Sortie de crise : pourquoi l'Irlande est un cas à part

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L'Irlande est-elle un modèle pour le reste de la zone euro ?
L'Irlande est-elle un modèle pour le reste de la zone euro ? (Crédits : Reuters)
L'Irlande est sortie de la crise. Faut-il en faire la preuve que la stratégie européenne menée depuis 2010 est la bonne ? Ce serait oublier la spécificité de l'économie irlandaise.

Le relèvement de la note de l'Irlande par Moody's lundi au rang d'investissement a été largement salué par les économistes et les investisseurs comme le vrai signal de la sortie de crise de l'île verte. L'agence américaine était la dernière des « trois grandes » à placer le pays au rang « d'obligation pourrie » et son mouvement a été jugé d'autant plus remarquable qu'il s'est accompagné d'une perspective « positive » et d'un éloge prononcé de la capacité de croissance de l'économie irlandaise.

Performances impressionnantes

Il est vrai que les performances de cette dernière sont remarquables. Sa croissance semble désormais largement au-dessus de la moyenne de la zone euro et de ses économies les plus solides. Au troisième trimestre, le PIB s'est apprécié de 1,5 % contre 0,1 % pour l'ensemble de la région. Pour 2014, le gouvernement et Bruxelles tablent sur 1,7 %, mais certains économistes parlent déjà de près de 3 %. Le taux de chômage a entamé une décrue rapide de 15,1 % à 12,4 % entre février 2012 et décembre 2013 . Le déficit public, encore très élevé (7,4 % du PIB) devrait baisser à 5 % du PIB. Un excédent primaire, hors service de la dette, devrait être dégagé l'an prochain.

Un modèle pour l'Europe ?

L'Irlande devrait donc rapidement avoir l'honneur de rejoindre la Lettonie parmi les exemples avancés par les économistes libéraux pour prouver que la stratégie de dévaluation interne est une stratégie payante et que les choix faits par l'Europe en 2010 étaient les bons. Mais avant de s'engager dans cette voie, il est sans doute bon de s'interroger sur les raisons du succès irlandais. Et de rappeler plusieurs points importants concernant la république insulaire.

Un pays exportateur avant la crise

Premier point : l'Irlande n'est pas partie de rien. Lorsque le pays a été rattrapé par la crise de la dette, il avait certes perdu de la compétitivité externe depuis le début des années 2000, mais il demeurait un pays fortement exportateur. Au troisième trimestre 2010, les exportations irlandaises représentaient encore 102,1 % du PIB, contre seulement 32 % pour le Portugal, 27,9 % pour l'Espagne et 20,7 % pour la Grèce. Le pays a toujours affiché des excédents commerciaux importants.

Mécaniquement, la croissance des exportations induite par la dévaluation interne avait alors bien plus de poids dans le PIB et pouvait plus facilement compenser la chute de la demande intérieure que dans les autres pays périphériques. Par ailleurs, la faible dépendance des entreprises industrielles irlandaises au marché intérieur leur a permis de n'être que peu touchées par les mesures d'austérité.

Un outil industriel qui a pu répondre à la demande

Deuxième point qui est une conséquence du premier : à la différence des autres pays en crise, l'Irlande disposait avant la crise d'un outil industriel adapté à la demande mondiale. Dès lors que la compétitivité coût du pays était favorisée, les entreprises irlandaises pouvaient immédiatement répondre au surcroît de demande. Les profits engrangés alors ont pu être réinvesti ensuite dans cet outil pour faire face à la demande. C'est la raison pour laquelle l'investissement a pu repartir : au troisième trimestre, il était supérieur de 11 % au niveau de la même période de 2012.

Dans les autres pays soumis à l'austérité, l'outil industriel capable de saisir les opportunités offertes par la baisse du coût du travail était plus rare. Et comme les profits des entreprises étaient plus qu'en Irlande frappés par les mesures d'austérité nationales et que les banques ne prêtaient pas, il faut plus de temps pour réinvestir dans cet outil et l'adapter.

Une faible dépendance à la conjoncture de la zone euro

Troisième point : les exportations irlandaises dépendent moins que les autres des pays de la zone euro. Cette dernière représentait entre janvier et novembre 2013, 37 % des destinations des exportations irlandaises de biens manufacturés, soit à peine plus que les Etats-Unis et le Royaume-Uni ensemble. Du coup, elles ont été moins touchées par les mesures de compression de la demande (causée du reste par l'austérité) dans cette région. A l'inverse, les sociétés irlandaises ont pu profiter des mesures de soutien à la demande menées par les banques centrales aux Etats-Unis et au Royaume-Uni.

Un pays plus riche que les autres « périphériques. »

Quatrième élément déterminant : l'Irlande est un pays riche. La richesse accumulée durant les années de forte croissance a sans doute servi d'amortisseur pendant la crise. Selon Eurostat, en 2007, le PIB par habitants de l'Irlande à parité de pouvoir d'achat était supérieur de 47 % à la moyenne de l'UE, tandis qu'elle était supérieure de 2 % à la moyenne en Espagne, et inférieur de 10 % en Grèce et de 21 % au Portugal. L'austérité a fait chuter cette richesse puisque désormais l'Irlande dispose d'un PIB par habitant supérieur de 29 % à la moyenne en 2012. Mais la république insulaire reste le deuxième pays le plus riche de l'UE derrière l'intouchable Luxembourg.

Cet « effet richesse » a sans doute joué le rôle d'amortisseur et a amené les Irlandais à mieux accepter des mesures d'austérité beaucoup plus difficilement supportables à Athènes ou Lisbonne. Il a également sans doute contribué à favoriser un consensus politique qui a été une des clés du succès de la stratégie de dévaluation interne. Les politiques irlandais n'ont pas eu, comme leurs homologues portugais et surtout grecs, à craindre la réaction de la rue. Enfin, la consommation, une fois la confiance revenue a pu rebondir plus rapidement qu'ailleurs.

Pas de modèle irlandais possible

Toutes ces particularités disent assez pourquoi l'Irlande a connu une croissance plus forte et plus rapide en Irlande que dans les autres pays périphériques et pourquoi l'austérité y a « marché. » Au-delà de l'illusion d'optique - voulue par le gouvernement portugais - du retour « commun » de l'Irlande et du Portugal sur les marchés de la dette, les deux situations sont assez peu communes. Les écarts de croissance prévue pour 2014 le prouvent : le FMI prévoit une croissance de 1,8 % pour l'Irlande et 0,7 % pour le Portugal…

Brandir le cas de l'Irlande pour justifier les choix faits en Grèce ou au Portugal n'a guère d'autre sens que celui d'une justification idéologique. C'est précisément parce que l'économie irlandaise était moins sensible que les autres aux effets de l'austérité que la méthode a porté ses fruits. En réalité, le succès irlandais prouve, l'échec de la stratégie du « one size fits all » (taille unique pour tout le monde) imposée depuis 2010 à la zone euro. A la différence de la Grèce ou du Portugal, l'Irlande n'avait pas à reconstruire un modèle économique ex nihilo, elle n'avait qu'à revenir à celui qui avait fait sa fortune. La volonté affichée par l'Allemagne de construire une zone euro formée de pays exportateurs en compétition les uns avec les autres ne saurait donc pouvoir s'appuyer sur le cas irlandais.

Certains problèmes demeurent

D'autant - et il ne faudrait pas l'oublier - que, au-delà des chiffres présentés plus haut et de l'enthousiasme des agences de notation, l'Irlande est loin d'avoir réglé tous ses problèmes. Le fonds de retraite a été vidé en 2010 pour renflouer les banques à la demande de l'UE et la question du financement des retraites est actuellement sans réponse convaincante. La dette publique demeure très élevée à 125 % du PIB et, quoi qu'en dise Moody's, il faudra bien des années d'austérité et de forte croissance associée pour la réduire. La question du chômage élevé et de la persistance d'un chômage de longue durée a été pointée du doigt par le FMI comme un défi sérieux pour une économie irlandaise qui avait connu le plein emploi de 2000 à 2008. Enfin, le creusement des inégalités a également été aggravé par les mesures adoptées. Tout ceci fait de l'Irlande une économie encore très fragile, loin d'être entièrement tirée d'affaire.

Un modèle économique à (re)construire

Surtout, l'économie irlandaise demeure, malgré la reprise de la consommation et des investissements, tirée par le moteur des exportations. Vienne un ralentissement du commerce mondial et le pays retournera immédiatement en situation de crise. On l'a vu fin 2012 et début 2013, lorsque le pays a connu une période de récession avec deux trimestres consécutifs de contraction du PIB  dans la foulée de la baisse de la conjoncture mondiale. En réalité, la dévaluation interne a ramené l'Irlande où elle était au début des années 2000, avant qu'elle n'engage un rééquilibrage de son économie. La question est de savoir si le moteur des exportations pourra, à moyen terme, continuer de soutenir le reste de l'économie lorsque, naturellement, les salaires devront remonter et que l'effet prix obtenu par les « sacrifices » de 2010-2013 s'atténuera.

Déjà, avec la fin de l'exclusivité de plusieurs brevets, le secteur pharmaceutique irlandais, un des principaux secteurs exportateurs de l'île, va devoir faire face à une concurrence des produits génériques fabriqués dans les pays émergents. C'est une des raisons qui explique le recul en 2013 des exportations. Certes, pour le moment, la baisse du coût du travail permet de développer d'autres secteurs, notamment dans les biens d'équipement. Mais pour combien de temps ? L'Irlande va devoir progressivement jouer sur l'innovation plus que sur le prix pour pouvoir maintenir ses parts de marché. Or, l'austérité a conduit à deux handicaps : la baisse du soutien public à la R&D et l'exil volontaire de beaucoup de jeunes - notamment qualifiés - devant un taux de chômage des jeunes qui dépasse les 30 %.

Le « modèle irlandais » est donc loin d'être aussi brillant qu'on peut l'entendre un peu partout. Pour perdurer, il a besoin d'une demande mondiale soutenue. Donc d'un assouplissement de l'austérité. Le « modèle » n'a en réalité guère intérêt à en être un...

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Commentaires
a écrit le 23/01/2014 à 11:59 :
Les articles de cet auteur cherchent à démontrer que les stratégies qui marchent (Allemagne, Irlande...) ne sauraient inspirer celles des pays qui ne marchent pas (France...) Hum... Au lieu d'étudier minutieusement ce qui ne saurait s'appliquer à nous et, en somme, de militer pour que nous continuions dans ce qui ne marche pas, il serait plus pertinent d'étudier minutieusement ce qui pourrait nous être utile. Personne ne nous fera croire que jamais rien de ce que font les pays qui se redressent n'est valable chez nous.
a écrit le 23/01/2014 à 11:00 :
Par définition un modèle est destiné à être reproduit. En ce sens l'Irlande tout comme l'Allemagne ne peuvent être des modèles puisque si tout le monde appliquait leurs méthodes basées sur le dumping fiscal pour la première et le dumping salarial pour la seconde, ces deux économies seraient en crise aigüe du fait de la faiblesse de leur demande intérieure.
a écrit le 23/01/2014 à 10:22 :
Soutenu à bout de bras par le contribuable européen, pratiquant le dumping fiscal et social, ayant connu et connaissant toujours une fuite massive de ses ressortissants à l' étranger ( depuis le krach Lehman de tête: 1/4 de la population ), les parenthéses ou guillemets à < modèle > s' impose effectivement.
Réponse de le 23/01/2014 à 10:43 :
C'est en effet tout à fait cela. Et ils sont de plus soutenus par les Anglais.
a écrit le 23/01/2014 à 10:20 :
La problématique de l'Euroland c'est justement qu'il y a trop de cas à part d’où la difficulté.
a écrit le 23/01/2014 à 9:32 :
A part servir de cheval de Troie aux entreprises, notamment américaines qui recherchent des avantages fiscaux et l'accès marché européen, l'Irlande ne produit pas grand-chose. Dumping fiscal, low-cost, finance, quelques poissons, un peu de viande et d'agro-alimentaire, ces 3 dernières activités faisant certainement la richesse de l'Irlande...
Réponse de le 05/04/2014 à 14:57 :
T'as raison. Regarde un peu du cote des usines pharmaceutiques en Irlande et des centres IT.

Encore un qui n'est pas sorti de son trou.
a écrit le 22/01/2014 à 20:43 :
"La volonté affichée par l'Allemagne de construire une zone euro formée de pays exportateurs en compétition les uns avec les autres ne saurait donc pouvoir s'appuyer sur le cas irlandais." pourquoi c'est l'allemagne qui oriente la zone euro ???? en vertu de quelle légitimité ????????
Réponse de le 23/01/2014 à 12:01 :
Les faits, cher Monsieur, les faits!
a écrit le 22/01/2014 à 19:09 :
Je ne vois pas la sortie de crise quand je regarde mon compte bancaire le 15 du mois. Par contre pour les bobos de gauche pas de problème la crise n'a pas existée c'est normal ils se servent à fond.
a écrit le 22/01/2014 à 16:17 :
Il y a quelques trois ans, l'on s'offusquait du cas exceptionnel de ce pays, si prospère avec son dumping fiscal. Qu'il soit riche comme le Luxembourg, paradis fiscal dont le premier ministre fut longtemps, chef des ministres des finances de l'euro-groupe, est significatif. L'on n'en parle plus ?
Réponse de le 22/01/2014 à 21:15 :
Absolument !Quand vont ils arrêter leur dumping fiscal?Je crois qu'ils l'avaient promis pour le plan de renflouement.

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