Pascal Lamy (OMC) : "tant que le chômage ne diminuera pas, le danger protectionniste demeurera"

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Pascal Lamy, directeur général de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), donne à La Tribune sa vision de la sortie de crise actuelle.

Confirmez vous la sortie de crise ?

L'économie mondiale a touché le fond mais il reste à savoir si la reprise sera vigoureuse, durable, ou si on aura droit à d'autres répliques sismiques comme celle que l'Europe vient de connaître avec la Grèce. La crise est due, pour l'essentiel, à un défaut de régulation d'une activité très globalisée, la finance. Les travaux pour combler cette lacune de la régulation internationale sont toujours en cours et tant qu'on n'aura pas terminé cette tâche nous restons en zone fragile.

Le monde a-t-il besoin de plus de libéralisation ou doit-il d'abord clarifier les régles du jeu international, comme la sous-évaluation du yuan ?

Le problème des taux de change et de leur impact sur le commerce est un sujet de controverse. Il est exact qu'à court terme, les variations des devises ont un impact sur les prix relatifs des biens (NDLR : le prix relatif de deux biens est le prix du bien exprimé en quantité de l'autre). Mais les entreprises ont appris à le gérer grâce aux techniques de couverture et à l'ajustement de leur marge bénéficiaire. A long terme, les économistes estiment que les taux de change s'alignent, pour l'essentiel, sur les différentiels d'inflation et de taux d'intérêt , et pas sur des paramètres commerciaux. En tout cas les questions relatives aux taux d'échange relèvent de la compétence du Fonds monétaire international, pas de l'OMC hormis son article 15. Cet article, qui aurait été rédigé en 1947, prescrit que, dans un système de taux de change fixe, la politique de changes d'un pays ne doit pas contrarier ses engagements d'ouverture commerciale et, inversement, que sa politique commerciale ne doit pas contredire ses engagements auprès du FMI , gardien de la stabilité monétaire.

Cet article ne peut-il être rappelé à la Chine ?

Seuls les pays membres de l'OMC sont en mesure à déclencher un contentieux, pas son directeur général.

Le risque du protectionnisme vous paraît-il toujours écarté ?

Nous restons extrêmement vigilants. Le travail d'observation que nous avons mené depuis la fin 2008 sur les politiques commerciales de nos membres et les discussions auxquelles ce travail a donné lieu entre eux ont abouti à la conclusion qu'il n'y a pas eu de dérapages protectionnistes majeurs jusqu'à présent. Cela ne signifie pas qu'il n'y a pas eu de protectionnisme du tout. Certains pays ont profité de la crise pour tenté de se protéger, d'autres pour prendre des mesures d'ouverture structurelles de leurs frontières. Mais au total l'économie mondiale est aussi ouverture en 2010 qu'en 2008. Il a fallu y veiller. Ce sont les règles commerciales internationales qui ont permis d'éviter de sombrer dans le protectionnisme. Mais l'origine politique de la tentation protectionniste reste le chômage. Or celui-ci s'est aggravé, particulièrement dans les économies en développement où se situent les deux tiers du chômage engendré par la crise. Beaucoup de dirigeants comprennent qu'en essayant de protéger leurs emplois nationaux menacés par les importations, ils risquent de perdre ceux créés par leurs exportations, souvent de meilleure qualité. Mais tant que le chômage ne diminuera pas, le danger protectionniste demeurera. L'amélioration de l'emploi va prendre du temps. Les paramètres de la croissance économique évoluent du point de vue géographique, au profit des pays émergents ,et du point de vue de sa composition avec la montée du thème de la croissance soutenable, plus économe en ressources naturelles et moins émettrice de CO2. Ces évolutions modifient la gamme des activités économiques, des biens, des services, de leur prix relatifs, mais aussi des échanges internationaux et des qualifications de la main d'?uvre ce qui donnera lieu à des ajustements en matière d'emploi. C'est le processus schumpeterien classique. Donc on peut avoir une inquiétude sur l'évolution du protectionnisme car la situation de l'emploi ne s'améliore que lentement. Mais a contrario, le choc de la crise a été étalé et nous sommes en période de redressement de l'activité.

Quels pays s'y préparent le mieux ?

Les pays scandinaves, mais aussi certains pays en développement comme la Corée du sud et depuis déjà deux à trois décennies, la Chine.

Quelles sont vos prévisions pour le commerce international ?

En 2010, le commerce international devrait se redresser de 10% en volume après s'être effondré de 12% en 2009. Le commerce sud-sud sort renforcé de la crise. Dans les pays en développement les échanges devraient bondir cette année de 12% contre près de 8% pour les pays développés. Le commerce reflète de façon amplifiée l'évolution de la croissance. L'Asie est devenu un moteur considérable pour le commerce international. Pour 2011, nous n'avons pas encore de prévision pour l'évolution du commerce. Ce que je peux dire c'est que le multiplicateur entre la croissance et le commerce reste important. En 2009, la chute du commerce a été cinq fois plus forte que celle de la production industrielle. Et cette année, la reprise du commerce devrait être trois fois plus importante que celle de la production. L'Asie a joué un rôle important dans ce phénomène d'amplification . Dans cette région, la division du travail s' est développée le plus et le plus vite. Un produit comme l'I-pod par exemple peut transiter par huit pays de cette zone qui apportent chacun une phase complémentaire de son élaboration jusqu'à son achèvement puis son exportation sur les marchés du nord. L'Australie, le Brésil et l'Indonésie ont bénéficié de cette dynamique même s'ils doivent d'abord à la qualité de leur politique économique d'avoir pu résister à la crise.

Le moteur asiatique sera-t-il suffisant pour soutenir la reprise économique mondiale ?

Les foyers de croissance se trouvent dans les pays émergents qui sont plus dépendants du commerce international que les économies plus traditionnelles. Mais il faut en tirer les conséquences du point de vue de l'ouverture aux échanges et de la stabilisation du système financier international. Car les politiques budgétaires et monétaires extrêmement accommodantes des pays développés que sont les Etats-Unis, l'Europe et le Japon constituent un risque pour la croissance des économies émergentes et pour leur rôle moteur de l'économie mondiale. Elles entraînent des différentiels de taux d'intérêt importants, les taux d'intérêt des pays riches étant plus faibles que ceux des pays émergents, et risquent de créer des turbulences sur les marchés émergents par des afflux de capitaux à court terme. Les conditions sont réunies pour que se forment des bulles spéculatives si les gouvernements des économies émergentes ne parviennent pas à stériliser cet afflux d'argent. C'est pour prévenir la formation de bulles que le Brésil a introduit une taxe sur les entrées de capitaux. En redressant leur économie, les Etats-Unis, l'Europe et le Japon doivent veiller à ne pas compromettre le dynamisme économique des pays émergents et du commerce international. Les pays riches ne pourront pas compter sur leur consommation intérieure qui ne sera pas très vigoureuse dans les mois qui viennent, ni sur leurs mesures de soutien à l'économie qui atteignent leurs limites. Le commerce peut donc jouer un rôle très important dans la reprise.

Mais les pays du Nord ont encore besoin de soutenir leur économies ?

C'est le rôle du G20 de veiller aux conséquences des politiques économiques menées par certains pays sur le reste du monde. Celui de l'OMC est d'assurer le meilleur fonctionnement possible de la courroie de transmission entre l'offre et la demande mondiales afin que le monde engrange les bénéfices d'une division internationale du travail mieux équilibrée. Il existe certains frottements qui peuvent gêner le fonctionnement de cette courroie de transmission comme les tarifs douaniers, mais aussi le financement du commerce. En 2009, certaines transactions commerciales n'ont pu se conclure car le marché du crédit s'était asséché et les exportateurs et les importateurs n'ont pu obtenir les financements bancaires nécessaires. De son côté l'OMC doit continuer à ouvrir les échanges, éliminer les pics tarifaires, rétablir des règles plus justes en matière de subventions accordées à certains produits, encadrer les barrières techniques au commerce, les barrières sanitaires et phyto-sanitaires, réguler l'utilisation des défenses commerciales comme l'anti-dumping, les droits compensateurs ou les sauvegarde face à l'afflux d'importations.

Le cycle de Doha peut-il encore aboutir ? Ne faut-il pas repartir sur des bases nouvelles ?

Repartir sur des bases nouvelles est une idée d'intellectuels intéressante mais peu réaliste. Le cycle de Doha n'est pas mort. Mettre d'accord les 153 pays membres de l'OMC est une tache complexe et lente car chacun veille à ses intérêts nationaux. Tous nos membres ont envie que les négociations lancées à Doha se poursuivent. 80% des objectifs de ces négociations ont déjà été atteints. Et nos membres veulent conclure les 20% restants. Pour ces sujets, le niveau d'ambition n'est pas encore très clair. Ce sont notamment les services, auxquels les Etats-Unis et l'Europe sont très attentifs, les tarifs industriels et les subventions à la pêche, un sujet qui devient majeur. Les groupes techniques continuent à négocier.

En prés d'une décennie de négociations, les divergences techniques n'ont pu être aplanies ? N'y a t-il pas un manque de volonté politique ?

Ce qui fera le succès des négociations c'est un mélange de maturation technique et de disponibilité politique. Mais plus on approche de la fin des négociations, plus les gouvernements veulent s'assurer que les conclusions de Doha pourront être ratifiées par leurs Parlements qui soupèseront ce que rapporte et ce que coûte l'accord pour leur pays. En Europe ce sera le Parlement européen. Lorsque j'écoute les dirigeants politiques des pays, j'observe qu'ils sont tous d'accord pour conclure Doha, y compris les Américains qui ont redonné récemment de l'énergie aux négociations par l'annonce du président Obama d'une politique visant à utiliser les exportations comme moteur de la reprise économique. La question de Doha sera au menu du sommet des chefs d'Etat et de gouvernement du G20 de Toronto. Paradoxalement ce sont les pays en développement , qui traînaient les pieds lors du lancement des négociations en 2001, qui poussent aujourd'hui le plus fort pour arriver à un accord commercial. D'une part, leur place dans l'économie mondiale a augmenté. D'autre part, des pays comme la Chine savent ce qu'ils doivent aux régles de l'OMC grâce auxquelles leurs exportations ont été préservées. De leur côté, les Etats-Unis estiment à présent que les émergents sont les principaux bénéficiaires de la libéralisation du commerce et leur demandent de faire plus de concessions que par le passé.

Le président Obama n'a pas réactivé le processus dit "TPA" ?

L'existence du TPA n'est pas nécessaire pour que l'administration américaine négocie. Le TPA signifie qu'avant de voter sur un traité de commerce international, le Congrès renonce à son droit d'amendement pour voter ensuite par oui ou par non.

La crise n'a-t-elle pas accentué l'image négative de la mondialisation : crises, inégalités ?

La mondialisation a ses bons et ses mauvais côtés. Elle a permis de sortir des millions de personnes de la pauvreté. L'histoire montre que l'ouverture des frontières a des effets positifs sur l'économie, pas la fermeture. Pour maîtriser la mondialisation, on a besoin d'une gouvernance mondiale, c'est le multilatéralisme. La mondialisation est un stade du capitalisme de marché qui alterne des périodes d'innovation rapide comme au 19ème siècle avec la machine à vapeur ou l'électricité, et une autre d'expansion des activités avec des gains d'efficience, mais aussi des turbulences sociales comme actuellement. La question est comment combiner les avantages de la mondialisation avec la préservation de systèmes politiques et sociaux suffisamment enracinés dans l'identité nationale des pays pour rester stables.

Le modèle social européen va-t-il survivre ?

L'Europe a le système social le meilleur mais aussi le plus cher de la planète. Pour que ce modèle soit soutenable, il faudrait soit améliorer l'évolution démographique du continent, ce qui passe par davantage d'immigration afin de compenser la diminution de la population dans les cinquante ans qui viennent ; soit améliorer le potentiel de croissance européen de 1% à 1,5% ce qui implique des réformes de structures. Il existe une poche de productivité qui consiste à parachever la construction européenne. Car l'Europe est atteinte de claudication, comme l'a souvent dit Jacques Delors. Elle dispose d'une grosse jambe monétaire, l'euro zone, et d'une toute petite jambe macroéconomique, l'eurogroupe. La crise impose à l'Europe de choisir : soit défaire ce qu'elle a patiemment bâti, soit aller au bout de sa construction.

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