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ÉconomieFrance

"Haro" sur les chômeurs : quand le gouvernement signe son aveu d'impuissance

Photo de Jean-Christophe Chanut

Jean-Christophe Chanut

Publié le 13 octobre 2014 à 12:58 - Mis à jour le 13 octobre 2014 à 14:07

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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Emmanuel Macron, Manuel Valls, François Rebsamen... Plusieurs ministres expriment leur volonté de revoir les règles d'indemnisation du chômage et les devoirs des demandeurs d'emploi. Pourquoi une telle prise de position? Un aveu d’impuissance à peser sur le fond ?

«Il ne doit pas y avoir de tabou ni de posture. L'assurance-chômage est en déficit de 4 milliards d'euros ; quel responsable politique peut s'en satisfaire ? Il y a eu une réforme, elle est insuffisante. On ne pourra pas en rester là»... Voilà ce qu'affirmait le ministre de l'Economie Emmanuel Macron dans les colonnes du JDD du 12 octobre. Le même est allé plus loin en menaçant, si les partenaires sociaux ne se saisissaient pas du problème, que l'Etat «reprenne la main si les blocages sont trop lourds». Une déclaration qui intervient quelques jours après celle du Premier ministre Manuel Valls qui avait jugé « légitime » le débat sur l'assurance chômage. Sans oublier les propos du ministre du Travail François Rebsamen, appelant Pôle emploi à renforcer le contrôle de la réalité de la recherche d'un poste par les demandeurs d'emploi. Pourquoi une telle offensive émanant d'un gouvernement dit « socialiste » ? Pourquoi maintenant ? Qu'en est-il de la situation de l'assurance chômage ? Tentative de réponses.

Le gouvernement a raison sur un point : les finances de l'assurance chômage vont mal, Elles sont constamment dans le rouge depuis 2009, quand les conséquences de la crise financière ont fait exploser le chômage. En 2008, l'Unedic - l'organisme gestionnaire de l'assurance chômage - connaissait encore une trésorerie positive à hauteur de près de 5 milliards d'euros. Ce temps est bien révolu : chaque année l'assurance chômage connaît un trou d'environ 4 milliards d'euros. Selon les dernières projections de l'Unedic, le déficit atteindrait 3,8 milliards d'euros fin 2014 et encore 3,5 milliards fin 2015. En cumulé, la dette de l'assurance chômage s'élèvera ainsi à la fin de l'année à 21,4 milliards d'euros.

"L'effet ciseaux" de l'assurance chômage

Heureusement que l'organisme bénéficie de la garantie de l'Etat pour pouvoir emprunter sur le marché obligataire à taux bas, sinon les allocations chômage auraient bien du mal à être versées ! Mais sans retour de la croissance et une baisse du chômage, cette politique deviendra intenable... C'est peut-être ce qu'a voulu souligner Emmanuel Macron.

Mais il n'y a rien d'étonnant à ça. L'assurance chômage est l'un des organismes les plus sensibles à la conjoncture et à ce que l'on appelle « l'effet ciseaux » : plus le chômage augmente, plus les dépenses progressent et plus les ressources diminuent. Celles-ci sont en effet basées sur les cotisations des entreprises et des salariés. Or, avec la stagnation de l'emploi... les ressources restent étales. En revanche, toujours en raison de « l'effet ciseaux », les finances de l'Unedic se rétabliront relativement vite lorsque le chômage baissera.

Allocation chômage: un montant moyen de 1.108 euros

L'ensemble des allocations s'élèvent à 38 milliards d'euros, mais d'autres données méritent d'être connues pour mettre fin à certains « fantasmes ». Ainsi, en juillet 2014, seuls 38,4% des quelques 5,5 millions demandeurs d'emploi inscrits en catégories « A,B,C,D,E » à Pôle emploi étaient indemnisés par l'Assurance chômage et 8,5% par le régime de solidarité nationale. Les personnes qui perçoivent "l'allocation de retour à l'emploi" (ARE), versée par l'assurance chômage, touchent en moyenne, selon des données de l'Unedic, 1.108 euros durant huit mois. Et 95% des allocataires perçoivent moins de 2.070 euros. Seuls 1.400 allocataires, soit 0,06% environ du total, touchent le fameux montant maximum (6.959 euros par mois) qui fait tant polémique.
Quant aux personnes éligibles au régime de solidarité (Allocation de Solidarité Spécifique, ASS qui est versée directement par l'Etat une fois épuisée les droits à l'assurance-chômage) elles perçoivent en moyenne 460 euros mensuels pendant 36 mois.

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Des règles qui favorisent le développement du travail précaire

Reste aussi la délicate question de l'indemnisation des salariés précaires (CDD courts à répétition et intérimaires). Globalement, pour ces salariés qui alternent périodes de chômage et de travail, voire qui cumulent les deux, 9 milliards d'euros de prestation chômage sont versées pour... 2,5 milliards d'euros de cotisations. C'est pour corriger en partie ce constat que les partenaires sociaux, dans l'accord national interprofessionnel du 11 janvier 2013 (repris par une loi du 14 juin), ont, non sans mal, décidé d'augmenter les cotisations chômage des employeurs sur certains contrats courts. Car il est indéniable que l'Unedic participe en quelque sorte à la" flexibilité à la française", basée sur le recours aux emplois précaires, notamment au travers de la reprise d'un travail à temps très réduit qui permet de percevoir une (maigre) rémunération, tout en continuant de bénéficier de l'indemnisation du chômage... Ce qui conduit à un paradoxe redoutable : l'indemnisation du chômage, initialement destinée à accompagner des périodes de transition entre deux emplois durables, génère, en réalité, une instabilité constante de l'emploi. Et l'instauration du principe des « droits rechargeables » - qui permet de cumuler en cas de succession d'emplois précaires les droits au chômage attachés à ces emplois -, défendable sur le fond, risque d'avoir comme effet pervers de renforcer cet état de fait.

450.000 offres d'emploi non pourvues, vraiment?

Autre croyance fermement ancrée : 450.000 offres d'emploi ne seraient pas pourvues en France. De fait, sur la totalité de l'année 2012, Pôle Emploi a comptabilisé 456.400 offres d'emplois qui n'ont pas été satisfaites. Soit 15,1% de la totalité des offres collectées par l'organisme. Ces offres non satisfaites sont cependant à prendre avec des pincettes. Tout d'abord, ces chiffres sont le résultat d'une soustraction entre le nombre d'offres collectées par Pôle Emploi sur la totalité de l'année, et le nombres d'offres qui ont été indiquées comme "satisfaites" par les recruteurs auprès de l'organisme. Qui dit que l'entreprise n'a pas trouvé quelqu'un par son propre réseau ou par un autre moyen ?
Ensuite, Pôle emploi ne récolte qu'un tiers des offres d'emplois. Il n'a donc pas connaissance du nombre d'emplois réellement non pourvus. Arrivent ensuite les difficultés du recensement : une même offre diffusée sur plusieurs supports pourra être comptabilisée plusieurs fois. Et si un employeur remplace des CDD par des CDD, plusieurs offres pour un même poste auront été publiées dans l'année.
Il est cependant exact que certains secteurs manquent tout simplement de main d'oeuvre : dans la restauration, chez les infirmiers, dans le bâtiment... Ces métiers souffrent parfois d'une mauvaise image. D'autres rebutent parce qu'ils apportent des inconvénients, en demandant de travailler le soir ou le week-end. Les difficultés pour trouver un salarié peut également provenir du fait que les offres sont essentiellement saisonnières, comme dans l'agriculture (90% des projets de recrutements pour 2012). Les offres de poste de remplaçant perdent également en attractivité si elles ne concernent que quelques heures par semaines, loin du domicile. Le salaire proposé compense-t-il les inconvénients liés au transport ?
C'est donc tout le problème de l'adéquation entre l'offre et la demande d'emploi qui est posé. Les propos lapidaires de François Rebsamen sur le contrôle de la réalité de recherche d'emploi sont donc pour le moins « légers ». Il faut, au contraire, examiner dans le détail les raisons qui poussent les demandeurs d'emploi à ne pas accepter un emploi proposé.

L'aveu d'impuissance du gouvernement à peser sur les causes réelles du chômage


Mais quelle mouche a donc piqué plusieurs membres du gouvernement « socialiste » sur la question du chômage ? Politiquement, ces réflexions ont été extrêmement maladroites. Du Front de gauche au Front national - Marine Le Pen a bien pris soin, bien entendu, de prendre immédiatement la défense des chômeurs -, en passant par les écologistes, tout le monde est tombé sur Emmanuel Macron ou Manuel Valls. La droite a fait preuve de plus de retenue... Pourtant, l'UMP aurait de quoi se gausser. Il n'est pas si loin le temps ou le parti socialiste vilipendait Nicolas Sarkozy ou Jacques Chirac quand ceux-ci s'attaquaient - déjà - à « ces chômeurs qui vivent de l'assistanat et ne recherchent pas de travail ».

Tactiquement, c'est une autre histoire. Emmanuel Macron a voulu rassurer les marchés financiers - et les agences de notation - sur la volonté réelle de la France de mener à bien des réformes de fond. Le message à l'adresse de Bruxelles est également clair. C'est en effet le 15 octobre que la France doit envoyer son projet de budget 2015 à la commission européenne. Celle-ci doit se prononcer sur sa validation avant le 30 novembre. Or, on sait que la Commission juge le plan de réduction des déficits publics de la France insuffisant. Pour sa défense, le gouvernement plaide que la France sera revenue dans les clous de Maastricht en 2017 avec un déficit ramené à 3% du PIB. Or, la situation de l'Unedic est prise en compte dans l'appréciation de ce critère... Fin 2013, le déficit des administrations publiques atteignait 87,1 milliards d'euros. L'Unedic n'était responsable « que » de 4 milliards. Mais avec ces diverses déclarations, la pression est mise sur les partenaires sociaux - gestionnaire de l'assurance chômage - lorsqu'ils se retrouveront en 2016 pour négocier une nouvelle convention d'assurance chômage : ils devront apporter leur obole à la réduction des déficits. A défaut, la convention ne sera pas agréée par l'Etat. Pis, l'Etat pourrait être tenté de reprendre en main la gestion de l'assurance chômage.... Pourtant fondée en 1958 à l'initiative du patronat et des syndicats. Après tout, François Fillon (UMP), en juin 2014, quand il a présenté ces mesures chocs pour redresser l'économie française, s'est lui aussi demandé si « l'assurance chômage avait éternellement vocation à être gérée par les partenaires sociaux ».

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Enfin, il y a une dernière raison à ce tir de barrage sur la question des chômeurs. Le gouvernement est aux abois, il sait que l'inversion de la courbe du chômage ne se produira pas, au mieux, avant 2016. Les perspectives de l'Insee et de l'OCDE sont à cet  égard assez pessimistes. A défaut de pouvoir peser sur les raisons structurelles du chômage - l'absence de croissance suffisante -, Manuel Valls et Emmanuel Macron s'en prennent à la « périphérie », c'est-à-dire au modèle social français qui devient le responsable de tous les maux du pays. C'est - volontairement ?- oublier que l'assurance chômage et la difficulté des chômeurs à se réinsérer sont l'effet et non la cause du chômage. C'est une vieille antienne : quand un gouvernement se sent impuissant, il trouve un bouc-émissaire, un dérivatif. La nouveauté c'est que, jusqu'ici, la dénonciation du droit du travail et des règles de la protection sociale était surtout l'apanage de la droite. Maintenant, une partie des « socialistes » s'est ralliée à cette méthode.

Jean-Christophe Chanut

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