Apple, Nvidia, Microsoft, Alphabet et Amazon, qui investissent massivement dans l’IA, représentent quasiment 30 % de la capitalisation totale du S&P 500.
Valorisations excessives des géants de l’intelligence artificielle, méga investissements dans les centres de données, toiles d’accords passés entre les acteurs du système… Les parallèles avec la bulle Internet des années 2000 se multiplient.
« Sommes-nous dans une phase où les investisseurs dans leur ensemble sont surexcités par l’intelligence artificielle ? Je pense que oui », répondait fin août à des journalistes le fondateur d’OpenAI, Sam Altman. Moins de deux mois plus tard, l’entreprise, spécialisée dans l’IA générative et connue pour son agent conversationnel ChatGPT, atteignait la valorisation de 500 milliards de dollars. Un record pour une start-up non cotée et surtout, déficitaire. Sur les marchés, c’est l’euphorie. Apple, Nvidia, Microsoft, Alphabet et Amazon, qui investissent massivement dans l’IA, représentent quasiment 30 % de la capitalisation totale du S&P 500.
Mais les signaux d'alerte se multiplient. Le PDG de la banque américaine JPMorgan Chase, Jamie Dimon, se montrait début octobre « inquiet » d’une importante correction du marché dans les prochains mois, sans toutefois parler de bulle. Même mise en garde ce mois-ci de la Banque d’Angleterre. « L’essor actuel de l’IA présente quelques similitudes avec la bulle Internet de la fin des années 1990 », a lancé la semaine dernière le Fonds monétaire international (FMI).
D’après la définition de la Banque de France, une bulle spéculative se produit quand le prix d’un actif augmente de manière excessive, bien au-dessus de sa valeur intrinsèque. Dans le cas de la bulle Internet, la croyance qu'Internet allait changer le monde a attiré tous types d’investisseurs à la fin des années 1990, même si les technologies de l'information et de la communication n'étaient pas encore matures, et que leurs usages révolutionnaires restaient encore à inventer. Par conséquent, les valeurs boursières des entreprises se sont vite retrouvées déconnectées de leurs chiffres d’affaires et de leurs véritables bénéfices. La bulle a éclaté en mars 2000 avec la chute du Nasdaq à New York, la disparition et la faillite de nombreuses boîtes comme WordCom, Boo.com ou encore InfoSpace.
Comme Internet il y a plus de 25 ans, l’intelligence artificielle est une technologie de rupture. Les acteurs du secteur s’attendent à ce que l’IA soit le principal moteur de la croissance dans les années à venir. Dans ce contexte, les géants investissent, massivement. Dans les années 2000, c’était dans la fibre et les installations de télécommunication. Cette fois, ils placent des centaines de milliards dans le matériel informatique et les centres de données, dont la grande majorité est construite aux États-Unis. D’après le cabinet Gartner, les dépenses mondiales en infrastructures dans l’IA devraient atteindre 1 500 milliards de dollars cette année.
La question est de savoir si les hyperscalers (Meta, Alphabet, Microsoft, Amazon ou encore Oracle) ne surinvestissent pas comme dans les années 2000. « Le rythme de dépression des actifs technologiques est important, donc s’il y a une phase où les investissements décélèrent et qu’on se rend compte de l’existence de surcapacités, cela va avoir un effet sur la valeur des groupes », pointe Aurélien Duthoit, économiste sectoriel chez l’assureur-crédit Coface.
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D’autant plus que les retours sur investissement sont encore très faibles… D’après Alexandre Baradez, responsable de l’analyse marché chez IG, « 80 % des entreprises dans le domaine de l’IA ne sont pas rentables».Si les promesses de rentabilité futures tombent à l’eau, le scénario de la bulle des années 2000 est proche. « La déception engendrée par les résultats de l’IA sur le plan des revenus et des gains de productivité pourrait entraîner une brutale réévaluation des valeurs technologiques, marquant la fin de l’essor des investissements dans l’IA et de l’exubérance qu’elle a provoquée sur les marchés financiers », argue le FMI.
Valorisations excessives
Et sur les marchés, les similitudes avec l’euphorie de la bulle Internet se multiplient. Si le ratio cours/bénéfice du Nasdaq est bien inférieur à l’ère « dotcom », d’après J. Safra Sarasin, celui du S&P 500 est plus alarmant. Basé sur les bénéfices anticipés à 12 mois, le ratio s’élève à 23, proche du sommet des 25 atteint lors de la bulle des années 2000. « La dernière fois que le S&P se payait 23 fois les bénéfices anticipés, c’était en 2021, et lors de la formation de la bulle Internet », commente Alexandre Baradez.
Dans une note, la banque américaine JP Morgan se montre plus réservée quant à l’existence d’une bulle et d’une future correction. Néanmoins, un indicateur interpelle l’un des analystes et invite les investisseurs à la prudence : la valeur de tous les capitaux propres des entreprises américaines est égale à 363 % du PIB nominal annuel jusqu’au deuxième trimestre 2025. Un record, supérieur au précédent pic de 212 % qui remonte… au premier trimestre 2000. Et côté croissance américaine, si elle est désormais de plus en plus portée par l’IA, elle est attendue autour de 2 % en 2026. « Une forte accélération des bénéfices par action (BPA) semble peu probable », résume une note de la banque privée Suisse J. Safra Sarasin.
Autre similitude : la présence plus importante des particuliers dans les marchés, affirme Alexandre Baradez. « Plus de 35 % des actions américaines sont détenues par des particuliers, un chiffre bien supérieur à la bulle Internet », précise l’analyste.
Multiplicité des accords
Les inquiétudes se concentrent également sur la multiplication des accords passés entre les acteurs du secteur. Déjà lors de la bulle Internet, les fusions et acquisitions s’étaient emballées et des géants comme Yahoo ! investissaient dans des start-up, parfois concurrentes.
Concernant l’IA, certains parlent de « circularité » voire de « consanguinité ». Rien que le mois dernier, Open AI a conclu un accord de 100 milliards de dollars avec Nvidia, l’entreprise américaine de puces cotée en Bourse la plus valorisée du monde. Encore plus récemment, la start-up de Sam Altman a annoncé un accord dans lequel elle comptait acheter des milliards de dollars d’équipement à AMD, concurrent de Nvidia, et devenir l’un des plus gros actionnaires de l’entreprise. Lundi dernier, elle a annoncé un autre partenariat avec Broadcom, l’américain spécialisé dans les microprocesseurs.
Néanmoins, le contexte des entreprises de l’IA est différent par rapport à celui des entreprises de la fin des années 1990. Alors qu’à l’ère « Dotcom » beaucoup de petites start-up s’étaient créées, le secteur IA est beaucoup plus concentré et comporte un coût d’entrée plus important. Les géants du secteur comme Microsoft ou encore Google ont aussi des activités diversifiées et disposent de fonds propres importants. « Les ''7 Magnifiques'' [Nvidia, Meta, Apple, Amazon, Microsoft, Alphabet et Tesla, Ndlr] sont pour la plupart des multinationales matures, dotées de bilans solides et de sources de revenus diversifiées », estime JP.Morgan.
Bulle ou pas bulle ? J.-P. Morgan, Wells Fargo ou encore BlackRock évoquent davantage un « boom ». Mais si elle existe, les marchés seront fixés le jour où elle éclatera, et il sera déjà trop tard.