IssyGrid, le défi, les risques et les inconnues

 |   |  1221  mots
Nous travaillons sur un sujet qui n'existait pas il y a cinq ans, tout est à inventer nous confie Guillaume Parisot, qui dirige le projet IssyGrid.
"Nous travaillons sur un sujet qui n'existait pas il y a cinq ans, tout est à inventer" nous confie Guillaume Parisot, qui dirige le projet IssyGrid. (Crédits : cc)
Depuis 2011, le projet IssyGrid vise à créer un quartier intelligent à Issy-les-Moulineaux en mutualisant et en optimisant la production et la consommation d'énergie. Guillaume Parisot, chef du service innovation chez Bouygues Immobilier et directeur du projet, nous en explique les enjeux à l'échelon local et national, mais aussi les freins et les questions en suspens.

Issy-les-Moulineaux, bientôt première smart city de France? C'est l'ambition que semble s'être attribuée la ville en donnant carte blanche, en 2011, à un large consortium d'entreprises pour mener à bien le projet IssyGrid, un réseau de quartier "intelligent". L'objectif : optimiser la consommation d'énergie de l'ensemble des habitants et des entreprises d'une zone d'habitation et réduire leurs émissions de gaz à effet de serre. On y retrouve des grands groupes acteurs de la ville et de l'énergie : Alstom, Bouygues Telecom, Bouygues Energies & Services, EDF, ErDF, Microsoft, Schneider, Steria, Total et Bouygues immobilier, qui chapeaute le projet, mais également des startups (Embix, Ijenko, Navidis).

Guillaume Parisot, en charge de la coordination du projet, explique à La Tribune ce qu'il apporte aux consommateurs, aux entreprises et aux producteurs d'énergie.

La Tribune : Le projet IssyGrid a-t-il un agenda précis et défini malgré les nombreuses inconnues qu'il comporte?

Guillaume Parisot : Nous sommes actuellement dans la première phase du projet, qui devrait se terminer entre fin 2014 et début 2015. Avant de passer à l'étape suivante, nous avons trois grands chantiers: connecter l'école de formation des barreaux de Paris au projet, connecter le quartier du fort d'Issy-les-Moulineaux, qui représente 1.600 logements, et installer des batteries dans les postes de distribution d'électricité du quartier. Pour la seconde phase, nous commencerons par connecter la gare d'Issy Val de Seine.

Quelle est la particularité du projet et son modèle économique?

Ce projet est totalement novateur car il cherche à optimiser la consommation et la production d'énergie en les mutualisant à l'échelle d'un quartier. Nous sommes convaincus que l'on peut arriver à réaliser des économies substantielles au niveau de tout un quartier plutôt que si l'on considère chaque logement ou chaque entreprise séparément, même si nous ne sommes pas en mesure de chiffrer ces économies actuellement.

Quant au business model, il est de fait complexe. La mise en place d'IssyGrid devrait permettre aux ménages et aux entreprises de faire des économies, mais il faut que l'on trouve les mécanismes permettant à l'investisseur de départ d'être également rétribué, sans quoi aucun projet de la sorte ne sera globalement rentable pour les partenaires du projet.

Une des mesures phares d'IssyGrid est la réduction des pics de consommation. Comment cela fonctionne-t-il exactement?

L'augmentation soudaine de la consommation d'énergie au niveau d'un quartier est difficile à gérer pour les fournisseurs d'énergie et les gestionnaires du réseau, sans compter que le surplus d'énergie nécessaire est souvent apporté par des sources fossiles polluantes (charbon, fuel, pétrole). Nous proposons deux approches pour pallier ce problème : augmenter l'offre locale d'énergie, en cherchant dans le quartier un acteur capable de répondre à ce besoin ponctuel (une batterie, un producteur local), ou faire baisser la consommation, en procédant à des effacements diffus. Il s'agit là de baisser ou d'éteindre temporairement des appareils consommateurs d'énergie, soit chez plusieurs particuliers, soit dans une ou plusieurs entreprises.

Par exemple cet été, nous avons effacé la climatisation de l'immeuble de Bouygues Télécom pendant 15 minutes pour limiter un pic et ce sans impacter le confort des utilisateurs. La consommation d'un tel bâtiment équivaut à celle de centaines de logements. Une autre solution peut consister à éteindre une centaine de radiateurs pendant une quinzaine de minutes chez des particuliers, ce qui ne se ressent pas mais permet d'éviter les pointes de consommation. Les particuliers, qui ont consenti par contrat à ce type de procédé, sont rétribués en retour.

Y a-t-il des freins à l'avancée du projet?

Étant donné que nous avançons sur un terrain totalement nouveau, le cadre réglementaire n'est pas toujours adapté. Par ailleurs, la loi interdit la vente d'énergie de particulier à particulier. Nous devons prendre ces contraintes en compte pour proposer un concept d'optimisation énergétique au niveau du quartier.

Nous travaillons sur un sujet qui n'existait pas il y a cinq ans, tout est à inventer. On parle souvent de la difficulté de la France à se réformer. En effet, il faudrait que nous soyons capables de faire évoluer les lois plus rapidement pour laisser la place à des territoires d'expérimentation. C'est aussi pour cela que je tiens à tirer mon chapeau à la ville d'Issy-les-Moulineaux qui a permis l'éclosion d'un projet qui était totalement avant-gardiste il y a trois ans.

Existe-t-il des initiatives similaires ailleurs en France dont vous pourriez vous inspirer?

Il existe évidemment de nombreuses initiatives innovantes dans le secteur de la smart city en France et à l'étranger. Certaines se concentrent sur l'intégration d'installations photovoltaïques, d'autres sur la mise en place des voitures électriques... Mais nous sommes les premiers à proposer une expérience à l'échelle d'un quartier.

Bouygues Immobilier a d'ailleurs récemment gagné le contrat "Coeur de quartier Nanterre" visant à construire un nouveau quartier mixte à Nanterre intégrant un réseau de chaleur mutualisé, ce qui tranche avec le projet IssyGrid où nous travaillons sur un quartier déjà existant.

Que va changer le projet IssyGrid concrètement dans la vie quotidienne des habitants d'Issy-les-Moulineaux?

A titre collectif, chacun sait qu'il existe des problèmes liés à la consommation d'énergie, mais il est presque impossible d'agir dessus individuellement à l'heure actuelle. Les factures ne sont pas détaillées et s'appuient sur des estimations. Comment savoir d'où viennent les surcoûts? Dois-je changer mon frigo, baisser mon radiateur? Il manque une vision détaillée et en temps réel.

Dans le cadre du projet IssyGrid, nous installons des capteurs directement sur les sources d'énergie et sur les appareils qui en dépensent. Ainsi les particuliers peuvent voir ce que chaque appareil leur coûte en termes de consommation. Dans une première étape, nous nous limitons à mettre cette information à la disposition des gens. Par la suite, il s'agira de définir des offres adaptées aux besoins de chacun.

Qu'en est-il de la protection des données personnelles?

Nous avons travaillé en étroite collaboration avec la commission Informatique et Libertés (CNIL) et avec la commission de régulation de l'énergie (CRE). Là encore, nous nous sommes aperçus que le cadre juridique restait sur de nombreux points à préciser. Nous avons donc demandé à ces institutions de nous permettre d'expérimenter et de leur soumettre nos projets pour qu'elles se positionnent en fonction.

IssyGrid est-il un projet de recherche & développement ou en attendez-vous d'ores et déjà des bénéfices financiers?

IssyGrid est comptabilisé comme un projet de recherche & développement. Cependant il porte un potentiel énorme. Depuis qu'il a commencé, nous recevons régulièrement des délégations de Chine, de Hong Kong ou encore des États-Unis qui viennent voir comment nous nous y prenons pour construire la ville intelligente. Ce partenariat public-privé à l'échelle d'un quartier est une première et nous pourrions à l'avenir nous développer sur de nombreux marchés en France mais aussi à l'international. Cela a déjà commencé avec le projet Coeur de quartier Nanterre.

À l'heure où l'on déclame la perte de compétitivité de l'économie française, je tiens à souligner qu'IssyGrid est porté dans sa quasi-totalité par des acteurs français et nous permet de mettre en valeur des compétences de pointe françaises.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :