'on accepte le travail fourni pour aboutir aux logiciels propriétaires qui pourraient proposer une solution freemium avec un large pallier de compétences gratuit pour les usages simples puis un paiement progressif lors d'emploi plus sophistiqué ou semi-pro ou professionnel. Par exemple il est néfaste de proposer un logiciel libre dans les médiathèques car les utilisateurs en apprentissage sont alors perdus ensuite lors d'un emploi salarié. Pour l'état, le logiciel libre est bien entendu de mise mais là encore en fonction des besoins. les logiciels libres ne sont ici pas gratuits mais payant car il faut les adapter, pour une petite entreprise ou un usage trop réduit cela revient souvent beaucoup plus cher par exemple. Il est certain que beaucoup de logiciels avaient une avance considérable de telle sorte que la découverte progressive de leurs usages arrive lorsqu'ils ont perdu leur brevet au bout de 20 ans de telle manière qu'ils sont accaparés par le clan des logiciels libres gratuitement. Cependant non seulement cette situation se raccourcit mais l'usage aussi bien particulier qu'étatique devient celui des réseaux. Ainsi un état capable d'engager un développement, ils ne sont pas nombreux, aurait à lutter contre le reste du monde pour son seul usage et sans certitude de pouvoir vendre le travail fourni ni de faire mieux que toute la communauté. Un certain replis sur soi qu'il faut surveiller.
Réponse de le 21/01/2016 à 15:29 :
Clair que vous défendez votre beefsteak... Le Libre l'emportera forcément : les propriétaires sont allés trop loin dans l’appât du gain.
a écrit le 21/01/2016 à 13:56 :
Le principe doit etre simple:
L'état n'achéte que des logiciels pour lesquels les entrperises lui remettent les codes et l'autorisent à modifier pour ses besoins.
Que ce soit propriétaire ou pas n'est pas la question. Pas besoin que ce soit forcément libre mais que le code puisse etre expertisé en cas de besoin.
Bien évidement il faut que ce soit les services de létats qui compilent les exe permettant l'installation pour éviter de ses faire remettre un code et qu'un autre soit déployé.
L'état est neutre et chacun gére son business comme il l'entends.
a écrit le 21/01/2016 à 13:15 :
Ce qui gène si on veut passer d'Office, que 'tout le monde' utilise, à Open ou LibreOffice, gratuits, est qu'on doit retrouver ses repères dans les menus mais on s'y fait. Un problème provient des macros, le VBA n'est pas supporté mais on arrive, avec des efforts, à gérer et interfacer une base de données via le tableur libre (il faut s'y plonger, c'est différent, plus aisé quand on débute quelque chose de nouveau, tout ce qui est en stock devrait être réécrit d'où la frilosité).
Me semble qu'à une époque, la Maire de Paris avait prévu de passer à a bureautique libre, pour faire des économies mais Microsoft avait hyper-bradé ses licences, sais pas ce qui avait été décidé.
Réponse de le 21/01/2016 à 13:51 :
Pour l'immense majorité des utilisateurs, la formule de calcul la plus compliquée doit être une addition par colonne , et l'envoi d'un mail avec une pièce jointe est le summum de la complexité technologique.
Pour les utilisateurs plus avancés il faudra une petite formation mais ça reste gérable.
a écrit le 21/01/2016 à 12:34 :
La solution est pourtant simple (et en même temps compliquée) : open source pour tout ce qui est SE et bureautique, propriétaire pour les besoins spécifiques de l'administration et Secret Défense (conçu et développé en Interne par l'Etat, pour l'Etat) pour le sensible et le militaire.
Réponse de le 21/01/2016 à 13:17 :
on peut parfaitement concevoir un logiciel "durci" à partir de logiciels opensource , ça permet d'aller plus vite et de réutiliser un existant.

ce post a été écrit à partir de Firefox , sur un PC Linux :-)
Réponse de le 21/01/2016 à 15:17 :
Il me semble que des ministères de la défense marchent sous open source, justement parce qu'ils ne veulent pas dépendre de la maintenance-MàJ, voir d'espionnage des systèmes US.
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Linux est évidement préférable à Windows ou Apple, pour le cout, la sécurité, la flexibilité, et booster quelques startups plutôt que d'engraisser Microsoft ou Apple!
L'idéal est tout de même de ne pas trop multiplier les solutions.
Libre ne doit pas se transformer en bordélique, ce qui engendrerait un effet inverse!
Je verrais bien toute l'administration sous linux, ministère, régions et communes, à condition de prendre le temps et de ne pas multiplier les solutions, choisir deux suites linux par exemple, pas plus, afin de ne pas créer une usine à gaz!

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