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ÉconomieUnion européenne

Jean-Claude Trichet reste toujours muet sur la crise irlandaise de 2010

Photo de Romaric Godin

Romaric Godin

Publié le 20 mai 2014 à 10:35 - Mis à jour le 20 mai 2014 à 12:37

Le Quotidien Numérique

05 juin 2026

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Le parlement irlandais a établi une commission parlementaire pour faire la lumière sur les circonstances de la crise bancaire de 2008-2010 et notamment le rôle de Jean-Claude Trichet, alors président de la BCE. Mais celui-ci ne veut pas s'expliquer.

L'Irlande veut savoir pourquoi la crise financière a conduit, en 2010, à une des pires crises économiques de son histoire. En fin de semaine dernière, le parlement irlandais, l'Oireachta, a officiellement mis en place une commission d'enquête sur la crise bancaire. Dirigée par le député travailliste Ciaran Lynch, cette commission devrait prendre son temps pour examiner des événements complexes. Mais, d'ores et déjà à Dublin, tout le monde ne parle que de la probable convocation devant cette commission de l'ancien président de la Banque centrale européenne (BCE), le français Jean-Claude Trichet.

Pourquoi convoquer cet homme de 72 ans, qui, depuis son départ de Francfort en novembre 2011, coule des jours heureux dans une retraite relative en dirigeant le think tank bruxellois Brueghel ? C'est que les parlementaires irlandais, comme une grande partie de la population, s'interroge sur son rôle durant le terrible automne 2010, lorsque le gouvernement irlandais d'alors avait été obligé de réclamer l'aide de l'UE et du FMI pour « sauver » son système bancaire.

Les plans de Dublin

Rappelons la situation d'alors. Dans la deuxième moitié de 2010, la perte de confiance des marchés envers les pays « périphériques » de la zone euro et l'éclatement de la bulle immobilière irlandaise (suite, elle-même, de la crise de 2007-2008) rendaient progressivement impossible la situation des grandes banques irlandaises (Allied Irish, Bank of Ireland, Anglo Irish). A l'époque, le gouvernement dirigé par le parti libéral Fianna Fail envisage de faire payer les créanciers de ces banques afin de réduire la facture pour l'Etat irlandais, autrement dit, il envisage la faillite de ces établissements financiers.

Le « non » de Paris et Berlin

Selon plusieurs sources citées  par divers journalistes irlandais et étrangers, les « partenaires européens » de Dublin refusent catégoriquement cette option. La France, mais surtout l'Allemagne, ont beaucoup à perdre dans cette affaire. La banque allemande Hypo Real Estate, nationalisée en urgence en 2009, est très fortement engagée en Irlande, via sa filiale Depfa, qui regroupe l'immense partie de ses activités. Mais les cris d'orfraies de Nicolas Sarkozy et d'Angela Merkel ne sont pas suffisants pour effrayer Dublin. Il faut plus, l'usage d'une arme décisive qui ne laissera aux Irlandais aucune alternative.

L'arme de l'ELA

Cette arme, les Européens vont la trouver à Francfort, à la BCE. Le système financier irlandais, survit alors uniquement grâce à l'aide à la liquidité d'urgence (ELA), un programme mis en place par la BCE pour maintenir en vie des banques qui disposent de problèmes d'accès à la liquidité sur les marchés. Il suffit alors de menacer de couper cette aide, sous le prétexte qu'elle ne peut être accordée à aucune banque ayant non pas de liquidité, mais un problème de solvabilité. Les conséquences d'un arrêt de l'ELA seraient catastrophiques pour le pays. Les banques ne seraient alors plus en mesure de distribuer les billets en euros dans le pays et les accès aux dépôts bancaires seraient gelés. Il s'en suivrait un gel de l'activité économique, une panique générale des déposants et, pour finir, une sortie hâtive et chaotique du pays de la zone euro. La BCE et les dirigeants européens savent que l'Irlande ne peut prendre un tel risque. Ils renouvelleront ce même chantage - avec le même succès - en mars 2013 à Chypre.

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La lettre du 19 novembre 2010

Selon les scénarios parus dans la presse irlandaise en 2012, c'est Jean-Claude Trichet lui-même qui se charge de la sale besogne. Dans une série de lettres adressées au ministre des finances d'alors, Brian Lenihan, notamment celle du 19 novembre 2010, où le maintien de la liquidité d'urgence aurait été ouvertement lié à l'acceptation d'un programme « d'aide » pour les banques irlandaises, selon les révélations de septembre 2012 de l'Irish Times. En résumé, la BCE aurait exercé un chantage sur Dublin pour le contraindre à maintenir les engagements de ses banques. Avec toutes les conséquences d'une telle décision.

Le revirement de l'Irlande

Ce que l'on sait avec certitude, c'est que, rapidement, Dublin change son fusil d'épaule. Le gouvernement annonce qu'il prend en charge les engagements des banques irlandaises qui seront nationalisées et regroupées dans une structure publique, le NAMA. La Banque centrale d'Irlande tire un chèque en blanc (« promissory note ») de 30 milliards d'euros pour le gouvernement qui devra ensuite le rembourser à la BCE. Une somme qui sert à satisfaire les besoins les plus pressants. A Francfort, on ne bronche guère, alors qu'il y a là une brèche évidente dans les traités qui interdisent tout financement direct d'un Etat. On acceptera même en 2013 de diluer sur 30 ans cette dette. Mais étrangement, l'Allemagne, si prompte d'ordinaire à dénoncer ce type de risques, ne dit rien. En un instant, l'Etat irlandais voit son déficit public atteindre des niveaux record (30,6 % du PIB en 2010 ) puisque les créances bancaires sont reprises à son compte. Pour survivre, l'Etat irlandais doit demander l'aide européenne et celle du FMI. Les conditions seront sévères. Notamment, à la différence des cas grecs ou portugais, l'Irlande devra participer à son sauvetage en vidant son fonds de retraite à hauteur de 17,5 milliards d'euros. Aujourd'hui, la dette irlandaise représente 123,7 % du PIB…

Fragilité persistante de l'Irlande

Malgré les belles paroles qui prétendent que l'Irlande est à présent plus « forte », rien n'est moins sûr. La société irlandaise a lourdement souffert de l'austérité. L'économie qui s'était rééquilibrée dans les années 2000, est désormais dépendante exclusivement des importations et le pays a connu en 2013 une compression de 0,3 % de son PIB avec un recul de 2,3 % au dernier trimestre. C'est que cette dépendance aux exportations tombe mal alors même que le premier secteur de l'économie irlandaise, la pharmacie, doit faire face au défi de la fin de certaines licences. Bref, le bilan est loin d'être rose, malgré le retour sur les marchés, et, le 25 mai, le parti nationaliste de gauche Sinn Fein pourrait faire une percée spectaculaire en regroupant entre 20 et 25 % des voix.

La BCE ne veut encore rien dire

Du coup, les fameuses lettres de Jean-Claude Trichet à Brian Lenihan et leur publication sont devenues une obsession en Irlande. Question de fierté et de vérité. Le nouveau gouvernement, alliance de conservateurs du Fine Gael et des travaillistes, arrivés au pouvoir en 2011, pourrait les publier. Mais il refuse de le faire sans l'accord de la BCE. Une députée européenne nord-irlandaise du Sinn Fein, Martina Anderson, a demandé récemment à la BCE si elle accepterait la publication de la lettre du 19 novembre 2010 en cas de demande de la commission d'enquête. La BCE répond qu'elle prendra sa décision « à la lumière des circonstances qui prévaudront alors et sur la base d'une évaluation appropriée des intérêts de l'UE. » Bref, la demande d'un parlement d'un Etat membre ne suffit pas. La BCE dispose de sa propre « évaluation. » Et, pour le moment, c'est non. Mario Draghi, dans sa réponse à Martina Anderson, indique que, début mars 2014, la BCE a jugé que le temps n'était pas encore venu de publier cette lettre (« it remained appropriate not to disclose the letter in question »).

Le refus de Jean-Claude Trichet de s'expliquer

La commission d'enquête risque donc de se retrouver face à un mur. D'autant que Jean-Claude Trichet a déjà prévenu le 7 mai dans une interview à Newstalk : il ne se présentera pas devant elle. L'ancien président de la BCE se cache derrière les statuts de la BCE et le fait que toute décision est prise « collectivement. » Selon lui, la BCE doit rendre des comptes au parlement européen, pas aux parlements nationaux. Une réponse qui a provoqué une vague de colère en Irlande, tant à droite qu'à gauche (avec un peu plus de discrétion du côté du Fianna Fail). Le ministre des transports, Leo Varadkar, a parlé de « manque de respect » envers l'Irlande et le député européen Fine Gael Simon Harris a dénoncé « l'arrogance » du Français. La plupart des journaux irlandais ont adopté, dans leurs éditoriaux, une ligne semblable.

L'inquiétude de Jean-Claude Trichet pour son « grand destin »

Le fonds de la question est, en réalité, de savoir si la BCE défend réellement les intérêts irlandais et européens en refusant la publication de cette lettre ou plutôt l'honneur personnel de son ancien président. Pour l'intéressé, la réponse semble évidente. Depuis quelques semaines, il ne cesse de propager sa « thèse officielle » : celle selon laquelle la crise n'est que le fait de l'imprévoyance coupable des gouvernements. A Bruxelles, le 6 mai dernier, il avait même affirmé que « l'Irlande avait pris seule la décision de sauver ses banques. » Jean-Claude Trichet se verrait bien en « grand homme » de son temps et lors d'un entretien au Handelsblatt paru la semaine dernière, il a tressé sans vergogne ses propres louanges. En réalité, son mandat est entaché de certaines erreurs : deux hausses des taux en pleine crise (juillet 2008 et juillet 2011) et le refus de faire apparaître la BCE comme un « prêteur de dernier ressort. » La réalité, c'est que le haut fonctionnaire français a échoué à contenir la crise, alors que son successeur Mario Draghi a réussi l'impossible grâce à sa promesse de sauver l'euro « quoi qu'il en coûte » en juillet 2012… Evidemment, la publication de cette lettre serait un nouveau coup dur pour l'entreprise de « panthéonisation » de Jean-Claude Trichet.

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Reste que les Irlandais ont sans doute le droit de savoir. Comme, du reste, l'ensemble des Européens, à qui l'on a fait croire qu'il « n'y avait pas d'alternative » aux plans de sauvetage. Si cette lettre est publiée, on aura alors la confirmation de la gestion désastreuse, partiale et égoïste de la crise de la dette souveraine en Europe. Cette commission d'enquête irlandaise est un pas important vers plus de transparence en Europe. Les nouveaux députés européens auront la tâche d'en assumer la portée à Bruxelles, Strasbourg et Francfort.

Romaric Godin

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